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27/12/2021

Le batelier du Rupel

  Chapitres
0 Prologue
1 Manger du far breton avant de prendre la route
2 L'anamorphose du rétroviseur
3 LULU
4 La Carte Postale Ancienne
5 Même jour : Monsieur lampe
6 MARIEE D'EQUINOXE
7 L'antre du minautore
8 L'impromptue ou le Sémaphore
9 Les dormantes
10 L'obturateur
11 Le nouveau nez de Jobourg
12 Les butins de la nuit
13 La mort du peintre
14 Quattrocento
15 Transfuge
16 Confluences des multitudes
17 La quadrature du siècle
20 Postface

...

PROLOGUE

J'aurais aimé chaque jour,
Naître nouvelle
Allongée sur tes lèvres
Ou mille feux s'étincellent
 
Dans le pli de ton livre
Accoudée au soleil
Nous y ferons revivre
Le poète en sommeil
 
Loin des cohues sinistres 
Des passants endormis
Que les lois administrent
Sous l'aile noire de l'ennui
 
J'ouvrirai le cercueil 
Des souvenirs alanguis
Allongés sur le seuil
Comme l'oiseau sous le buis.
 
Tu fileras les mots
Aux accords assombris
Ecartant les héros
Aux sourires ennemis
 
J'aurais aimé chaque nuit,
Mourir en rebelle...

Trois septembre 2003, Olga a rendez-vous avec la vie. Ses pas la transportent vers le canal de Bruxelles à proximité du port, au croisement des grands axes.

Dans l'angle aigu d'une grue flottante, le soleil s'extrait voluptueusement de la brume matinale excitant à son passage les odeurs citadines et « industrielles ».

Le jour s'amarre lentement aux cordages des rares bateaux.

L'eau glauque du canal se vêt d'étincelles miroitantes. L'heure de son rendez-vous avec un libraire qui lui avait promis un livre lui laisse encore un quart d'heure de répit.

Un vagabond est allongé contre un muret, il semble suivre le passage des rares promeneurs empressés d'accomplir le rituel de leur journée.

Ses yeux d'un bleu profond émergent d'une forêt de barbe aux reflets de sable gris blanc et doré. Olga s'attarde un moment près du vieil homme, fascinée par l'intensité de son regard. Celui-ci semble contenir toute l'histoire du monde .

Au pied du vagabond, une valise en cuir arbore de nombreuses vignettes ramenées de lointains pays. Une huppe empaillée règne fièrement sur le bagage, bien décidée à en protéger le contenu.

Ni l'indigent, ni l'oiseau dont les plumes se soulèvent dans le vent de fraîcheur matinale ne semblent s'effaroucher de sa présence. Une connivence s'installe entre eux dans un pacte silencieux.

L'homme se met à divaguer. Seuls quelques mots s'échappent de son marmonnement et lui parviennent clairement : BURGONDE et BURGRAVE.

Le 4 juin 1477, Marie de Bourgogne, Reine de Hongrie accorde un octroi autorisant le creusement d'un nouveau canal de Bruxelles au Rupel.

L'oiseau observe la jeune femme du coin de son œil de verre qui semble cligner ingénieusement. Comme dans un flash, le rêve que Olga a fait cette nuit ressurgit de sa mémoire. Elle prend la décision inouïe de le raconter au vagabond qui certainement n'y comprendra pas grand-chose.

Dans ce rêve, la narratrice y rencontre André, son voisin dans la rue qu'elle habite, un vieil homme qui l'invite à contempler sa collection de tableaux.

L'un de ceux-ci attire plus particulièrement son attention. Il représente un bateau dans le port de Bruxelles, au début du siècle, un marinier accoudé au bastingage. Sa chemise bleue émerge de la brume matinale. Une jolie femme sur le quai, portant un panier se dirige vers l'avant-plan. André explique alors que ces tableaux datent de l'époque de ses parents. Il n'a pas vraiment connu son père qui un jour à l'âge de trente ans a disparu sans que personne n'ait retrouvé ses traces. Avocat près de la Basilique, il lui arrivait d'acheter quelques toiles.

Intriguée, Olga s'approche de chaque tableau et s'amuse à imaginer que les sujets mais aussi plus subtilement le jeu des formes et des couleurs racontent une histoire, mais aussi donnent des indices sur la disparition de son père. Elle lui fait part de ses réflexions à André, qui lui révèle alors qu'il s'appelle BURGONDE, ce qu'elle ignorait, et que tous les tableaux sont signés BURGRAVE. Olga ne peut s'empêcher de penser à un personnage de vieux barbon à la gravité pompeuse. Pourtant les tableaux dans leur brumeuse mélancolie laissent deviner l'intensité colorée de l'émotion. Un jour BURGONDE a-t-il rencontré BURGRAVE pour ne former qu'un seul être ?

Elle conseille à André de garder précieusement ses tableaux puisque aucun expert en art même doué n'y découvrira le mystère que recèle chacun d'eux, puis elle quitte la maison de son voisin, le laissant à ses réflexions.

Son récit terminé, Olga observe le vagabond : il sourit.

Trop absorbée par son récit, elle n'a pas remarqué la disparition de l'oiseau. Seule une plume poussiéreuse nargue le vent qui tente de la chasser. Mais le libraire attend sa visite...

De retour, Olga ne voit plus le vagabond. Lui aussi est parti, laissant sa valise que la vieillesse ne lui permet plus de trimbaler. Intriguée, et prenant malgré tout quelque risques, elle décide de l'emporter. Le Port de Bruxelles, ce matin dans la brume chatoyante et ensoleillée, a presque un air de fête.

Durant le trajet du retour, Olga prend une grande décision : elle n'ouvrira pas la valise avant un an.

Le voyage peut alors commencer avec quelques notes de peinture,...

Rendre un objet, un paysage, un visage n’est pas simplement le cueillir, le dérober à sa création première. Tendre à sa maîtrise comme un enfant dans un pré vole une pomme sur son passage.

C’est au contraire lui donner une seconde vie, lui restituer une lumière qu’un regard souvent trop éteint avait délaissé.

Le crime est dans la confusion.

Découvrir l’objet, dégager son espace, accomplir sa ligne, chercher ses angles, accorder ses couleurs, épouser son ombre,...c’est aussi le libérer, préserver son mystère.

L’objet s’est donné,...un instant.

Il peut à présent s’évader, ou mourir, encore. L’esquisse à naître lui ressemblera peut-être, mais de si loin. 

L’essentiel est dans sa rencontre, sans laquelle rien ne s’accomplit.

Si l’objet, même préfiguré n’est pas au rendez-vous, les retrouvailles sont décevantes, la galerie des souvenirs se peuple de fantômes, l’air s’emplit d’échos, de bavardages enguirlandés.

L’objet parfois se nargue d’une présence, mais la rencontre est amère, la danse macabre, le sang se détache mal du pinceau, la ligne se casse, l’objet se désarticule, grimace, l’espace se tord, l’ombre s’évade. La maîtrise échoue et l’objet se venge.

On crie au scandale ou au génie.

Si Dieu est une création à l’image de l’homme, celle-ci n’en est bien souvent que le négatif. Le développement de la pellicule (petite peau) suppose une aptitude particulière qui elle seule laissera se déployer une certaine une certaine idées des « RETROUVAILLES ».


...

1: Manger du far breton avant de prendre la route

 10 septembre : Olga sa lève de bonne heure et se cogne à la valise déposée la veille dans un coin de sa chambre. Une vignette attire plus particulièrement son attention. Un phare majestueux s'élève dans la mer en Bretagne. Entre deux averses, le soleil l'éclaire de tous ses feux.

 Sur une tablette de son entrée, traîne un prospectus pour une exposition de peinture. Le nom de Burgrave attire son attention. C'est aujourd'hui. Pourquoi ne pas faire un petit détour par le lieu. Le miroir de l'ascenseur lui renvoie l'image d'une femme entre deux âges. Le regard profond et un peu triste, soutenu par d'élégantes pommettes. Nez un peu pointu mais mutin et décidé. Sourire accompli. L'ensemble s'arrange pour être harmonieux.

Dans sa voiture, la radio diffuse ses nouvelles belliqueuses dont l'écho  semble revenir de la nuit des temps. Olga prend la direction d'UR, en, passant du Tigre à l'Euphrate. 

Entrée dans la salle d'exposition, un tableau trône sur le plus grand mur. Un phare majestueux éclaire les lieux qui s'emplissent d'une d'une étrange et spectaculaire présence. Le peintre Burgrave est absent et ne peut donner plus d'explication sur son travail. Il y avait une énorme tache de sang au pied du sémaphore. Sur le sommet apparaissaient trois lettres peintes en rouge : ARC. En sortant de l'exposition Olga laissa un petit mot et son téléphone sur le carnet déposé à cette intention. Curieuse d'en savoir d'avantage. En sortant, un tigre de porcelaine lui fait une grand sourire. Elle sentit à peine son coup de griffe.

Une belle frégate l'attendait au dehors sous la pluie.


...

2: L'anamorphose du rétroviseur.

Mardi 7 octobre : Poissons d'argent.  Sur le répondeur d'Olga, le peintre au regard acéré a lancé sa ligne pour y pêcher les poissons aux écailles vif argent du souvenir. Jean Burgrave, qu'Olga avait connu voici quinze ans et n'avait jamais oublié, souhaitait la revoir. Elle ne connaissant même pas son nom de famille. Comme un instant du passé, une histoire ancienne imprimée dans la mémoire. Un tirage photographique imprécis dont on ne peut se séparer.

Remettre les pas dans une sente du passé et en repréciser le sillon. Pourquoi pas. 

Elle avait toujours aimé les eaux profondes et se sentait suffisamment armée pour retrouver l'anaconda des temps anciens.

Dans un coin de la chambre, la valise semblait défraîchie sous sa couche de poussière. Olga décida de la réveiller avec un peu de cirage. Une minuscule tache de sang s'est diluée dans la crème nourricière. En replaçant la boîte de cirage à sa place dans l'armoire, elle retrouve un carnet rempli d'informations instructives pour livrer bataille aux indésirables des habitations. Parmi ceux-ci se trouve le poisson d'argent. Curieux insecte à la carapace trompeuse, il se différencie de ses congénères parce qu'il subit plusieurs mues, même après être devenu adulte. Il recherche les lieux humides et chauds, les demeures qui pleurent. Il faut aussi savoir qu'il ne peut s'agripper à une paroi glissante.

Jeudi 9 octobre : Tarentelle. L'automne a déposé son voile de brume sur le rétroviseur de la voiture. Une petite araignée aux reflets verts et dorés se promène entre le miroir et son cadre. Olga associait souvent sa mère à l'une de ces petites bestioles que toute la gamme des couleurs offre à ceux qui l'observe de près. Un véritable bestiaire en miniature, de l'abeille nourricière à l'araignée terrifiante. 

Parfois agaçante comme les mouches d'été, bienfaitrice comme la coccinelle de mon père quand nous nous dirigions vers le Mont Saint-Michel, industrieuse et terre à terre comme la fourmi. 

Mante religieuse et cigale de Provence. Papillon de nuit et libellule à la poésie champêtre, à la fois éternelle et éphémère.

Il lui fallu beaucoup de temps pour se protéger de ces petites créatures aux nombreuses métamorphoses , les apprivoiser et parfois les accueillir sereinement. Un tarentelle passait au moment d'allumer la radio.

...

3: LULU

Soirée du vendredi 10 octobre : pour retrouver aisément l'emplacement de sa voiture, se garer sous les feux d'un réverbère. 

L'appartement de jean Burgrave surmonte toujours sept étages dans une vieil immeuble du début du siècle. La rue est aménagée le long d'une voie ferrée. Olga gravit à nouveau les longues volées de marches pour rejoindre le seuil d'un passé ressurgi.

Alors que de nombreux événements avaient traversé son existence, rien ne semblait avoir changé depuis les quinze qui avaient séparés son premier rendez-vous dans l'atelier du peintre.

Excepté quelques aménagements discrets et de nouvelles toiles accrochées le long du mur d'un très long couloir ; l'un représente un clown blanc, une rose rouge glissée entre les dents, en équilibre sur un câble tendu entre deux nuages, les lieux semblent s'être cristallisé en un instant mort dans le passé. L'homme aussi semblait figé dans on habit de cérémonie, comme une montre fracassée sur le sol, juste après un crime. Sa démarche est raide à l'image d'une statue de sel qui soudain se remettrait à vivre. Seul son regard semble avoir préservé sa vivacité d'antan, passant en un bref éclair de la tendresse la plus délicate à la cruauté toujours aussi acérée. Telle la lame du couteau berbère déposé sur la cheminée. 

La rencontre avec le peintre avait duré une soirée. Elle avait laissé une cicatrice dans son passé. Les traces d'une lame de rasoir entre les lèvres. Le temps était venu de la refermer.

Entrée de Clownesse.

Olga avait toujours aimé le cirque et particulièrement les spectacles avec des cochons. Elle tendit un cadeau au peintre. Le livre d'un romancier du siècle dernier tombé dans l'oubli : Lulu de félicien Champsaur. Jean lui offrit en retour : « le sourire au pied de l'échelle » d'Henry Miller dont il avait souligné de nombreux passages d'un traut rouge comme pour les imprimer dans le cœur du lecteur. 

Clownesse un instant d'éternité a retrouvé son clown et planté son chapiteau en sa demeure ».

Sur la table du peintre trône une plat récemment sorti du four. Jean lui tend le moulin à poivre pour égayer la deuxième traite du lait, un excellent reblochon, scellant ainsi leur nouvelle alliance. A la fin du repas, Olga s'approcha de la fenêtre pour y observer la rue : sa voiture stationnait seule sous le rêve berbère.

Dans l'encoignure d'une porte, l'inspectrice Colombe a tendu son oeil de verre pour éclairer le monde sur son ennui ». Vivre mort, autant retourner et vivre dans la lumière de son ombre. 

Déposé à même le sol contre le mur de l'appartement, un tableau représente une jolie femme, un panier rempli de crustacés, en appui sur sa hanche ? A l'arrière, un bateau isolé semble tanguer dans la brume du matin sur le Canal de Bruxelles .

Le peintre lui raconte son histoire. Absent le jour de l'exposition à laquelle Olga s'était rendue, il avait une rendez-vous au vieux Marché aux Puces dans le centre vile. Il pleuvait, la place était déserte et le tableau était adossé à un hêtre. Il semblait avoir été oublié par un brocanteur parti en urgence.

Intriguée, Olga lui demande de l'emprunter un certain temps. Dans le bas de la Marine ; une signature : J. BURGONDE.


...

4: La Carte Postale Ancienne

Mardi 14 octobre. La marine d'un certain Jean Burgonde se trouve accrochée sur le mur fraîchement repeint du salon d'OLGA. Une place était vacante.

A quelques détails près, elle semble pouvoir palper son rêve. L'absence du marinier à l'arrière-plan éveille une curieuse sensation de solitude. Mais le mot s'inscrit dans les rayons du soleil qui balaient le sol. 

Sur sa table de chevet, une ancienne carte postale traîne depuis quelques jours. Elle se trouvait à l'arrière du tableau, glissée entre la toile et le cadre. La différence de nuance à la surface du tissu laissait supposer qu'elle y demeurait depuis un certain temps. La destinataire était une certaine Mademoiselle Neuville.

Au dos du carton, une lithographie représente sur un fond marin, une orphie qui frôle une turritelle. Au verso, une seul message : « il n'y a pas d'amour peureux ». Le tampon sur le timbre date du 24 novembre 1928. L'adresse est en partie effacée, mais il n'est pas difficile de reconnaître la rue Marché aux Herbes à Bruxelles ».

Le lien entre la carte postale et le tableau n'est pas manifeste mais il a raison de la résistance d'Olga : elle décide alors de retrouver le lieu où l'œuvre fut peinte .

Mercredi 15 au matin : si tu hésites à prendre une direction, lis la petite gazette à la rubrique : « Fait divers ».

En sortant de chez elle, Olga est surprise par la vision de sa rue qui est recouverte d'un fin duvet d'une blancheur fantomatique.

Durant la nuit, de nombreuses plumes d'oie se sont échappées par la déchirure d'un oreiller abandonne dans l'anonymat de la nuit. Sur le rebord de la fenêtre, un passant a délaissé sa gazette du jour. Intriguée par le titre, Olga décide de lire l'intégralité de l'article :

« Une femme a retrouvé la truelle d'un maçon. L'homme qui la recherchait y tenait beaucoup car elle appartenait à son père. Il avait placardé quelques affichettes chez tous les commerçants du quartier où il pensait l'avoir égarée. Une femme avait été attirée par la couleur turquoise du manche. L'outil se trouvait chez un brocanteur près d'une écluse le long du port de Bruxelles. L'homme heureux pouvait enfin terminer la construction de sa nouvelle demeure ».

« Dans la torpeur matinale, la chance tourne à nouveau autour de la terre qui se remet délicatement de sempiternel parcours ».

Olga hume une dernière fois le climat irréel de la rue et s'engouffre dans sa voiture.

...

5: Même jour : Monsieur lampe.

La librairie « jet d'ancre » relavait son rideau de métal dès 9 heures du matin ;

Olga familière du lieu, présente la marine au libraire qui s'y connaissait assez en peintres belges.

Tout en étant très mince, Monsieur Lampe a une stature imposante, ses cheveux roux flamboyants tirés vers l'arrière et son nez puissant le font ressembler à la figue de proue d'un navire. Avec le temps, ils étaient devenus amis, partageant la même passion pour le cirque ;

Monsieur lampe possédant par ailleurs une belle collection de livres autour de la marine, Olga lui confie le tableau ;

A première vue, le nom et le style du peintre ne lui évoquent rien de particulier.

En revanche, le visage de la femme lui rappelle un visage qui peu à peu se précise dans ses souvenirs ;

Au moment de l'ouverture de la librairie, vingt ans plus tôt en octobre 1983, une dame d'une septantaine d'années venait de temps en temps le consulter et parfois, acheter des livres sur les peintres belges. Son nom lui revient même en mémoire : Madame Burgrave.

Elle était encore très belle avec ses grands yeux bleus et ses longs cheveux dont on devinait qu'ils furent blonds. Elle ne parlait pas beaucoup mais semblait toujours préoccupée de trouver un livre précis.

L'intérieur de la librairie ressemblait déjà à la coque d'un bateau avec de multiples traverses et charpentes remplies d'ouvrages.

Il ne l'avait jamais vue accompagnée, excepté une seule fois, d'un homme d'une trentaine d'années. Après 1989 et la chute du mur de Berlin, il ne l'avait plus aperçue, même ailleurs que dans la librairie .

En cherchant dans son carnet d'adresses, Lucien Lampe retrouve une Madame burgrave, rue de Mérode à Forest.

Olga ne pensait pas en apprendre d'avantage aujourd'hui.

-Au revoir Monsieur Lampe et à la prochaine fois. Merci encore pour le livre sur les frères Zemganno. Je vous laisse la tableau et viendrai le reprendre dans quelques jours.

Au revoir, Olga.

L'emploi d'assistante-chercheuse à l'Université, lui donnait une certaine liberté d'action qu'elle mis aussi à profit pour sa petite enquête.

En associant Burgonde et Port de Bruxelles sur l'écran de l'ordinateur, Olga fit émerger un ancien article remontant au mois de décembre 1928.

« Dans la nuit glacée du 3 au 4 décembre 1928, les pompiers ont été appelés d'urgence par un marinier qui se trouvait en pleine nuit sur la pont de sa péniche. Un incendie s'était déclaré dans un bateau, de l'autre côté du canal. La caserne des pompiers n'étant pas trop éloignée, le feu a été relativement vite maîtrisé avant que l'embarcation ne coule.

Un corps calciné d'une quarantaine d'année, encore non identifié se trouvait sur le pont. Des tableaux signés Burgraves étaient éparpillés partout sur le quai. L'habitant du bateau aurait tenté de la épargner.

Après enquête, le bateau appartenait à un certain Monsieur Burgonde, avocat, dont la famille n'avait jamais plus eu de nouvelles après sa disparition en avril 1915. Selon certaines sources, il était possible de retrouver la trace de Maître Burgonde en France, au moment de l'affaire du « Bonnet rouge », publication anarchiste créée par Eugène Bonaventure Vigo, père du cinéaste Jean Vigo ;

L'information n'a pu être confirmée.

A partir de 1921, Monsieur Burgonde serait revenu en Belgique pour apparemment choisir une vie tranquille à bord d'une péniche, l'ARCADIE.

...

6: MARIEE D'EQUINOXE

Jeudi 30 octobre : il est sept heures du soir. Olga écoute Eric Satie dans Clio.

Au premier carrefour, à l'ombre d'un vieux pont, Bouglione a planté son cirque près d'un peuplier.

Les rêveries d'Olga naviguent sous un chapiteau : dans la loge du clown blanc, sous les feux de lampe de son meuble coiffeuse, une statue tanagréenne entame sa course gracieuse et immobile.

Sur la piste lulu prépare son numéro avec un cochon de porcelaine et fait la nique au clown de Dieu qui ne Sacre plus assez le printemps. Par la lucarne de son cœur, l'éléphant coincé dans sa cage lève sa trompe vers la lune qu'il aime énormément. Les cymbales attaquent leur course fougueuse de quintes et d'octaves sous une pluie de confettis. Le tigre de papier sort de sa tanière de blaireau en rasant les mur du son.

Ce soir, quand les cloches sonneront sou le chat piteux, la chatte aux yeux pers bandera ses yeux jaloux sous un loup de satin gris chartreux. 

Le pire rat des mers sautera sur la nef d'une ducasse de mardi-gras. Les fêtards lèveront leur coupe de cheveux au ciel de leur lit. Le mousse partira en goguette à la barbe des chameaux. 

L'équinoxe soulèvera sa plus haute mariée.

Au même instant, l'usine Ford met les clés sous les portes du "pare-radis". Le marteau a frappé une dernière fois au cœur de l'alarme qui ne sonnera plus l'heure du midi. Les ouvriers arrêtent leur machines et sortent faucher le blé en herbe.

Dans l'allégresse, près de la pointeuse, les cartes postales s'échappent du tourniquet pour rappeler à l'ouvrier, le cœur palpitant de son ouvrière. 

Au loin, sur une péniche, un tas de charbon nage vers le foyer ardent de la dulcinée.

L'affiche de cirque se décolle du mur sous le choc violent du ballon rouge des gamins des rues. L'un d'eux est peut-être sorti du trou du monde pour lui rappeler son infamie. 

On peut toujours rêver.

Un couteau sur ta cheminée était là pour rappeler que les deux étoiles de mer collées l'une à l'autre seraient un jour séparées.

D'une coupure nette et définitive.


...

7. Les vaches colorées ou l'antre du Minotaure.
Mardi 5 novembre

Intriguée par les informations découvertes sur Monsieur Burgonde et ses liens avec le groupe anarchiste lié au cinéma, Olga reprit le chemin de ses investigations.
A la sortie du tunnel qui la menait vers le Musée du Cinéma, des vaches colorées indolentes jalonnaient son parcours.
Sur place, une pomme entamée dans la main droite, elle s'adresse à une jeune dame prénommée Marianne qui propose de la guider dans les méandres de la mémoire cinématographique. S'il n'est pas possible de visionner l'ATALANTE, ainsi à la simple demande, il est sinon aisé de recueillir de nombreuses informations. L'Antre du Minotaure recèle destrésors de pellicules restaurées, témoignage fragile de la mémoire collective, fil d'Ariane d'images fixées dans le temps qui retient et efface.
L'ATALANTE qui durant tout le film longe les flancs des canaux, exprime tout au long du voyage, cette indolence de la mémoire, celle de Jean Vigo qui mourut juste à la sortie de son oeuvre, sans avoir visionné le plus beau travail de sa vie.. Le film date de 1934, six anx après l'incendie de l'ARCADIE dans le port de Bruxelles. Film présenté au club de l'Ecran où travaillait une certaine Madame Neuville. Le nom de famille de la jeune fille était fréquent.
Surtout dans le nord de la France aux alentours de Stenay. Olga n'y voyait qu'une simple coïncidence un peu troublante mais qui l'encouragea à poursuivre ses recherches.

A la sortie du Musée, la soirée s'était couchée sur la ville encore éveillée.

L'écran Noir de la nuit offrait sa transition de velours pourpre scintillante.

Sur le chemin, olga croise une voiture de pompiers, un véritable char surmonté de ses auriges qui dans de grands jets sortant de tuyères serpentines arrosait le Boulevards de couleurs roses et orangées. Les façades de suies se recouvrant d'une peinture au reflets d'aurore. Au passages, sa Clio se couvre aussi de cet instant d'éternité. Alors qu'Olga sort de sa voiture pour la regarder et en même temps se plaindre un peu aux pompiers de la nuit, elle aperçoit
le peintre Turner sur son nuage près de la lune qui la gratifie d'un clin complice et amusé. S'excusant de cette petite impertinence.
Tout bien considéré, l'incident n'était pas si grave et la voiture s'harmonisait avec les vaches colorées. HATHOR et à travers...

...

8: L'impromptue ou le Sémaphore

Riche de nouvelles données, Olga retourne chez son libraire préféré. A l'évocation du nom de Burgonde, le mémoire de Monsieur Lampe se rallume au souvenir d'un certain André Burgonde qui l'avait très bien conseillé dans un procès avec les anciens propriétaires de sa maison avant qu'elle ne soit transformée en librairie.

Ah ! Ces avaricieux, Madame,...
La maison suintait d'humidité, ce qui était très fâcheux pour la conservation de beaux livres rendus fragiles par les années, et le vice n'apparut qu'après l'achat.
André Burgonde avait une personnalité riche et attachante bien que très discrète. Il arborait toujours une moustache dorée et un chapeau à l'ancienne mode. Ils furent souvent amenés à échanger des conservations sur la batellerie et l'art marinier. Monsieur LAMPE avait appris son décès il y a vingt cinq ans, en lisant les journaux. Ils avaient perdu le contact durant les années quatre-vingt dix, sans qu'il en sache les raisons.

Le libraire avait toujours eu l'impression que planait un secret autour du père de Monsieur Burgonde qu'il n'avait pas beaucoup connu, mais dont il évoquait parfois la mémoire à l'occasion de ses recherches. André gardait le souvenir d'un bel homme assez mystérieux et très cultivé qui recherchait surtout les défis que probablement, une simple vie familiale ne lui apportait pas.
Pour le reste, André se montrait peu disert. Etait-il marié, avait-il des enfants ?
Sa discrétion sur ces sujets s'expliquait certainement par les légendes que son père avait léguées à sa famille en partant un beau matin d'octobre. André avait cinq ans.

Des années bien plus tard, la mère de Monsieur Burgonde avait reçu un paquet avec des dizaines de tableaux.. Ceux-ci étaient expédiés par une personne inconnue qui n'avait pas laissé d'adresse ; André venait surtout dans la librairie pour voir si jamais son père, dont il ignorait les talents de peintre, aurait laissé quelques traces dans une galerie ou des cartons d'invitations que collectionnait Monsieur Lampe. Ce qui intriguait surtout André, c'est que la signature de la moitié des tableaux n'étaient pas
celle de son père. Peut-être avait-il recueilli des informations, mais André ne lui fit pas partager ses découvertes. Olga ne réussit pas à savoir ce que représentaient ces tableaux.
Au cours des échanges avec Lucien, une dame d'une quarantaine d'années, aux traits arméniens est entrée dans la librairie. Olga apprend que la femme est intéressée par tous les livres ou documents relatant la vie des habitants de phares car ceux-ci étaient nécessaires pour l'écriture de son prochain article. Monsieur Lampe semblait bien connaître la dame qui fréquentait souvent sa
librairie et ses intérêts très diversifiés. Il ne fut donc pas étonné par le caractère insolite de son nouvel intérêt. Cette fois, l'idée des ses nouvelles enquêtes lui était venue après avoir lu un entrefilet dans un quotidien belge évoquant un meurtre dans un phare. Le couple qui l'habitait depuis une dizaine d'années était suspendu par le torse devant la lampe du phare, à une hauteur
d'un mètre du sol. Des habitants de la ville portuaire l'irrégularité avec laquelle le pinceaux lumineux balayait l'espace maritime. Ils avaient été endormis avant d'être vidés de leur sang par de nombreuses scarifications.
L'homme avait un gros saphir incrusté dans al pupille énuclée de droite et la femme, encore très belle avec des long cheveux blonds vénitiens et des yeux verts d'eau piqueté d'algues brunes, serrait une parle nacrée entre ses dents, collée par une résine.
Lucien promit de faire des recherches, mais il était tard, et il devait fermer un peu plus tôt. 

En sortant de la librairie et constatant que pour elle aussi, l'heure était dépassée pour retourner à son lieu de travail près de l'université, OLGA s'est arrêtée dans un cybercafé.
L'histoire criminelle racontée par la jeune dame était glaçante mais aussi très insolite. Ce qui était certains, c'est qu'elle était loin d'avoir livré tous ses mystères.
La journaliste d'investigation prénommée Cassandra ne pouvait savoir que le sujet de son enquête rejoignait en partie les recherches d'OLGA. Les phares étaient trop présents dans les événement de sa nouvelle vie pour les laisser s'évaporer dans le brouillard de cette fin d'après-midi.
Un double meurtre ne pouvait être passé inaperçu et Internet dans les limbes de sa mansuétude robotisée fournirait peut-être quelques pistes pour mieux comprendre ce qui s'était passé.
A la veille du week-end, il y avait beaucoup de monde à l' »AMOUR FOU », mais peu de personnes se trouvaient devant les ordinateurs.
Si en Belgique, il ne restait apparemment plus que quatre phares dont : « la Méchante Jeune Fille » à Ostende, il y en avait bien sûr un certain nombre au-delà de la frontière belge et surtout en Bretagne ; En associant : phare et couple assassiné, Olga trouva un petit article sur un meurtre en Normandie appelé : « Le RAdiant ». L'homme, âgé de plus de cinquante ans, d'origine flamande s'appelait Guido BANNE et la femme : Mérope ALLAEYS, bruxelloise de 49 ans. Guido Banne était le fils d'une résistant flamand connu. Avant de s'installer dans le phare avec Mérope, il était forgeron d'art et vendait par ailleurs du matériel pour bateau dont des ancres, des gaffes, qu'il dessinait et destinait ensuite à une forge spécialisé pour les pièces trop lourdes. Mérope était historienne et commençait une recherche sur les « Naufrageurs ». De nombreux bateaux se sont ainsi trouvés délestés de leur cargaison qui fut disséminée sur terre. Se retrouvant peut-être éparpillée de leur cargaison qui fut disséminée sur terre, se retrouvant peut-être éparpillée aujourd'hui dans les brocantes.

Pierre, le serveur de l'AMOUR FOU vint lui servir un café russe comme Olga en avait l'habitude, très mousseux avec une pointe de vodka. Elle connaissait son intérêt pour tout ce qui se rapportait au monde de la marine et ses balades matinales sur les marchés aux puces qu'il écumait pour trouver de vieilles ancres à restaurer avant de les remiser dans un local peint, inspiré par les fonds marins. Olga lui fit partager l'objet de ses recherches et Pierre en pays de connaissance prit un certain plaisir à lui relater l'histoire des naufrageurs qui au 17ème siècle surtout, éteignaient les phares et allumaient des feux sur les plages afin de détourner les bateaux de leur voie en les précipitant sur les récifs.
A la fin de son récit, Olga de demandait ce qu'il restait du travail de Mérope Allays ; espérant qu'un naufrageur du 20ème siècle ne l'ait emporté sur son esquif.

 

...

9. LES DORMANTES

Jeudi 21 nov »ambre » : il fallait tirer cette histoire au clair de lune rousse et il faisait nuit.

Un petit voyage en Basse-Normandie dans la commune de carouges se présentait comme une évidence dans les pérégrination d'OLGA.

Avant de prendre la route, elle fit un petit détour chez le Peintre Burgrave pour lui rendre le tableau. Profitant du passage d'un homme portant un colis au premier étage, olga gravit les sept volées de marches qui s'élargissaient comme une spirale inversée en direction de l'appartement de Jean. La porte n'était pas fermée à clé. En pénétrant dans les lieux, elle découvre sur le table du salon, un carton de son invitation : BABELART sur laquelle était inscrit : « je ne serai pas présent avant une heure. ».

Le temple semble suspendu entre chien et loups dans un écrin d'incertitude juste éclairée par un début de lune rousse. Olga s'est approchée de la fenêtre qui donne sur la rue. La lune éclaire la lame glacée du couteau berbère posé sur le rebord de la cheminée en marbre ambré à côté d'un vieux rétro-projecteur.

Sur le trottoir d'en face, un homme en imper blanc se sépare de sa dulcinée et poursuit sa route en les réverbères et le défilé des voitures Olga remet le tableau le tableau au même emplacement. La carte postale en moins. Elle servira pour la guider en attendant Orphée.
Sur le mur opposé, Jean a accroché le tableau au phare.

Trop sidérée par la beauté spectrale du sujet et la tache de sang qui se répandait sur le sol, son attention n'avait pas été par les deux qui se détachaient sur le côté droit en haut du phare.
Comme le Dieu du même nom : le lettre « R » et « A ». 

La nuit approchant, Olga préféra ne pas s'attarder dans le silence de l'appartement. La jeune fille aux crustacés semble veiller sur le phare en face. Quand la lune rencontre le soleil, La syzygie était accomplie.

Dans l'angle du rétroviseur, Bruxelles fuit son horizon. Partir, c'est souvent noircir les cases des nombreux absents de notre vie.
Dans le haut parleur, Tom Waits éraille l'atmosphère de sa voix râpeuse : tu es innocente lorsque tu dors,.. Marie Tudor, n'allons pas au moulin.

« « suivre le mouvement de l'avion en direction du soleil qui au même instant sur son lac céleste aux premières heures d'une nuit boréale à couper au couteau à huître d'Oléron. Enflammant le vol silencieux d'une mouette happée par les vents du paradis, conçus par les violons d'un genre musical nouveau, à renaître, là-bas au loin en ANDALOUSIE.

En Normandie, un lit à baldaquin l'attendait dans une chaumière habitée d'octobre à mars. Sa plaque en fer forgé était plutôt inhabituelle : les DORMANTES. L'habitation est couverte d'un manteau blanc et de feuillage. Elle se situait à la lisère des bois environnants, probables vestige de la forêt de Brocéliande. D'un
seul étage, sont toit en tuiles rouges grenat orangé reposait sur une structure de poutrelles verticalles et croisées, agrémentée de pierres du pays chaulées. Le jardin tout autour était en friche. Les propriétaires, de vieux amis de l'oncle paternel d'OLGA, Hislaire, habitait les maison voisine. Il y a quarante huit ans, ses parents, en voyages de noces y passèrent deux nuits après avoir visité le Mont-Saint Michel en scooter rouge.

Comme prévu, les clés se trouvaient dans la boîte extérieures de l'ermitage. Olga sortit sa valise qu'elle transportait dorénavant dans on coffre. La petite arche veille sur elle. L'air était humide, mais suffisamment doux pour por accompagner son séjour.

En ouvrant la porte, un chat miaulant, roux et or s'extirpe de la demeure. Une odeur accueillante de feu de bois récemment était embaumait l'unique pièce.. Le lit trône solitaire dans un coin près de la cheminée.

Sur la poutre un peu calcinée, des trolls, lutins et elfes en fine céramique veillent sur les lieux. Le mobilier rustique s'habille d'ornements sylvestres. Chèvrefeuille, oiseaux, champignons, cerfs délicatement ciselés nécessitant l'exercice corporel pour se révéler entièrement au regard nouveau. Une demeure enchâssée dans l'Orée d'une forêt sur son feuillage d'or orange et de grenat.

Une demeure qui invite au sommeil profond et réparateur. Juste bercé par le vent dans le bruissement du feuillage et le déplacement des nouvelles bûches. Dans la radio la voix radieuse de Kate Busch l'entraîne loin dans les steppes des babouches.

Le lendemain, en fin de matinée, Odile et Arturo s'invitent dans l'antre du passé. Ils connaissaient la visiteuse par le nombreuses descriptions de son oncle d'OLGA. Celle-ci les rencontrait pour la première fois. Le couple quoique âgé restait encore très alerte et apparemment spirituels sans pour autant être hilares.. Si Arturo est grand et imposant, les cheveux poivre et sel couronnant un regard gris et acier piqueté de tendres étoiles ocres, les trait accentués, le nez fort. Odile en contraste était petite et un peu trapue avec un visage sillonné de fines vaguelettes de rides illuminée d'un regard bleu et limpide.
Après la timidité des présentations que redoutait toujours Olga, elle aborda assez vite la raison de sa présence en Normandie.
Odile et arture se rappelaient très bien le climat étrange et lugubre qui suivi l'annonce de « meurtre au phare ». C'était il y a juste un an et à cette époque, il faisait très froid pour un mois de novembre. Guillaume, leur fils, qui passera en soirée connaissait bien mieux qu'eux les toute l'histoire, car son ami est inspecteur de police à Saint-Lo. Ils partagent la même passion pour la restauration de vieilles radios et ressuscitent les vibrations des ondes (le tonnerre de Brest)*. Certains météorites et étoiles renvoient des ondes dans certaines zones de la région.

Olga Attendrait le passage de GUILLAUME.

Ses parents invitèrent Olga à partager leur table pour déjeuner.

Depuis qu'il était parti, il y a quinze ans au Canada, après le décès de la mère d'Olga, Arturo n'avait plus eut de nouvelles de son père. Il comprenait très bien ses souffrances dues aux nombreuses éclipses qu'il avait imposées à son entourage. Vagabond du ciel et des Long courrier qui le maintenait à distance toujours en à distance des personnes pourtant chères, son père, Pégase infatigable, toujours en fuite vers le soleil levant des fuseaux horaires, laissant aux autres le filage de la quenouille de l'absence.

Olga pensait à Jean le peintre. A peine s'étaient-ils retrouvés qu'il partait déjà vers de nouveaux horizons, construire ses perpétuels châteaux de sables mouvants. Chaque instant qui la préparait à leur séparation finale inaugurait un changement absolu dans sa vie. L'anaconda du passé relâchait lentement son étreinte funeste autour de son coeur et le sang comme purifié reprenait son voyage dans la vaisseaux réanimés de son cœur meurtri. Dans une gestuelle Merlin l'enchanteur, Arturo tendit une boule de neige en verre comme il y en avait beaucoup à l'époque dans les boutiques de souvenirs... A l'intérieur dans l'eau, un couple se dirigeait vers le MONT-SAINT-MICHEL. Les parents d'OLGA l'avaient oublié, il y a longtemps sur la cheminée des dormantes, et il ne s'en était jamais séparé. La présence d'OLGA lui rappela son existence enfouie dans une coin d'une vitrine.

*Notes : Les premières liaisons radio datent du 3 aout 1898 à
BREST.

...

10. L'obturateur
Bonjour, je me présente, Guillaume DELAHAU. Je suppose que vous vous attendiez à ma visite après la rencontre avec mes parents.
J'espère qu'ils ne se sont pas montrés trop prévenants. Excepté moi et mon frère, ils n'ont pas de nombreuses visites et votre présence les enchante.
Mais je suppose que vous recherchez  surtout le calme et un lieu de réflexion.
- Oui, ils sont charmants, mais ne vous inquiétez pas trop pour moi. Quand vos parents ont passé quelques jours aux « Dormantes », j'étais trop jeunes pour me souvenir des détails de leur passage. Mais, photographe, j'ai pu me faire une certaine idée de vous et celle-ci se confirme entre autre par le port élevé des pommettes de votre mère et une certaine mélancolie du regard de votre père.

Guillaume est également un mélange assez étrange des traits des ses parents. Son regard couleur d'aigue-marine grise et bleu clair est franc, dégageant une impression de force inhabituelle, déstabilisant facilement son vis-à-vis par l'acuité de son observation.
Rien ne semble pouvoir résister à son analyse, pourtant chaleureuse et bienveillante. Ses cheveux de boucles noires encadrant un visage tout en complexité mais globalement harmonieux.
Sa bouche exprime aisément toutes les gammes de l'expression, les lèvres tout en retenue, aux inflexions perplexes, réfléchies et parfois moqueuses.

- Vos parents vous ont certainement expliqué la raison de ma présence ici.
- En partie, les véritables motifs de votre intérêt pour ce meurtre inhabituel ne m'apparaissent pas clairement.
- Je dois dire que moi non plus. Si je me retrouve ici, c'est suite à une rêve qu'il serait trop long de détailler. Mais faut-il toujours une explication précise pour s'intéresser à un sujet d'enquête.

Guillaume ne semble pas perturbé pas l'imprécision des explications d'Olga. Ce qui l'incite d'emblée à lui faire confiance puisqu'il l'a lui accorde.

-Mes parents ne vous ont pas donné de détails sur ma profession, excepté semble-t-il au sujet de mon intérêt pour les anciennes radios.
Pour être plus précis, j'enseigne la photographie dans un collège de police et forme entre autre les techniciens qui opèrent sur les scènes de crime Si aujourd'hui, les techniques ont évolué en passant par l'outil d'animation en trois dimensions, Guillaume privilégie toujours la démarche ancienne ou intervient plus souvent la psychologie et l'intention du photographe comme si celui-ci était le metteur en scène du crime. Si les relevés des scènes des scènes criminelles se sont adaptées aux nouvelles technologies , l'éthologie de l'assassin est restée la même depuis Caïn et Abel.

Chaque victime représente une partie de l'âme du criminel qu'il pourchasse indéfiniment dans l'espoir de l'a ravir. Le photographe d'enquête policière est un chasseur d'image, un capteur d'âme, celle du criminel qui se décharge sur les autres du poids de sa culpabilité. A eux de l'en libérer.
Chaque meurtrier garde toujours un joker dans son jeu et pour la police, il s'agit de gagner la partie.
Guillaume fait le lien avec ses vieilles radios. De nombreux objets et êtres humains transportent une histoire qui attend en écho d'être révélée par celui ou celle qui la rencontre et dans le meilleurs des cas, lui insuffle une nouvelle vie. Un instant d'immortalité.

...

11. Le nouveau nez de Jobourg

26 novembre.

Bruxelles, 9 heures quarante du matin. Dans la brume matinale, Lucien Lampe relève le volet métallique de la librairie. De l'autre côté de la rue. Alexandra s'extrait rapidement de sa voiture mallette pressée contre sa veste de cuir couleur safran à l'abri du vent.

Avant d'être romancière, Alexandra naviguait dans le milieu du journalisme. Elle en a gardé une insatiable curiosité  pour les faits divers dont la plupart recèlent leur lot de tragédie poétique. Sur le sol de la librairie, parmi les publicités brille une carte postale que s'empresse de ramasser Lucien Lampe. Il n'est pas étonné de reconnaître l'écriture d'OLGA. Vive, reliante, presque artistique. Les mots s'enchevêtrant dans une danse harmonique, prendront la route ce vendredi pour voir le RADIANT. Bientôt de retour à Bruxelles. AMITIES.

Son regard distrait par un mendiant semblant venir d'une forêt lointaine, et se déplaçant péniblement le long du quai. Lucien Lampe n'a pas remarqué le trouble d'Alexandra à la vue du phare représenté sur la carte postale. Même le timbre comme pour accentuer le sujet représente un autre phare : son jumeau.

Aux Dormantes, Olge s'engouffre dans sa Clio, une nappe de gouttelettes s'est déposée sur les vitres, l'obligeant à ressortir pour éclaircir son chemin.

« Nettoyer les carreaux d'une dame de pique dans une allée de peupliers. Imbiber l'éponge des impressions présentes et en dégager le surplus d'émotions anciennes. Laisser couler le liquide vers sa liquidation et le recueillir sur une feuille de format carré. Appliquer le résultat en transparence sur les feux allumés de ses phares et observer les méandres du passé ainsi recomposé. La quadrature du papier épousant parfaitement le cercle lumineux révèle en son centre un petit cochon souriant à la lune... Le Goret a retrouvé son nombre PI.

GUILLAUME et son ami MATTHIEU, l'attendent pour déjeuner dans une crêperie près du Nez de Jobourg en face du PHARE.

D'après Guillaume, Mérope aurait fait un lien entre les naufrageurs et la Princesse Dahud. Ils cherchaient à venger la mort de la Princesse que son père avait lâchement rejetée de son cheval afin d'assurer sa survie dans son galop pour échapper à l'engloutissement de la Cité d'YS.. Pour Olga, il s'agissait d'une vieille légende.

Quant à savoir si elle avait inspiré les naufrageurs normands et bretons, cela reste vraisemblable.

Onze heures, la crêperie est ouverte. C'est le chant de l'heure dans l'isolement de la brume. Au loin, Olga perçoit un phare somptueux dans son envoûtante grisaille.. Seul un couple en discussion animée remplit le lieu désert..

Guillaume accueille Olga d'un grand sourire. Matthieu plus réservé derrière ses lunettes d'écailles rouges corail, lui tend la main droite, l'autre tenant une enveloppe KRAFT, probablement les duplicatas de la scène du meurtre.

Guillaume, de son côté, a emporté quelques écrits de Mérope Allaeys..

Après une délicieuse boisson, un nectar d'Ambroisie, Marc tend les photos à OLGA.

Normalement, il n'était pas autorisé à sortir ce genre de documents, mais sa longue amitié avec Guillaume a vaincu ses réserves. Sur la table débarrassée, Olga étale les photographies. De la plus proche à la plus éloignée.

Il y en a sept. Les corps sont exsangues et blafards. Guillaume lui explique avoir improvisé pour le visage de Mérope qui ressemble à une Madone endormie, pour ensuite se consacrer à son compagnon. Le saphir de Guido semble fixer le photographe comme un œil éternellement vivant, par l'intensité de ses rayons.

La cavité énucléée a été remplie d'un gel durci qui maintient la pierre précieuse dans son axe... . Mérope, YEUX rope, livre moi ton fil d'ARIANE.

Le vol ne pouvait être le motif du crime. La mémoire d'un viol lui, semble plus crédible... Qu'as tu vu Mérope, que tes beaux yeux ne pouvaient percevoir ???

Comme le confirme Matthieu, qui a vu la pierre de près et l'a fait analyser par un joaillier, celle-ci est d'excellente qualité. Mérope, Europe, Mérovée, fécondée par le QUINOTAURE BLANC.

Guido Banne lui, semble dire : j'ai vu mon meurtrier mais ne le connais pas et Mérope : je connais le meurtrier, mais je ne l'ai jamais rencontré. Corne d'Auroch, cette histoire nous entraîne dans les dédales d'un lointain passé.

Il s'agit d'éviter les écueils entre les rochers de l'aurée.

La mort fut provoquée par une section d'une artère du cou, les scarifications achevant le travail. Une partie du sang semble avoir été recueillie....

La septième et dernière photo montre les amants dans le dénuement de la mort. Seules les pierres et la perle semblent dégager une vie que le photographe a réussi à capter.

A l'arrière de la scène apparaît le fond, près des escaliers, un coin de tableau comme désigné par le pied de Mérope.

Guillaume qui avait prévu la remarque d'OLGA sortit une photo de sa poche intérieure.

Le tableau représente un bateau dans ce qui semble être le Port de Bruxelles. In mariner dans une belle chemise bleue, accoudé au bastingage.

Olga se rappelle son rêve et le relate pour la première fois à GUILLAUME et MATTHIEU. D'après celui-ci. Olga détiendrait peut-être la clé de l'énigme, mais elle ne le sait pas encore.

Avant de se séparer, Guillaume lui remet la copie des écrits de Mérope qui se trouvaient parmi les pièces à conviction.

En sortant de la crêperie et son odeur entêtante de Cidre, Olga regarde le phare tendu comme un doigt devant la bouche de l'horizon. Les scellés ont été apposés durant tout l'enquête et le phare reste drapé dans son voile de mystère. La cité d'ISIS n'a pas dit son dernier mot...

...

12. Les butins de la nuit

28 novembre

Une sonate à la vièle à roue accompagne Olga sur le chemin du retour vers son pays natal, la Belgique.
Le son double et rocailleux lui rappelle les divisions internes qui déchirent en permanence le pays. La Belgique, on la fuit pour mieux l'habiter. Elle nous colle à la peau d'un long chagrin qui ne semble jamais vouloir s'arrêter.

A son arrivée, le givre recouvre les rues de Bruxelles.

« Régler la chaleur de son habitacle à 22 degrés. Focaliser son attention sur un point précis du rétroviseur et attendre patiemment qu'apparaisse la lune dans son écrin de velours indigo.
Par la lame givrée de son laguiole, le clown blanc s'est séparé de sa dame aux larmes de cristal, figée dans la glace d'une nuit spectrale.

Dans les rues désertes, il emporte son butin de sable pour l'offrir aux déshérités. A l'emplacement du cirque, bourlinguant pour d'autres horizons, se promène un chat piteux. Le tintamarre a fait place au silence. Le cabinet des curiosités a refermé son coffret.
La ville s'est repliée dans ses ténèbres.
Le moteur de la voiture s'est arrêté comme pour mieux saisir les bruits amplifiés de la nuit.
Pour un soir, Turner a repris ses pinceaux et gravi prestement l'échelle de brume pour habiller le firmament d'un voile de fine soie diaprée : A RED SKY WITH MIST BELOW THE HORIZON

Dans sa chevelure de soie nacrée, la lune recueille les étoiles dispersées d'une diaspora universelle. Chaque exilée dépose un peu de sa couleur primitive sur la toile du peintre nocturne en une symphonie chatoyante et harmonieuse. L'illusion des retrouvailles un instant s'est cristallisée pour l'éternité sur l'écran imaginaire de notre humanité ».

De retour dans son appartement, un message sur son répondeur attend Olga. Jean Burgrave l'avertit de son départ pour les Etats-Unis ce 24 novembre. A ce moment, Olga était en Normandie.

Olga n'est pas étonnée et s'assied dans un grand fauteuil face à la valise du mendiant. L'étiquette du phare s'est décollée durant le voyage. Sous la lumière d'un lampadaire, elle médite au départ qui ressemble fort à une fuite, tout en parcourant les écrits de Mérope Allaeys sur Mérope Allaeys sur les Naufrageurs.

« A la lisière des rochers, des torches de feu se balancent au rythme du vent, guidant les égarés vers un univers obscur où se révèlent tout un monde caché, des lieux étranges et insoupçonnés. Les naufrageurs dont il ne reste que peu de preuves historiques ont néanmoins imprimé de leurs légendes la mémoire des habitants des récifs à fleur d'eau près des côtes escarpées.

Les aventures des Hagards, contrebandiers venus du monde lointain sont connues des habitants. Protégés par la puissante nature, la nuit venue, des bateaux déchargent leur cargaison illicites au pied des falaises. Ils leur suffisaient ensuite de patienter dans les grottes dont l'entrée était immergée à marée haute, alors que les gabelous (douaniers) veillaient sur les abords à partit de leurs cabanes, qui ponctuent la côte.

D'une certaine manière, Jean Burgrave était aussi un naufrageur.
Il pillait l'âme des femmes en déshérence, éclairées par les signes trompeurs de la de la chaste pénombre.

Mérope Allaeys sur les Naufrageurs.

« A la lisière des rochers, des torches de feu se balancent au rythme du vent, guidant les égarés vers un univers obscur où se révèlent tout un monde caché, des lieux étranges et insoupçonnés. Les naufrageurs dont il ne reste que peu de
preuves historiques ont néanmoins imprimé de leurs légendes la mémoire des habitants des récifs à fleur d'eau près des côtes escarpées.

Les aventures des Hagards, contrebandiers venus du monde lointain sont connues des habitants. Protégés par la puissante nature, la nuit venue, des bateaux déchargeaient leur cargaison
illicites au pied des falaises. Ils leur suffisaient ensuite de patienter dans les grottes dont l'entrée était immergée à marée haute, alors que les gabelous (douaniers) veillaient sur les abords à partir de leurs cabanes qui ponctuent la côte.

D'une certaine manière, Jean Burgrave était aussi un naufrageur.
Il pillait l'âme des femmes en déshérence, éclairées par les signes trompeurs de la de la chaste pénombre.

...

13. La mort du peintre

Mardi 2 décembre
Bruxelles se réveille dans une brume froide et ouatée.
Allumant la radio, comme à son habitude, Olga apprend qu'un incendie s'est déclaré en pleine nuit au Canal de Willebroek. Une péniche a explosé. Il y aurait un mort. D'après les éléments trouvés sur place, il s'agirait d'un peintre. Ils ont réussi à l'identifier. Son nom est Burgonde.
De retour chez elle, au même moment, le facteur sonne pour livrer un grand colis. Après l'avoir déballé, Olga reconnaît le tableau de la femme au crustacés , représentant probablement la mère de de Jean et Mérope. Madame Burgonde née Neuville ainsi, ainsi qu'un tableau plus récent. Un homme en chemise bleue assis
de dos peignant une jeune femme accoudée au bastingage d'un bateau. Le second tableau est signé Burgrave.
Ainsi Jean Jean B. n'était pas parti en Amérique.
De retour de retour dans la librairie de Monsieur Lampe, Olga lui fait un long récit de ses découvertes.
Lucien Lampe est très impressionné par tous les liens tissés entre ces personnes. Surtout ce celui de Madame Burgonde, née Neuvile et Mérope. La femme assasssinée dans le phare.

En partant de l'hypothèse que Monsieur Burgrave et Burgonde sont la même et seule personne, un avocat s'étant refait une nouvelle vie, la consonance des noms étant assez similaire. Ce qui expliquait également que certains tableaux sont signés Burgraves et d'autres Burgondes. Olga pouvait aussi relier les deux histoires, celle d'avant et après l'incendie de l'ARCADIE, la nuit du 3 décembre 1928, 75 années depuis ces deux drames.
Il ne lui restait plus qu'à suivre une autre piste, celle d'une certaine Mademoiselle Neuville, mère probable de Jean Burgrave-Burgonde.

Même si elle n'était plus en vie, il était peut-être possible de retrouver des éléments intéressants pour sa quête.

En sortant, Olga se rendit près du lieu du drame. Une carcasse calcinée pendait le long d'une grue. Des policiers circulaient le long du canal.

Des curieux s'agglutinaient dans les environs. Il n'était pas possible de s'approcher.
Mais le nom de la péniche n'avait pas été calciné par les flammes : La LORE. Comme une souffrance apaisée. Olga se demandait si Jean avait connu son père.
De toutes façons, son père ne pouvait être le cadavre retrouvé dans l'ARCADIE. Cela ne collait pas avec l'âge de Jean né en 1951.
Ce qui laissait supposer que son père était encore en vie. Chaque tableau raconte la vie de Burgrave-Burgonde. Les plus anciens étaient signés Burgraves.

...

14. Quattrocento

Olga se rend au Mont des Arts s' <empoumoner> d'air vif et pur.
Les deux tableaux reposent sur le siège arrière de la voiture. Comme deux absent
qui cherchent à traverser la brume du présent. Dans l'espace clos de la voiture, un
instant d'éternité, leur histoire s'enchevêtre amoureusement.
Le feu passe au vert et olga franchit le seuil d'une vie nouvelle.
Dans le coffre de la voiture, la valise emporte toujours son précieux butin.
Les naufrageurs n'étaient jamais loin....

« Sentir le marteau de la vie battre sur l'enclume de son coeur. Ouvrir les vannes du passé et laisser les larmes s'écouler du livre de sa vie.
Abandonner sur la route les compagnons du devoir accompli. Broder un trait d'union dans l'expérience de l'entre-deux. Tisser son destin sans filer un quenouille à l'anglaise. Sculpter les morts dans l'argile pour ensevelir les maux ».
En direction de la Grand-Place, Saint-Michel, Prince des milices célestes fend le
ciel de son épées en direction du dragon de cuivre rouge.

...

15. Transfuge

Au feu rouge, toujours offrir une orange à l'agent de quartier. Il sifflera un air de rossignol et vous le confiera sous une envolée d'oies.
Accompagnée de Night Ride accross The Caucase de Loreena Mc Kennit,Olga roule dans la Princesse Dahud-Mérope Allaeys et Guido Banne.
En chemin elle accueille sur le siège à côté d'elle un vagabond et son infortune.
Il connaît le chemin par son coeur exalté au Bloody Mary. Olga lui offre son vieil imper Colombo et examine dans le rétroviseur le col de son ensemble vert émeraude. La voiture se laisse happer par les vents contraire à l'ancienne direction.
Odile et Arturo ont invité leur amie aux Dormantes pour les fêtes de fin d'année. Au moment de son arrivée, la soirée est déjà entamée.
Pour la nuit de Noël, des perdreaux ai cidre nt été préparés.
Guillaume, cette fois est accompagné de son épouse. Une très jolie femme aux longs cheveux roux et bouclés, son regard est de feu, doré et bleuté, tels ceux de pilleurs nocturnes. Une autre Princesse Dahud, mais aux geste calmes et posés.
De nombreux hommes ont dû se fracasser sur les récifs de ses regard.

Mais seul Guillaume semble avoir réussi à les aborder sans dommages et tel Arsène Lupin, lui dérober un instant, le trésorde ses
nuits.
Il semblait très amoureux. Guillaume venait d'apprendre le décès du peintre Jean Burgonde par la presse locale qui avait un article sur ses peintures.

Olga a emporté les deux tableaux qu'elle a posé à côté de celui de Guillaume représentant le couple à cheval. Le feu de la cheminée les ranime d'une lueur étrange. Elle a aussi transporté une caisse pleine de livres sur les naufrageurs et les phares qu'elle a déniché dans la librairie de Monsieur Lampe pour les offrir à ses amis.
En fin de soirée, Hugues, le coéquipier et ami de Guillaume frappe à la porte.
Ses traits sont fatigués et son teint est blafard. Pour lui, Noël est un jour comme un autre.
Les habitants de la région en émoi, ne comprennent pas que le ou les meurtriers n'aient pas été identifiés. Tôt le matin, une énorme tache de sang se dessinait au pied du Radiant.
Comme il avait un peu neigé, le contraste était saisissant.

Les parents d'un fermier connu dans la région se sont présentés au commissariat, le regard épouvanté. Ils avaient découvert leur fils pendu à un crochet dans leur étable.

Au pied du pendu gisaient un âne et un boeuf égorgés. L'âne portait un fanal allumé comme au temps des naufrageurs. Un seau de bois, comme il existait était renversé dans la mare de sang.

Sur la table traînait un couteau qui avait servi pour les meurtres au phare et l'égorgement des animaux.
Bruno, leur fils souffrait d'une forme d'hermaphrodisme. Maladie génétique de plus en plus fréquente depuis que le sol de Normandie risquait-elle de s'éteindre. Etait-il le meurtrier au phare ?
Rien ne permettait de l'affirmait. Il avait simplement trouvé le couteau sur le chemin sur le sol du chemin vers la phare et s'en inspirer. Hugues avait pris des photos du phare tache de sang avec une grande précision. Elles ressemblaient au tableau de l'exposition du peintre Burgonde.

Il était minuit.
Dans une cuillère en argent, recueillir des nuages barbe-à-papa et les déposer sur les ailes tendres d'un sapin vert de gris....

...

16. Confluences des multitudes

Le 15 janvier 2004, le chalutier Bugaleid Bretzh (enfants de Bretagne) a coulé au large au large du Cap Lizard comme enroulé en spirale dans le flot des mers reptiliennes. Le chalutier, l'Eridan donne l'alerte.
Comme le soleil qui s'enfonce et meurt dans le fleuve. Les cinq marins ce jour là n'avaient vraiment pas de pot. Le Guilvenec comme un bel oiseau plongea son bec dans l'eau. C'est en juin 2004 que qu'Andromède (sauvée de justesse de l'orgueil de sa mère fut sauvée sur son rocher par Persée) tenta de percer le secret de ce naufrage.
La présence de nombreux sous-marins nucléaires (dont le Rubis et le Saphir fut mentionnée. De nombreux pays furent impliqués. Les anglais, les japonnais, les américains. Turbulence en eau troubles.
Personnes encore n'a réussi à départager ce tohu-bohu des nations impliquées... Sous la mer toutes les langues se confrontent en un babil silencieux. Seuls les sonars, nos ami dauphins sont capables de démêler ce langage sibyllin... L'oracle n'a toujours pas livré son secret bien gardé..

30 mars 2004.
En contact permanent avec ses amis normands, Olga apprend par Guillaume le bris des scellés du phare, et que celui-ci est entièrement rénové, quoique actuellement inoccupé. Guillaume a suggéré l'organisation d'une exposition sur la marine et les chevaux.

Rassemblant ainsi toutes les oeuvres du peintre Jean Burgrave-Burgonde.

Ainsi que les tableaux de Mérope Allaeys, représentant les plus souvent des chevaux galopant sur les plages ou pris dans les flots marins.
Olga n'aut aucune difficulté à retrouver la famille d'André Burgonde.
Ses enfants possédaient encore quelques peintures du grand-père qu'ils n'avaient pas connu. Mais la plupart elles furent éparpillées dans des brocantes. Ils avaient réussi à réunir 136 oeuvres. Toutes disposées en spirale le long des marche d'escalier.
L'exposition aura lieu en avril, un jour de pleine lune, un 5 avril. Olga en profita pour se replonger dans l'histoire lointaine de la cité d'YS. La cité d'Ys ou d'ISIS, époque lointaine celtique et agraire qui appartenait encore à la femme de l'autre monde. Grande mère océane fécondée par le Quinotaure. Déesse agraire qui s'est engloutie dans les fond marins.

Guillaume espérait que les visiteurs inspirés par les tableaux d'une rencontre originelle, une syzygie surgie d'un lointain passés. Tels Marduk et Zarpatu. Isis et Horus sauraient inspirer les visiteurs et au plus haut dans le dernier tableau où Mérope telle Mérovée rencontre Guido, tel le guide solaire enfouit dans la terre : le couple enfin réuni après leur meurtre : la femme et son panier de crustacés telle une mère lunaire et fécondante appuyé sur la hanche de son futur fruit, ainsi que le pécheur accoudé au bastingage dans la lumière dorée de l'aurore, sa chemise d'un bleu saphir se lovant dans le jaune solaire, une aura émeraude flottant dans le matin à la rosée, contribueraient à le solution de l'énigme. Quand l'eau de mer se fait émeraude, c'est que le soleil s'est levé pour éclairer le monde d'un futur éveil. Un meurtre accompli, il y a des centaines d'années peut s'effacer dans les sable mouvant de l'histoire.
Celle de la Princesse Dahud, la bonne magicienne qu'un patriarcat trop brutal a repoussé du haut de son cheval. Abandonnée par son père GRADLON, plein de grâce mais surtout d'orgueil à la demande de Saint-Guénole.
C'était le début de la christianisation. L'histoire de la femme celte restant cryptée au coeur des coquillages dans la spirale infinie de leur chant dans les fonds marins engloutis.
Un Cité engloutie, Babylone détruite. L'amiral THEVENARD estime que cette ville a existé, et que la mer poussée par un violent ouragan l'a détruite.
A l'arrêt THEVENET vous trouverez la spirale. Pourquoi chercher ce qui se trouve sous vos yeux... sous la couronne de Dieu... celle d'Etienne.

La petite fille s'appellera Estève...ou Estelle. Une étoile était née...

...

17. La quadrature du cercle

Olga se rappelait de ce moment et la visite en spirale du phare.
Dix-sept années ont déroulé leur leur parchemin des souvenirs anciens.
La pensée se délie comme le furent les scellés du phare en 2004.
Estelle avait grandi depuis sa venue au monde. Née un 5 janvier 2005. Fille de Guillaume et de femme Loreen
Guillaume avait préparé les visiteurs par un panneau affiché à l'entrée dans un cadre émeraude.

C'est un point assuré plein d'admiration
Que le haut et le bas n'est qu'une même chose

Pour faire d'une seule en tout le monde enclose

Des effets merveilleux par adaptation
Et pour parents, matrice et nourrice, on lui pose

Phoebus, Diane, l'air, la terre où repose
Cette chose en qui gît toute perfection
Si on la mue en terre, elle a sa force entière :

Séparant par grand art le subtil de l'épais et la terre du feu.

De la terre, elle monte au ciel et du ciel et puis en terre du ciel elle descend recevant peu à peu
Les vertus de tous deux en son ventre, elle enserre

Les Normands de la régions s'étaient alignés pour remonter la spirale du temps du passé décomposé. Il y avait 153 marches et 136 toiles à scruter. Elles offraient leur énigme dans une voile de brume passager au passagers clandestins.
Certains tableaux étaient signés Burgraves et d'autres Burgonde.
Deux lignées qui offraient son vin aux devins.
Des vins de bordeaux et de Bourgogne étaient offert aux visiteurs.
Chacun signait à l'arrivée dans un grand livre à l'entrée et à la sortie en ajoutant sa réflexion au regard du photographe Guillaume, le maître des lieux.

Le Pinot noir éclaircira-t-il de son oeil de velours les secrets bien enfouis. Un Bourgueil Saint-Nicolas ou Mé lusine coulera-t-il dans le le gosier des Normands qui avaient dans leur sang sacré des ancêtres de Lotharingie. Ces révélateurs de rêves venus du
lointain Pays des Khazars. Lothaire et Mérovée étaient leurs ancêtres.
Mérovée, une autre Mérope, la mangeuse d'abeille qui avait le pouvoir de faire tomber les illusions et choses trappes du réel. Samson mais avec la bouche, il descendaient de la treizième tribu oubliée. La place de l'absent. Mal accueilli car son jugement est sans appel. Dan le grand juge des âmes damnées qui ne pouvaient répondre à son énigme.
Mérovée fut fécondée par le Quinotaure dans le ventre de l'eau de mer. Le taureau marin aux cornes d'abondance. Sa semence générale une descendance, certes miraculeuse comme la mère de DAN l'impitoyable juge des âmes qui ne devait que le poids d'une plume, celle de la Huppe, du Héron ou de l'Oie envolée....

Bilha était le soeur jumelle de Rachel comme Mérope l'était de Jean Burgonde-Burgrave.

Bilha la timide fécondée de manière tout aussi miraculeuse réduite au rôle de servante de sa propre soeur Rachel l'infertile. Cette tribu cachée et maudite qui se refit une nouvelle vie en rejoignant le nord,
la Borée comme pour se laver de l'affront d'un passé apparemment peut reluisant. La pierre précieuse de Dan est le saphir... celui incrusté dans l'oeil de Guido Banne...
C'est ainsi que la même malédiction se transmettait à travers les générations depuis des siècles. Dan, le fils caché comme le furent Mérope et jean le peintre son jumeau, fils de l'adultère de Jacob avec la soeur de Rachel...Comme pour cacher la faute on donna une naissance miraculeuse tant à Bilha qu'à Mérovée. La même que le viol d'Europe par Zeus déguisé en magnifique taureau blanc.... Une fécondation divine ne pouvait être conçue par un esprit rationnel... Et si... Ce don de clairvoyance n'était-il pas celui des Dieux....Le
Prophète Daniel échappa à la chute de Babylone. Dan celui qui a la prescience de son ADN et pu ainsi s'échapper sur l'Arche De Noé, justement parce qu'il voyaient plus loin que ceux n'avaient pas ce don particulier. Comme il y avait tant de similitudes entre Joseph et Daniel. Comme entre les Burgonde et le Burgraves... L'un avocat et l'autre Nautonier et peintre. L'un s'occupait du bois de pin et l'autre des lois de navigations. Son meilleurs procès fut la défense des Bonnets rouges impliquant Jean Vigo réalisateur du film : l'ATALANTE.

Les khazars qui avaient émigré jusqu'en Lotharingie avaient le l'inceste et le meurtre dans le sang. Samson avait franchi la frontière de l'interdit en apportant une carcasse de lion à l'intérieur de laquelle se trouvait une ruche d'abeille à une philistine : Dalilah. Samson avait la chevelure solaire et léonine dans laquelle il puisait toute sa force, mais il avait trahi les siens pour faire alliance avec femme qui n'était pas de sa descendance divine.
Monsieur Burgonde n'avait il pas quitté sa famille pour suivre une belle jeune fille mariée dont le nom était Neuville. Mariée à un homme plus âgé dont elle eut deux enfants arméniens, abandonnant son mari et ses enfants pour suivre Monsieur Burgonde qui changea son nom en Burgrave, sa nouvelle identité.
Olga avait compris que le vagabond et sa huppe était le père de l'arménienne. L'Arménie n'était elle pas la Patrie de Mélusine du Poitou dont la soeur s'appelait Melior comme le miel ?
Après que Dalilah eut goûté au miel des ruches, Samson posa une énigme aux philistin : de celui qui mange est sorti ce qui se mange, et du fort est sorti le doux. Aucun philistins ne comprit le sens de la parabole. Car le plus fort n'est pas le plus géant mais celui qui du fait de sa force devient la douceur même du miel et de l'ambroisie 9 fois
supérieure encore que celui-ci.

C'est ainsi que ce qui sépara le monde en deux des guerres opposèrent des ennemis le long des siècles.


...

20. Postface

Quelques notes de peinture,...

Rendre un objet, un paysage, un visage n’est pas simplement le cueillir, le
dérober à sa création première. Tendre à sa maîtrise comme un enfant dans un
pré vole une pomme sur son passage.

C’est au contraire lui donner une seconde vie, lui restituer une lumière qu’un regard souvent trop éteint avait délaissé.

Le crime est dans la confusion.

Découvrir l’objet, dégager son espace, accomplir sa ligne, chercher ses angles, accorder ses couleurs, épouser son ombre,...c’est aussi le libérer, préserver son mystère.

L’objet s’est donné,...un instant.
Il peut à présent s’évader, ou mourir, encore.

L’esquisse à naître lui ressemblera peut-être, mais de si loin.

L’essentiel est dans sa rencontre, sans laquelle rien ne s’accomplit.

Si l’objet, même préfiguré n’est pas au rendez-vous, les retrouvailles sont décevantes, la galerie des souvenirs se peuple de fantômes, l’air s’emplit d’échos, de bavardages enguirlandés.

l’objet parfois se nargue d’une présence, mais la rencontre est amère, la danse macabre, le sang se détache mal du pinceau, la ligne se casse, l’objet se désarticule, grimace, l’espace se tord, l’ombre s’évade. La maîtrise échoue et l’objet se venge.

On crie au scandale ou au génie.
Si Dieu est une création à l’image de l’homme, celle-ci n’en est bien souvent que le négatif. Le développement de la pellicule, telle une petite peau, suppose une aptitude particulière qui elle seule laissera se déployer une certaine une certaine idées des « RETROUVAILLES.

(à suivre)

 

Du rififi aux forums

  Chapitres
0 Préface
1 Une invitation particulière
2 Le contrat
3 Première affaire
4 Une conférence à rebondissements
5 Le repos de guerrier virtuel
6 Pendant ce temps-là, ailleurs
7 Voyage d'espionite
8 Une rencontre du 3ème type
9 Lundi, jour de paye
10 Là haut, cela s'excite
11 Garde à vue
12 Le lendemain de veille
13 Plan de bataille
14 La voix de son maître montre la voie
15 Une bombe à fragmentations
16 Dans l'ombre des extrêmes 
17 Retour aux sources
18 Epilogue à épisodes

 

...

00-Préface

"Je déjeune en ligotant le baveux du morning. je fais du rififi en Suisse, je vous le dis. Trois colonnes à la une...", San-Antonio dans 'Au suivant de ces Messieurs'

Je déjeune en ligotant le baveux du morning. Je fais du rififi en Suisse, je vous le dis. Trois colonnesà la une

1.jpgCe soir-là, comme d'habitude, Éléphant Rose s'installa à son pupitre.

Son PC trônait devant lui en pièce maitresse. Il éclairait la pièce.

Il venait de toucher un petit pactole pour ses œuvres de bienfaisance ou de malfaisance. Client ou fournisseur, qui était qui? Là était toute la question. Persécuteur ou victime consentante.

Il repensait à reculons, à la veille, aux mois qui venaient de s'écouler. Tout avait changé dans sa vie et pourtant tout semblait identique.

Toute l'architecture de ses idées était sur papier, sur un organigramme, comme toujours. La seule différence, c'était qu'au lieu, d'y être gratuitement inscrit, tout avait pris de la valeur. Il ne lui restait plus qu'à passer à la phase « exécution ».

Mais il avait beaucoup à penser et cela enfumait ses neurones. Beaucoup trop en tête et ça s'y bousculait un peu. Avant de commencer, il aurait voulu se payer un peu de retours sur investissements avec sa logique toute particulière.

En très peu de temps, tout avait tellement changé dans sa vie.

Il revivait en mémoire ses jours de vaches enragées, de vaches maigres, pendant lesquels son seul souci, c'était de finir son mois sans être raide du côté portefeuille.

Il avait le sentiment d'être devenu un Judas moderne, un homme de main au service de la mafia.

En plus, s'il ne savait le "pourquoi" il travaillait, le "pour qui" l'inquiétait encore plus. Son éducation assez puritaine n'aurait pas dû le mener à ce qu'il était devenu.

Mais, ce qui l'entourait ne lui permettait pas d'avoir des remords. Un retour en arrière réel, il ne pouvait plus l'envisager. C'était trop tard. Faire marche arrière était suicidaire. Et puis il perdrait tellement de choses auxquelles il avait pris goût.

Monter dans la hiérarchie des gens qui gagnent bien leur vie est bien plus facile qu'en redescendre les échelons.

Pourtant, il savait que tout devait avoir une fin, mais, cette seule pensée, jusqu'ici, le faisait peur.

...

01-Une invitation particulière

"Il faut se garder de trois fautes : parler sans y être invité, ce qui est impertinence ; ne pas parler quand on y est invité, ce qui est de la dissimulation ; parler sans observer les réactions de l'autre, ce qui est de l'aveuglement.", Confucius

1.jpgTout avait commencé trois mois plus tôt.

Avant cela, Luc Orisini avait été journaliste dans un petit journal local du Midi de la France. Il s'occupait de tout ce qui avait un lien direct avec Internet.

Jeune escogriffe, de 27 ans, il était resté, mentalement, à l'âge de l'adolescence.  En désaccord progressif avec son rédacteur en chef, il avait été viré. Et, dans le fond, pour être honnête, il briguait la place de son égérie et il n'était pas prêt de lui faire de cadeaux. Sa pratique du journalisme lié à Internet lui permettait d'espérer une augmentation de salaire mais de là à espérer une élévation dans la hiérarchie, il manquait quelques points. Pour son malheur, il avait seulement fait les frais de la bulle informatique avec effet retard. La rationalisation voulue ne permettait plus le prix de la duplicité des idées. Quant à ces contestations, cela lui faisait une belle jambe vis-à-vis de son chef hiérarchique.

A la suite d'une altercation, il avait demandé sa mutation. Elle lui avait été refusée. Dès lors, il ne fit plus longtemps long feu au journal. Difficile à dire, si c'est le journal ou lui-même qui avait mis fin au contrat qui les liait. Il se sentait être arrivé à écrire des articles trop dirigés, trop contrôlés qui ne lui donnaient plus, à son goût, le sens de la découverte. Pour résumer, avec son imagination débordante, il n'acceptait plus les contraintes.

Il s'était retrouvé ensuite au chômage. Cela faisait déjà quelques trois mois que cette situation l'entravait.

Il gardait toujours une valeur marchande, mais elle était trop spécialisée. La politique, le sport ne l'intéressaient pas assez pour l'orienter vers d'autres horizons du journalisme en général.

Pas toujours affable avec tout le monde, il faut bien le dire. Il était irascible et devenait carrément colérique dès que selon lui, les choses n'allaient pas dans le sens qu'il pensait, quelles devaient aller. Son travail de recherche l'avait écarté des autres, l'avait aussi rendu quelque peu asocial pour participer dans le noyaux d'une équipe. Pas méchant, seulement trop aguerri lors des rencontres virtuelles, souvent plus dures que dans le réel.

Son job l'avait trop plombé sur le web. Il y passait son temps de jour, professionnellement et de nuit, par addiction, comme un drogués de médicaments. Quatre heures de sommeil lui suffisait.

Au bureau, personne ne connaissait son emploi du temps nocturne.

Du côté sentimental, il avait bien eu quelques aventures féminines, mais elles restèrent toujours sans lendemain. La dernière s'était achevée dès qu'il avait perdu son emploi. Cette perte n'avait été que le catalyseur à sa séparation. La raison plus intime était, probablement, les disputes au sujet du trop peu de temps consacré pour occuper les loisirs de sa compagne par rapport à celui, accordé à son PC. En réponse à tous ceux qui lui montrait son erreur, il répondait: "dormir est du temps perdu". Vers 2 ou 3 heures du matin, il s'affalait de sommeil et c'était d'un sommeil sans failles. Il récupérait, ainsi, plus rapidement que d'autres qui, eux, se payaient leurs huit heures de sommeil. Que de crises avec sa compagne sur ce thème!

Depuis, seul, il avait quitté la ville pour le petit village dans les hautes terres du Midi méditerranéen, Peille, où le silence, la sérénité lui avaient apporté un réel plus. Habitation, moins chère, aussi, alors, qu'il ne bénéficiait plus que des allocations de chômage. Le reste de ses économies avait fondu comme neige au soleil, même si le mot "neige" était assez étrange par ici.

C'était aussi un retour aux sources. Né dans les environs, il gardait, pour le rappeler, un accent terrible du terroir.

Quelques fois, il avait bien postulé un nouveau job. Mais, trop exigeant, rien ne lui bottait. Il avait commencé à végéter, à se considérer inapte aux besoins du journalisme et à se sentir bien dans sa médiocrité.

Le pittoresque village de Peille était vraiment un nid d'aigle dans l'arrière pays. Au 12ème siècle, c'était une ville prestigieuse. Peille avait été le siège des Comtes de Provence, avec le surnom de "Consulat de Peille" et une juridiction qui s'étendait sur toute la région.

Aujourd'hui, c'était plus un village endormi, en pleine nature que les touristes visitaient en été et qui s'endormait pendant les autres mois, perdu dans les brumes froides de l'hiver. Des forêts à perte de vue, quelques cultures vivrières étagées en terrasse et des maisons greffées sur les pentes. Les habitants se cachaient du soleil, derrière les maisons, en haute saison, pour échapper à l'invasion des touristes ou pour se protéger des froidures de l'hiver.

Un enchevêtrement de ruelles étroites, auréolées d'arcades réunissaient les façades des maisons comme si elles avaient besoin de ce soutien, de crainte de s'effondrer. Une boulangerie, deux bistrots, une boucherie, une fontaine, une église et une mairie avec la poste constituaient les commerces, administrations de base. C'était à peu près tout ce qu'on pouvait y découvrir sur ces lieux historiques que des images d'époque rappelaient sur les murs. Un seul médecin de campagne dans une belle maison à quelques kilomètres pour tout secours. En cas d'accident, seul un hélicoptère du SAMU aurait pu secourir les habitants, tellement la route était sinueuse et trop lente pour y accéder dans un temps raisonnable.

Luc habitait, dans une petite ruelle étroite, un petit deux pièces, totalement défraîchi qui ne payait pas de mine de l'extérieur et sans vue vers le magnifique panorama sur la vallée et la mer. Autour de lui, il y avait un véritable capharnaüm de pièces électroniques et de piles de disques laser qui se mixaient dans un environnement de casseroles et d'appareils de cuisine.

Dans le village, beaucoup de vieux. Quelques jeunes, souvent artistes, qui y avaient élu domicile pour capter les paysages sur leurs toiles et échapper aux troubles stressants des grandes villes de la côte.

Les contacts entre générations se passaient dans une entente cordiale comme c'est souvent le cas en montagne. Chaque génération y trouvait, d'ailleurs, son avantage.

Solitaire sans être, pour autant, ermite, il déambulait très rarement dans les rues. Le petit magasin, près de chez lui, lui fournissait tout ce qu'il désirait. Un mot anodin sur le prix des légumes, par ci, une remarque banale sur le temps, par là, c'était, à peu près, toutes les relations orales qu'il entretenait avec les gens du monde réel. Intégration partielle mais voulue ainsi, dirait-on.

Le magnifique paysage de campagne qui l'entourait, il avait eu le temps de l'observer pendant un temps. Trop de temps, peut-être. Il ne le remarquait plus. Le paysage, c'est bon pour les touristes, se répétait-il.

Il était greffé sur des tâches plus intellectuelles, plus intérieures, devant la surface rectangulaire et encore plus réduite, d'un écran plat.

Quand il faisait trop chaud, au dehors, pour échapper aux ardeurs du soleil estival, sa fenêtre ne laissait plus passer qu'une lumière tamisée au travers de volets baissés. Il se retrouvait ainsi sur l'écran noir de ses nuits blanches, comme il le pensait, en souriant, à la chanson de Nougaro.

Sur le web, il imposait sa marque, son influence. Rebelle, il y était passé maître. «Hoax maker» comme il se définissait pour résister au monde réel, qui acceptait trop les "gros tuyaux" et négligeait la simplicité de ceux que certains considéraient comme "minables", dans le milieu des masses laborieuses.

De l'époque journalistique, il avait récupéré beaucoup de copains virtuels. C'était devenu sa famille de copains avec lesquels, il s'amusait. Avec les autres, les bleus, les "gros poissons", les quelques ennemis, il jubilait, rien qu'en les harcelant ou les taquinant sans amertume et sans vergogne.

Les jeux de réparties se suivaient dans une joute de mots sans fin, dans lesquels il excellait.

Joueur, troll, dans le monde dit "numérique" sans être un réel hacker. Plus par jeu que par malversation volontaire. Tout pour garder ses neurones actifs.

Ses commentaires étaient croustillants, piquants ou complètement déjantés. Valait mieux avoir Luc à la bonne que de l'avoir comme fouille merde contre soi. Ses victimes se retrouvaient dans les pudibonderies et le pédantisme. Ses "sucres d'orge" préférés, dans le domaine, il les captaient parmi ceux qui se sentaient obligés d'être complexes pour être apprécié. Les ridiculiser était sa passion, la plus intime. Il agaçait, désarçonnait les allergiques aux bons mots simples, par ses allégories, son cynisme froid et son humour débridé. Le dernier mot était pour lui. Il faisait rire et grincer des dents dans le même temps en fonction de l'interlocuteur.

Il aimait la liberté de paroles par dessus tout. Sa seule peur était d'être caricaturé, d'être trop cerné dans ses habitudes.

Pendant la nuit, c'était avec les Américains qu'il poursuivait ses pérégrinations sur la Toile. Parfaitement bilingue, anglais et français, il n'éprouvait aucune difficulté à s'infiltrer parmi eux. Cela remettait les aiguilles de l'horloge mondiale à l'heure que d'avoir plus qu'un seul écho en provenance de pays francophones. De plus, d'origine italienne, il parlait italien et avait de bonnes connaissances de l'allemand.

Internet était une arène dans laquelle, tout était quasiment permis. On ne s'y faisait pas de cadeaux qu'entre vrais copains bien identifiés. Les Hadopi et consorts, lui faisaient sourire. L’État n'avait qu'à bien se ternir dans sa position dominante.

Après coup, il était souvent étonné de lui-même par son audace, par son manque de tendresse affichée. Audace qui le faisait friser, immanquablement, les retours de flammes en justice. Heureusement, dans ce monde virtuel, tout retombait très vite, en désuétude, plaintes sans suites, malgré les menaces et les lois en place.

De bonne famille, mais n'ayant plus de contacts familiaux, il n'en menait pas large du côté des rentrées financières. Pour tout dire, les fins de mois étaient difficiles et il fallait s'organiser.

Le web ne lui procurait aucun revenu, tout en pompant son temps plus qu'il n'est permis par ses propres règles d'autorégulation.

Des adresses pour ses courriels, il en comptait allègrement une dizaine actives, plus fantaisistes les unes que les autres. D'autres étaient déjà mortes de leur belle mort, brûlées à jamais.

Il mangeait peu, buvait beaucoup et fumait du tabac, un peu trop. Il était devenu l'ombre de lui-même avec une barbe hirsute, souvent proéminente. Si son modeste logis ne payait pas de mine, comme il ne recevait personne, il s'en foutait royalement.

De vrais amis en dur, il n'en comptait plus beaucoup sinon, dans le village, quelques voisins qui l'aidaient à vivre. Le téléphone le reliait encore à quelques relations de son ancienne compagne.

Dans le fond, il n'en espérait guère plus, de la vie. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, pourrait-il ajouter.

Cela c'était avant. Jusqu'à ce jour où sur l'une de ses adresses email arriva un message, tout à fait anonyme, anodin même, qui disait:

« Cher Monsieur,

Cela fait un temps que nous avons pris connaissance de vos dons de commentateur et de rédacteur, sceptique et assez vindicatif.

Le fait que vous restiez dans l'ombre et ne faites aucun lien avec vous même dans vos écrits, que vous ne restiez jamais en place derrière un personnage, nous intéresse.

Relier tout vos pseudonymes, remontez jusqu'à vous, n'a pas été très simple. Nous ne savons d'ailleurs pas si vous lirez ces lignes avec une de vos adresses emails qui devrait, normalement, suivre votre personne.

Nous supposons que vous pourriez être intéressé par un travail dans lequel vous excellez. Bien payé, avec un budget de frais de déplacements et autres, illimité.

Si vous êtes tenté par ce job, répondez simplement dans les trois jours à l'adresse de cet email.

Après les trois jours, cette adresse n'existera plus.

Dans l'attente impatiente de vos nouvelles et d'une réponse positive ou négative, nous restons vos obligés.

Veuillez agréer, Cher Monsieur, l'expression de nos meilleures salutations ».

...

02-Le contrat

"Les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n'ont rien.", Jean-Jacques Rousseau dans "Contrat social"

1.jpgUn courriel comme il venait de recevoir, Luc s'en méfiait d'habitude.

Aucune signature. Une adresse impersonnelle "ygh654.com" qui ne donnait aucun indice sur la provenance. Pas de portrait-robot d'un personnage ou d'une organisation à se dessiner, ne fut-ce qu'en rêve. Comment ce message n'était-il pas passer par la voie normale des spams?

Ce n'était pas l'offre bidon qui propose de gagner un million de dollars en réceptionnant une somme d'argent à partir d'un pays africain, pour en espérer un pourcentage, à condition de payer quelques frais de dossier avant de commencer. Trop connue, celle-là.

Non, cette fois, il y avait un travail à accomplir. L'inactivité lui pesait depuis quelques temps. De plus, un travail qui apparemment correspondait avec son hobby, c'était vraiment tentant, excitant, cet appât-là.

En plus, il y avait ce petit arrière-goût de triomphe, d'orgueil qui s'en détachait:

« J'ai encore vraiment une valeur marchande. »

Cela faisait quelques pleines lunes qu'il n'avait plus postulé pour obtenir un nouvel emploi. Choux blanc sur toute la ligne... Jeune, Luc convenait qu'il n'avait pas des dizaines d'années d'expériences, au compteur. En dehors d'un diplôme en journalisme et une connaissance ancienne de graphisme sur ordinateur, ses expériences s'arrêtaient là, sur la place des "grands hommes du monde du travail". Souvent, il fulminait de rage d'avoir raté quelques marches.

Cette fois, il était proposé des voyages. Des voyages, il n'en avait plus réalisés depuis une décennie. Un budget illimité pour ses extras... Tout paraissait tellement enchanteur.

Un délais de trois jours précisés avant de décider de s'embarquer dans l'aventure. Cela permettait, au moins, de se forger une opinion sur quelques risques et de réfléchir jusqu'où aller trop loin. Chercher sur Internet, s'il n'y avait pas anguilles sous roche.

Prudence, donc. Luc n'était pas con.

Où était le piège? Pourquoi investissaient-ils tant d'argent dans sa personne alors qu'il prodiguait le "package" de son savoir, gratuitement? Il devait y avoir un lézard quelque part. Foi de Luc Orsini.

Luc évitait d'y penser trop. Il continua à contribuer à ses forums habituels, tout en cherchant ce qui pouvait avoir pu générer l'engouement d'un investisseur anonyme. La proposition revenait, insidieusement, dans ses pensés et entravait son élan habituel.

Le 3ème jour arriva. La décision devenait de plus en plus stressante.

Que risquait-il ?

Peu de choses à craindre, en fait. Si cela tournait à l'aigre, il pouvait prendre la tangente et sortir de l'impasse comme il avait toujours fait quand cela devenait trop chaud, c'en serait fini. "Game is over".

Dans l'après-midi, il avait pris sa décision. Sa réponse au mail fut « Ok, j'attends plus d'explications ».

Dès que le bip sonore du PC annonça l'arrivée d'un nouveau courrier en provenance de l'adresse, Luc, intrigué, ne put s'empêcher de stopper toute activité.

« Cher Monsieur,

Merci pour votre réponse. Nous sommes une organisation de niveau international. Nous travaillons pour des intérêts en commun avec quelques entreprises privées. Ces entreprises n'apprécient pas toujours la publicité mensongère qui se cache derrière les forums dit "citoyens". Les blogs entachent leur image de marque. La socialisation à outrance, n'est pas non plus, ce que nos clients apprécient. Nous tâchons avec nos clients d'enrayer ces débordements.

Vu vos antécédents sur la Toile, vous correspondez au profil type de l'internaute capable d'enrayer ces envies révolutionnaires. Le travail que nous vous proposons est d'envoyer à vos «nouvelles victimes» quelques fausses informations, inédites, mélangées à de vraies, pour les décréditer et les déstabiliser. Ces informations seront, pour la plupart, transmises par nos propres soins mais, pour le reste, vous garderez carte blanche en respectant la stratégie globale de notre action. La marche à suivre, c'est vous qui en prendrez l'initiative.

Pour marquer notre bonne foi, donnez-nous une adresse postale pour vous faire parvenir une carte de crédit. Vous pourrez, ainsi, puiser une avance sur frais.

N'essayez pas de nous joindre. Le contrat arriverait à son terme dès que vous ou nous ne respecteraient pas le contrat ou que vous seriez découvert dans vos intentions.

Dans ce cas, nous ne nous connaissons plus.

La reconduction de ce contrat, sera tacite, de semaine en semaine. La résiliation de ce contrat serait effective dès le premier désaccord.

La carte de crédit vous sera utile pour tous les faux frais.

Chaque lundi, vous recevrez un mandat de 2000 euros à votre nom.

Cette somme sera revue en fonction de vos réussites.

Si vous n'êtes pas d'accord, contactez-nous, dans la journée, par la même voie. Sinon, le contrat sera considéré comme conclu.

Nous avons déjà une affaire à vous proposer.

Bien à vous. ».

Perplexe, Luc lut, par trois fois, les lignes de ce message.

Ainsi, sans rien faire de bien extraordinaire, le job lui était acquis. Pas vraiment un RMI mais un équivalent par les temps qui courent.

Pas de CV à remplir. Pas de mise de fonds personnelles. Pas d'obligation de se vendre, de baisser son pantalon devant le premier chef venu qui aurait ses fesses vissées sur son siège. Pas de sous-chefs, plus catholiques que le Pape.

Ce job, pour résumer, demandait tout ce dont il avait l'habitude d'apporter gratuitement. Un contrat de «Hoax manager», ferme, cela ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval. Il fallait seulement ne pas avoir un excès d'humanisme, de socialisme ou de compassion. Il pensa répondre en demandant plus d'informations sur le genre de travail. Mais à quoi bon? C'était clair, la droite était à bord.

Ce qu'ils voulaient c'est faire mouche avec un humour féroce dans un gant de velours satiné... un job taillé sur mesure pour Luc. En apparence.

2000 euros, pour commencer, un pactole qu'il ne pouvait refuser quand il gagnait à peine une allocation de chômage minimalisée au vu de son manque d'empressement à travailler dans une domaine qui ne lui botterait pas. 

Le contrat fut conclu, de facto, avec un groupe du type "Anonymous", mais qui pourrait s'appeler, cette fois, "Suomynona", sans apporter plus de précisions sur les objectifs.

Était-ce un pacte avec le Diable et devenir un de ses adeptes? Luc n'avait plus ni les atouts, ni les ressorts pour faire ressortir ses bons sentiments. Quant à son âme, elle avait déjà pris la tangente... 

"Alea jacta est", dirait-on normalement dans cette langue du passé.

"The show must go on", dirait Luc dans un langage plus actuel.

...

03-Première affaire

« Les hommes donnent l'impulsion aux affaires, et les affaires entraînent les hommes. », Duc de Lévis dans « Maximes politiques »

1.jpgLe premier message et la carte de crédit arrivèrent le lendemain. Luc la testa dès sa réception au distributeur automatique sur la place du village. Elle cracha les billets demandés sans problèmes. Il se retrouvait ainsi, avec une somme qu'il n'avait plus eu en mains depuis longtemps. Il n'osa pas aller trop loin pour une première fois. Mais se rappelait-il encore du prix des choses dans le monde en pleine lumière?

La victime désignée par ses nouveaux patrons, apparaissait en pleine actualité. Il s'agissait d'un site citoyen qui torpillait les entreprises commerciales en dénigrant et contestant la valeur de leurs productions. Pour un coup d'essais, c'était un gros morceau.

Depuis quelques temps, il y avait un site "infocontest.org" qui faisait la une de quelques journaux à sensation. Ce site était basé sur plusieurs fronts avait des boîtes aux lettres comme outils de guerre. Très souple, l'organisation qui se cachait derrière ce site, était financée par des dons de particuliers et de consommateurs anonymes. Des sortes de subsidiaires, sans véritable pignon sur rue, sévissaient dans beaucoup de domaines sur quelques pays d'occident. Ils révélaient des informations stratégiques, des agissements de quelques multinationales impliquées dans des magouilles du profit. De véritables tartes à la crème lancées à la tête des puissants. Cela allait de la pharmacie, à la nourriture industrielle, aux produits de nettoyages, aux risques chimiques. Un mélange de soupçons, de rumeurs confirmées ou d'histoires démontrées, se partageaient les informations divulguées en partant dans tous les sens.

La presse officielle, suiveuse, avaient déjà pris la relève et en profitait en faisant ses choux gras. Les preuves de leurs sources étaient, parfois, sujettes à caution ou brillaient par leur absence. Le dicton de penser qu'il n'y a pas de fumée sans feu, faisait le reste de l'introspection. Ils avaient inondé la place du renseignement litigieux, en centralisant les informations délicates en faisant ressortir les boîtes à souvenirs. Manifestement, il y avait à leurs bords, des experts dans des disciplines diverses, d'anciens espions reconvertis, d'anciens employés, devenus dissidents. Une véritable mouvance dont l'efficacité, le militantisme, ne faisaient aucune doute et constituait une véritable machine à scoop pour la presse. Des services de "contre-espionnage" avaient eu beau chercher à localiser les corbeaux, ils n'en trouvaient pas le noyau et les vrais commanditaires. 

L'annonce qu'un de leurs représentants allait sortir de l'ombre pour donner plus de poids médiatique au site, devait attiré les curieux. Un représentant? Quel représentant? Était-il le patron ou un sous-fifre de cette organisation secrète? Pourquoi pas un faux représentant? Tout le monde étaient dans l'expectative. Allait-on l'attendre au tournant pour l'arrêter? Les consommateurs allaient-ils leur prêter le bouclier nécessaire? Arrêter un tel représentant, à découvert, n'aurait pas nécessairement apporter la solution finale par l'éradication du site. Certains autres soutenaient l'initiative et étaient prêt, au besoin, à relancer la "machine de guerre", ailleurs. Les autorités savaient que créer un nouveau martyr de l'information à cette sacro-sainte liberté de la presse, n'aurait pas été la bonne idée du siècle. Cette sortie de l'ombre allait s'effectuer sous la forme d'une conférence de presse, à Bruxelles, dans le grand Hôtel Metropole. La ville avait, probablement, été choisie pour sa force de frappe comme capitale de l'Europe. 

Luc était chargé d'apporter son contrepoids d'après le dernier mail. Mais, quel « poids » viser en premier? La publicité commerciale était déjà filtrée par des organismes officiels. Il fallait donc aller plus loin, user de techniques de sape, plus fines sans tenter un coup d'éclat. Ce challenge pourrait faire peur, mais excitait l'esprit de Luc.

Il avait entendu cette sortie par les journaux et le web, mais il ne s'était pas intéressé à ce groupe de rebelles. Il en était impressionné, soufflé même, par leurs savoirs, mais cela s'arrêtait là. Cette fois, il devait creuser un peu plus cette source pour la contrer.

S'attaquer à ce qu'on appelait « forteresse », c'était incontestablement une mise à l'épreuve.

Comment allait-il pouvoir mettre quelques bâtons dans leurs roues?

Un sacré gros morceau que ce site international, qui prenait des allures de pieuvre. Si les États avaient eu du mal à les atteindre, comment pouvait-il espérer faire mieux?  Devenir une taupe?

Il se mit à lire tout ce qui se disait autour de ce site. Il fallait remonter la filière en une semaine. Ce qui était à première vue, impossible ou très peu vraisemblable.

Aller vite, bien sûr. Avec légèreté. Mais par quel bout le prendre?

Le soir, du mardi, il en connaissait plus, après avoir consulté une série de journaux, de sites Internet qui en parlaient. La conférence de presse à Bruxelles était prévue pour le lendemain.

Luc n'avait pas encore terminé son souper que la décision était prise, il fallait aller sur place et y assister ou se renseigner au pire dans l'entourage du conférencier qui avait pris autant d'importance aux yeux de ses nouveaux employeurs.

Il téléphona pour réserver une place dans le vol du lendemain 12:00 entre Nice et Bruxelles et une chambre dans l'hôtel. Un coup de fil à un copain pour se faire conduire de son nid d'aigle de Peille jusqu'à l'aéroport. Un mail pour avertir ses nouveaux employeurs de ses intentions.

Il s'était confectionné une fausse carte de presse, qu'il n'avait jusqu'ici, jamais utilisée.

Dans son lit, Luc ébaucha une stratégie avec deux options, soit il arrivait à assister à la conférence, soit il la ratait pour n'importe quelle raison.

Il dormit encore moins que d'habitude en repassant mentalement les événements de la journée jusqu'aux petites heures du matin.

Son réveil fut difficile. Une nuit, perdue dans des réflexions, sans réelle valeur ajoutée.

Un café très serré lui permit de penser que la journée pouvait, néanmoins, être bonne.

Il n'était jamais allé à Bruxelles. Cette escapade allait ajouter l'utile à l'agréable.

Luc s'apprêta calmement. Il avait le temps. Puis, il monta aux travers des ruelles jusqu'à la route qui surplombait le village et le petit parking du village. Très vite plein, celui-là en cette saison.

A 9 heures précise, son copain arriva à bord de sa vieille camionnette.

Son ami ne lui avait pas fait faux bond. Le ciel était plombé.

-Cela faisait longtemps que tu n'as pas fait appel à mes services, dit-il l'air enjoué.

-Il est possible que cela ne sera pas la dernière, répondit Luc

La descente vers l'aéroport de Nice commença. La pluie avait remplacé le soleil étouffant des derniers jours et il fallait faire attention de ne pas déraper dans le précipice.

La conversation ne fut, dès lors, pas très animée. D'abord, des histoires du village sans importance. Luc restait distant. Son copain avait senti une différence dans l'attitude de Luc et il lui fit remarquer.

-Tu es bizarre. Tu n'avais pas l'habitude de regarder le paysage. Tu as l'air joyeux et pourtant tu es peu loquace.

-Je suis absorbé par une affaire en cours. Excuse-moi.

-Toi, une affaire? C'est nouveau. T'as décrocher le gros lot? Un nouveau job?

-Peut-être.

Luc n'en dit pas plus. Son copain comprit qu'il ne pouvait plus rien en tirer.

Arrivé à l'aéroport, Luc s'enquit de son billet d'avion commandé par Internet. Il avait encore le temps. Le vol était toujours prévu à midi. Une place de première, il fallait bien ça pour marquer le changement de tempo. Monté dans l'avion, le champagne qui lui fut offert avec un repas, lui apporta l'extase qu'il n'avait plus connu depuis longtemps.

Dans son fauteuil, il savourait ces instants et se félicitait d'avoir accepté ce contrat plein de surprises. L'aventure, c'était l'aventure. Il jubilait.

Une petite ambiance d'agent secret était loin de lui déplaire. En service commandé, voilà, James Bond 009, l'homme qui venait du chaud et allait vers le froid du Nord.

Il s'imagina un nouveau nom d'emprunt. Un nom qui sonnerait bien avec son goût de mystère.

A 13:20, l'atterrissage. Il arriverait, peut-être, encore à l'heure de la conférence de presse prévue pour 17 heures.

Il avait juste eu le temps de réserver une chambre dans le même hôtel Métropole qui lui paraissait parfaitement à la hauteur de ses ambitions.

Une petite valise traînée à bout de bras avait suffi. Il n'eut aucune peine à sortir de l'aéroport et prendre un taxi jusqu'à l'hôtel.

Le taxi roulait vite sur la route qui le menait de l'aéroport vers le centre de la ville. Luc n'avait d'yeux que vers la vitre et les faubourg de la ville qui défilait. Le taxi-man avait tenté d'entamer la conversation. Sans succès.

La vue l'absorbait. Tout était différent de chez lui, de son patelin de Peille, tout en hauteurs, bien tranquille, trop tranquille pour des citadins. Le temps était ensoleillé et frais. Bien meilleur que celui qu'il avait quitté une heure, plus tôt.

Sur une grande place, le taxi lui dit qu'il était arrivé à l'hôtel Metropole. Il s'enquit du nom « Place de Brouckere ».

Une entrée monumentale, aux yeux de Luc. A l'entrée, un beefeater très British, en habit, vint à la rencontre du taxi pour se charger d'éventuels bagages. Il retourna à la place qu'il occupait, voyant l'inutilité de sa démarche. Un réceptionniste grand style et obséquieux au fond de l'hôtel, lui fournit sa clé. Bientôt, la chambre et un peu de repos pour  organiser ce kaléidoscope d'images qu'il avait dû absorber à trop grande vitesse. A côté de son deux pièces, dans laquelle il nouait les deux bouts, depuis des années, le contraste du luxe était agressif. Que de dorures à se farcir en l'espace de quelques minutes.

Un bain, une vérification répétée de tout ce qui pouvait tourner, s'éteindre ou s'allumer dans son entourage de luxe, constituèrent ses premières préoccupations. Luc se sentait pousser les ailes d'un ange dans un paradis qu'il n'avait jamais connu. Un bain, plutôt qu'une douche, avec le petit flacon mousseux, c'était parfait.

Vite l'ordinateur pour la connexion wifi. Le code... Oui, ça marche. Le monde était toujours accessible. Le monde n'était pas à lui, mais il y prenait un peu plus d'espace.

...

04-Une conférence à rebondissements

"L'esprit est le sel de la conversation, non sa nourriture.", William Hazlitt dans "Conférence sur les écrivains comiques anglais"

1.jpg16:20: La conférence de presse devait avoir lieu dans peu de temps. Se rafraîchir. Prendre la tête de l'emploi: un agent de la presse étrangère, avec une fausse carte, tout cela pouvait se faire.

Le porte-parole, Wim Williamson, devait occuper une autre chambre de l'hôtel. Rien que l'idée d'avoir sa victime à proximité, excitait Luc. Il avait pensé se renseigner à la réception et y avait renoncé très vite. Pourquoi le réceptionniste lui donnerait plus d'informations qu'à un autre journaliste ?

A 16:40, Luc se rendit à la salle de conférence confiant de recueillir les informations qui lui serviraient.

A l'entrée, plusieurs malabars faisaient obstruction, chargés de vérifier les accréditations. Moins aisé pour pénétrer dans l'enceinte que ce qu'il prévoyait. Ses craintes se révélèrent justifiées. Il fut lamentablement rejeté malgré toute son insistance, ne se trouvant pas dans la liste des invités. De guerre lasse, il lâcha prise et se réferra à son autre stratégie. En attendant, il décida de quitter l'hôtel et se plier à une balade touristique.

L'agitation de la ville, inhabituelle pour lui, donnait, en même temps, peur et excitation. Il manqua de se faire écraser en regardant en l'air. La Monnaie, la Grand Place, défilèrent devant ses yeux dans un flot incessant d'images. Cela lui donnait le tournis.

Une heure plus tard, la conférence devait être terminée. A contre cœur, il revint à l'hôtel. Le Robin des Bois de l'information avait excité les journalistes. Une photo du personnage avec un sourire engageant était à l'entrée de la salle, ce qui donnait déjà plus qu'un portrait-robot de Williamson.

Cette fois, il s'adressa immédiatement à son sujet au réceptionniste.

-Monsieur Williamson est-il encore résident dans l'hôtel?

-Oui, je crois, Monsieur, répondit-il, après un regard vers les boîtiers porte-clés des chambres.

On ne donne pas ce genre d'information au premier venu.

-Doit-il avoir une autre conférence, ici ou ailleurs? Je suis journaliste, mais j'ai raté sa présentation.

-Je ne pourrais vous le dire, cher Monsieur.

Il ne savait rien. Ne cherchait pas à savoir. Pas question d'insister, avec de telles réponses peu constructives.
Visiblement, le réceptionniste voulait se débarrasser de cet interrogateur, interrompu par des clients qui demandaient la clé pendue au crochet correspondant de leur chambre.
Luc devait surfer sur la vague de questions mais ne pas éveiller trop de soupçons. Il en vint à penser quitter de guerre lasse. Tout semblait perdu cette fois. Il ne connaissait pas les habitudes où tout se résout par une légère avance sur investissements.

Hors, il fallait du concret. Du pur et dur, vérifiable en plus.
Le réceptionniste se tourna vers l'un des clients qui cherchait sa clé.

-Cher Monsieur, n'avez-vous pas assisté à la présentation de Monsieur Williamson?, lui demanda-t-il.

-Oui, pourquoi?

-Pourrais-je vous demander d'informer ce journaliste à ce sujet?

Un large sourire en se retournant vers Luc. Visiblement, être interrogé par un journaliste restait toujours une sensibilité que ne rejetait pas, d'office, un passionné du monde des "people".

-Bien sûr. Avec plaisir.

-Nous pourrions nous installer dans le café pour en discuter si vous avez le temps, lança Luc.

Ils allèrent s'assoir dans la taverne. Luc se réserva une place proche du hall pour suivre le passage.

Le décor était planté.

Un touriste aurait aimé ce décor, mais Luc était en service commandé, même s'il pouvait, très bien, meubler des instants perdus.

Le café donnait sur la place de Brouckere. Celle-ci permettait, à peine, de revenir à un Bruxelles d'une époque révolue. Le hall de l'hôtel valait également son pesant d'or. Des dorures pleins les murs. De l'Art déco, grand siècle. Un ascenseur avec portes en fer travaillé ou un escalier de marbre permettait de se rendre dans les chambres.
A l'intérieur, galerie de glaces, fauteuils en cuir, garçons qui cachaient leurs pantalons derrière de longs tabliers jusqu'aux chevilles pour rappeler les époques héroïques des brasseurs, s'ils l'attiraient du regard, Luc avait une mission.

Tout en questionnant son interlocuteur, il n'arrêtait pas de lancer des coups d'œil furtifs, au dessus de l'épaule de son interlocuteur.

-Que puis-je vous offrir? dit Luc, pour rassurer son interlocuteur, sachant que les langues se délient avec un peu d'alcool bien ajusté aux besoins de la tâche.

Quelques généralités, quelques détails pour huiler l'atmosphère et l'inconnu commença à débiter tout ce qu'il avait appris lors de la présentation sans gènes.  

C'était un ancien collègue de Wiliamson. Ils avaient travaillé ensemble dans l'agronomie, il y avait une dizaine d'années. Cela lui avait valu cette autorisation d'assister à cette conférence. Quelques souvenirs lui revenaient en mémoires. Wiliamson avait été dégoutté par son ancien métier et était devenu activiste dans cette organisation qui attaquaient les plates bandes des producteurs de nourriture, de gadgets du modernisme. Ce passage l'avait rendu très différent, plus distant, un peu paranoïa, mystique. En fait, il ne le reconnaissait plus totalement. L'humour de son ancien collègue, l'avait quitté dans ce nouveau job de porte-parole. Son discours avait refleté cet état d'esprit. 

Au fur et à mesure que les verres se remplissaient, l'intimisme s'invita dans la conversation. La soirée s'avançait. La chaleur de leurs relations augmentaient. Chacun avait oublié la profession fictive ou réelle de l'autre. Ils étaient devenus de nouveaux amis.

Les histoires piquantes, voilà ce qui intéressait Luc, au plus haut point.
Il notait tout dans son carnet, bien que tout ne l'intéressait pas. Beaucoup d'informations ne lui serviraient probablement jamais, mais il ne pouvait montrer le but réel et l'intérêt qu'il pourrait trouver dans son interview.

En résumé, Williamson apparaissait, comme un joyeux drill, très intéressé par le sexe féminin. Une histoire ancienne de viol avait même fait partie de son histoire ancienne.

Intéressant, se dit Luc. Cet intérêt n'était, d'ailleurs, pas disparu.
Une vamp, genre top modèle, l'avait accompagné pendant toute la présentation et elle n'était pas passée inaperçue.

La bagatelle, le faiblesse d'un homme, Luc les imaginait déjà dans sa stratégie de combat, comme idée pour atteindre sa proie. Les heures avaient passé. Cela commençait à lui peser.

Luc buvait, c'est sûr, mais gardait le contrôle contrairement à son interlocuteur. Les bulles de champagne le laissaient froid, mais il fallait faire bonne figure devant ces choses réservées aux riches quand on n'y est pas habitué. Luc commençait à dépasser pourtant le point de virage vers une euphorie plus artificielle. Il fallait rompre l'entretien qu'il sentait devenir infructueux.

Un coup d'œil par dessus l'épaule et il vit un couple qui descendait de l'escalier de marbre.

La fille avait un décolleté à faire perdre l'âme des Saints.

Très amoureuse, elle embrassait le cou de l'homme qui l'accompagnait, avec tendresse. Ils s'attardèrent devant le comptoir de la réception. Elle souriait, enjôleuse, câlinant son partenaire qui ne semblait pas s'en inquiéter. La photo qu'il avait vu de Willamson, correspondait, en plus décontracté. Son interlocuteur du moment, de dos, ne l'avait pas encore remarqué.

Était-elle une call girl? Était-ce son égérie du moment?

Les questions se percutaient dans la tête de Luc, mais il restait un homme, aussi.

Luc qui n'avait pas eu de contacts sexuels depuis longtemps. Les charmes ne le laissaient pas indifférents. Il avait envie aller voir le spectacle de plus près. Les suivre si c'était possible.

Comme envoûté, il se leva.
Un serrement de main, un prétexte pour se sortir de ce tête à tête, des cartes de visite échangées, Luc abandonna ainsi son informateur de fortune.

-L'addition, de la table dans le coin, c'est pour moi, chambre 225, lança-t-il au garçon et gagna la réception.

Il ne s'inquiéta déjà plus de son informateur. Laissé seul, il lançait un regard circulaire, incrédule. Il n'avait même pas eu le temps de recevoir une date, un nom du magazine dans lequel, il pouvait lire les conclusions de cette rencontre, pas une photo souvenir de leur rencontre. Rien.  Laissé pour compte, il n'avait manifestement, pas tout compris. L'alcool l'avait, heureusement, avachi quelque peu. Trop lourd sur ses jambes, il n'imagina pas de suivre Luc pour lui demander son reste.

Le couple, lui, avait déjà vidé les lieux. Un taxi avait dû les capter vers d'autres horizons.

Raté. Luc ne connaissait pas la destination du couple.
Il revint penaud, oublieux des heures passées.

Luc était remonté, très vite, dans sa chambre.

Avant d'aller dormir, il fit un rapport circonstancié à ses commanditaires. Il n'avait rien de bien croustillant à leur servir. Vraiment, pas très gras, ce rapport. Il se proposa d'écrire quelques lignes sur Internet pour extrapoler les propos de son interlocuteur de la soirée. Il inventa une histoire de viol dont il avait entendu les propos de la part de son informateur et qui avait généré son hilarité.

Il se mit sous les draps. Il transpirait, suintait de partout, pas vraiment content de lui. Un manque d'idées l'interpellait allongé sur son lit. Il s'endormit, le PC à proximité, sur la couverture.

Les draps de soie lui apportèrent, seulement longtemps après, la douceur et le calme. Il se mit à rêver de la fille qu'il avait entrevu l'espace de quelques minutes. La brune de ses rêves était devant lui, nue et impudique.

Elle se tortillait de plaisir. Se caressait les seins. Luc ne se rappelait plus avoir connu ce genre d'événement depuis longtemps.

Elle occupa les dernières heures de sommeil.
C'est alors qu'une sonnerie perça le silence entendu entrecoupés d'halètements.

Ce n'était qu'un rêve.  Il était temps qu'il prenne une douche.

Il s'étira, se leva, se mit, sur le dos, la robe de chambre blanche de l'hôtel.

Un doigt sous l'eau de la douche pour vérifier la douceur moyenne qui s'écoulait.
Sous la douche, cela dura bien un quart d'heure, cet exercice de retour à la normale.
Ses idées étaient remises en place par un dernier jet de froid dans les derniers moments.

Revenir à l'histoire de départ, aux sources. Il alluma son netbook.

Un coup d’œil sur les informations locales du jour. Son histoire avait généré, à peine, quelques commentaires sur Internet. Pas vraiment de quoi fouetter un chat.

Des affaires typiquement belges, dont il ne connaissait rien, défilaient devant ses yeux.

Tout à coup, un article avec une photo, attira son attention.

Le titre: « Wim Williamson a été retrouvé mort ».

La photo ne datait pas d'hier, mais il s'agissait bien de sa proie. Pas de doute.

Il commença à lire.

« Wim Williamson avait quitté l'hôtel Metropole, après sa conférence. Il était accompagné de Miss Johnson. Ce matin, sur un chemin peu fréquenté, près de Laeken, il a été retrouvé sans vie par un passant qui a prévenu la police. Le service de secours de la police n'a pu que confirmer le décès. Miss Johnson avait disparu. Elle est, depuis, activement recherchée. La police a commencé son enquête et s'est rendu à l'hôtel. ».

L'article se trouvait dans la rubrique « Faits divers ». Luc ne l'aurait même pas lue, sans la photo.

La fascination que la femme avait fait sur lui, s'estompait. Pas question de fredaines. Il avait un job et voilà que l'histoire se terminait en queue de poisson.

Il reprit ses notes qu'il avait écrites la veille.
Et si Williamson avait été assassiné par cette call girl? Son manège était peut-être tout à fait fictif.
De proche en proche, l'idée se développait dans sa tête.

Les vérités dépassent souvent la fiction. Elles font partie de l'illusion, des allusions et de leur interprétation.

Broder sur ce genre d'histoire pour lui donner plus de peps, il y pensa. Lui donner l'accent de la vérité, c'était affaire de spécialiste.
Il suffirait de se mettre dans la peau du violeur pour trouver les raisons et les phases.

Il relut par trois fois et envoya l'info brodée sur plusieurs forums.

Éléphant rose devait reprendre du service. Les poissons mordraient-ils? On verrait, plus tard.

Comme on dit, il n'y a pas de fumée sans feu. Et mettre le feu, il était passé maître.
S'il apprenait un démenti, quelques jours plus tard, qui pourrait le médire?

Williamson avait été, trop peu de temps, dans son filet. Luc n'avait pas eu le temps de régler les mailles de ce filet, à la bonne dimension et lui avait échappé.

Il fallait remonter à la source et faire exploser le pot aux roses au complet.

Dire, contredire, médire, redire, voilà des mots qui ont des racines communes, mais il fallait de la matière pour les mettre dans le bon ordre.

C'était l'heure de descendre pour prendre le petit déjeuner. Il régnait une animation inhabituelle dans l'hôtel. Des allées et venues qui démontrait l'exception de la situation.

Dans la matinée, on avait ébruité la nouvelle. Elle se répandait comme une traînée de poudre. C'était le sujet de conversation principal. L'idée d'un assassinat crapuleux, simple, n'était pas le meilleur type d'informations des journalistes. Il fallait du suspense, de l'émotion.

La prochaine conférence de presse de Williamson, à Copenhague, avait été annulée. Le groupe devait très vite rechercher un nouveau porte-parole.

Le stratagème de Eléphant Rose devait avoir été d'un très faible impact. Mais, qui sait...

Décidément, il aimait les côtés fortuits de la vie.
Il reçu un mail de ses employeurs qui n'étaient pas mécontents. Ils augmentaient même ses émoluments.

Il n'en cru pas ses yeux. Qu'avait-il fait pour mériter cela?

Ils lui demandaient de préparer une visite à Paris, pour la semaine suivante, de réserver un place dans le Thalys, au départ de Bruxelles ou de chez lui, pour une autre mission dont les implications allaient lui parvenir très bientôt.

Pour se faire pardonner, il se jura de suivre l'affaire les jours qui suivent et ainsi justifier son augmentation de salaires.

Il quitta l'hôtel après avoir payé la facture dont il fut surpris de l'importance, lui-même.

La carte de crédit faisait, vraiment, l'homme d'aujourd'hui. Le travail doit toujours être payé à sa juste valeur. Le problème c'est que la valeur des choses était seulement différente en fonction de ses utilisateurs. Il le remarquait dans ce transfert vers cette nouvelle vie. Pour le justifier, il enverrait ses notes de frais avec les actions prises.

Ses supérieurs hiérarchiques dont il ne connaissait même pas les noms, devaient accepter qu'il avait pris un départ mitigé. En moins de deux jours, il avait abordé un problème qui ne se présentait pas de bonne augure.

Ses employeurs étaient contents.

Pourquoi lui ne l'était pas complètement? Un goût de trop peu ou un malaise moins précis?

...

05-Le repos du guerrier virtuel

"Le sommeil est comme un second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allés dormir.", Marcel Proust dans Sodome et Gomorrhe

2.jpgLe soir, l'avion avait atterri à Nice.

Le temps était toujours gris. Il venait d'un pays plus froid et là, il y avait eu du soleil. Il retrouvait un pays dit "chaud" sous la grisaille. Il n'y avait vraiment plus de saisons, se disait Luc en frissonnant.

Dans l'avion, il avait réfléchi aux événements des dernières heures. Lui, non plus, n'avait pas tout compris.

La mort de ce Williamson lui laissait un arrière goût. Pas d'émotion dans ce goût. Seulement de la surprise et un peu de "manque à gagner" qui camouflait un échec personnel.  Ses patrons n'y avait prêté aucune attention particulière, aucune allusion et cela éveillait des soupçons et son esprit d'investigation du journaliste toujours en éveil. Un coup de théâtre, par cette élimination, n'arrive jamais seul. Son travail était inachevé et on l'applaudissait?   

Pour rentré chez lu, il avait téléphoné au même copain qu'au départ, mais celui-ci n'avait pas pu le reconduire jusque chez lui.
Le train, l'autobus ou le taxi restaient les seuls moyens de locomotion, à part l'hélicoptère, pour retourner chez lui. Il emprunta les trois.

Tard dans la soirée, il atteignit Peille. L'obscurité était presque totale. Sous cette latitude, le crépuscule tombe plus vite qu'à Bruxelles. Il traversa une zone de nuages qui s'accrochaient sur la montagne. Ce qui faisait vraiment frissonner l'échine.

Plus on montait vers Peille, plus on comptait de belles villas rurales qui regardaient de toute leur hauteur vers la belle vallée à leurs pieds. Les fermes avaient souvent été converties en secondes résidences. Cela avaient fait monter les prix des habitations. Son deux pièces, lui, ne permettait que la vue sur un mur, une ruelle bien fermée. Ce statut lui permettait de garder un prix abordable pour la location.

La maison à appartements qu'il occupait, faisait penser à un kot d'étudiants. L'université la plus proche était, à moins de 20 kms, à vol d'oiseaux, donc ce n'était pas sous cet angle qu'il fallait le prendre. De plus, un oiseau allait en ligne droite tandis que les humains à deux pattes ou montés sur roues, n'avaient que l'unique et longue route sinueuse pour y arriver. La couleur de la façade, si elle avait existé un jour, méritait une grosse couche de restauration après un nettoyage au karcher. Il est vrai que, sans entretien, dans un pays de soleil, le temps remplissait, plus vite, son œuvre de vieillissement et oublier les couleurs.

Les visites du propriétaire pour ses retards de payement du loyer, c'était, désormais, de l'histoire ancienne.

Une montée quatre à quatre, au 2ème étage et Luc se retrouva chez lui.

Son deux pièces, n'était qu'une grande place avec une superficie globale d'à peine 20 m2. Une kitchenette intégrée dans le living. Ce qui faisait office de chambre à coucher, était un lit caché derrière un divan récupéré chez un copain qui avait quitté la région.
Une installation HiFi, d'un autre temps. Vu la place qu'elle monopolisait, elle faisait office de secrétaire avec son rabat pour les platines 33 tours, de bureau et de "pose PC". Au mur, pour toutes décorations, de vieilles affiches  défraîchies, écornées sous leurs punaises de fixation.
Un réchaud à buta-gaz pour préparer les plats dont il avait le secret mais qui n'aurait pas fait le bonheur des restaurateurs. Un autre fauteuil qui visiblement, avait déjà longtemps vécu, si pas survécu dans les aléas d'une vie de fauteuil. L'inventaire est ainsi fait. 

Défaire la petite valise fut vite fait. Manger ce qu'il restait dans le frigo, ensuite. Ce fut un œuf sur le plat avant de se mettre en ligne pour envoyer les dernières nouvelles. Voilà, tout ce qu'il se permettait encore comme occupation avant de s'affaler et de piquer un somme. Les rêves permettent  toujours de prendre du champ.

Le lendemain, Luc se réveilla tard dans la matinée. Dès son réveil, il brancha son ordinateur pour consulter les arrivées de messages. Plusieurs bips se succédèrent en cascades. Sa boîte aux lettres électroniques en avaient emmagasiné quelques uns.

Des spams en faisaient partie comme d'habitude, mais cela ne l'inquiétait pas. Le 5ème message attira bien plus son regard. C'était la réponse à son envoi mettant au courant de ses travaux à Bruxelles.

« Cher Monsieur,
Nous vous remercions pour nous avoir averti de votre action. Nous avons pu apprécier celle-ci.
Vous avez pu trouver une stratégie en très peu de temps.
Poursuivez votre travail de sape, cette semaine. Nous vous ferons parvenir quelques informations dans un prochain courrier. Parfaitement exactes, elles pourront appuyer vos interventions sur Internet.
Le plus important reste que l'on vous croit.
Veuillez agréez... »

Luc relut une nouvelle fois ce court message. Vraiment pas très clair et un fameux goût de trop peu. "Que l'on me croit", bizarre, comme conclusion...

Il prépara un nouvel article en changeant son style d'écriture pour empêcher d'établir un lien avec le précédent. Un nouveau pseudo? Pourquoi pas "Libellule bleue"?
Il ne se décidait pas, tout de suite, à l'envoyer. Il se devait de réfléchir un peu plus.

Il décida de sortir de son "bocal" pour se promener.

Le beau temps était revenu comme c'est souvent le cas après une nuit pluvieuse.
Il faut dire qu'au cours du mois de septembre, le soleil avait chauffé le village de manière anomale en dépassant les moyennes de saison habituelles. Le changement climatique n'était pas sa tasse de thé, mais il se doutait qu'il devait y trouver un lien. Luc s'en foutait, il n'avait pas le temps de l'apprécier. Il n'aimait pas trop la chaleur.

Avec des jumelles et le temps clair, on pouvait certainement apercevoir la côte méditerranéenne. L'humidité avait disparu. La pluie avait nettoyé l'atmosphère.

Son regard restait tourné vers l'intérieur.

En mémoire, il ajoutait quelques renseignements qui n'étaient pas présents dans l'article pour apporter encore plus de suspense pour exciter tous les lecteurs. On n'attire pas les mouches avec du vinaigre, ni avec des violons, mais avec le sublime du poivre vert.

Après une heure de vue intérieure, le texte stabilisé dans un petit carnet, il décida que pour deuxième approche, il en avait assez.

Il remonta, calmement, rebroussa son chemin vers son appartement de "fortune".

C'est alors, qu'une affiche attira son regard: "Appartement à louer".

En autre temps, elle lui serait passée inaperçue, avec un montant de location, inabordable. L'appartement était cette fois à sa portée. L'argent qu'il avait en poche lui brûlait. Une rapide calcul, une avance, deux loyers à payer qui cachaient, certainement, une augmentation. Mais peu importe, on pouvait peut-être discuter le prix. Beaucoup plus spacieux, il n'arrivait pas en compétition avec son antre qu'il savait être dans un piteux état. La façade jaunie où il logeait avait, tout à coup, pris des allures d'invivable.

Il s'y rendit de ce pas. Tout correspondait à ce qu'il espérait. Il régla les avances de loyers et repartit, rapidement, joyeux sans plus s'arrêter et remonta ses deux étages avec des idées nouvelles d'installation.

Toutes ses déconvenues étaient oubliées. Il était, sans s'en rendre compte, monté sur la marche suivante de la dépendance.

Rentré, il ne prêta pas attention aux nouveaux messages parvenus pendant son absence. Il compléta le brouillon et envoya sur la Toile.

L'araignée, c'était lui, et elle savait que des mouches en quête des mauvaises odeurs allaient arriver.

La semaine suivante, le mal était confirmé. La suspicion avait fait son œuvre. Points d'interrogation, plutôt que points d'exclamation.

Les heures des faits ne correspondaient pas vraiment, mais des témoins avait pu voir le Williamson avec la jeune femme. Luc avait vu la môme au bras de cet homme. Il était loin d'être le seul. Les soupçons allaient se tourner vers elle, pensait-il. Il avait associé les événements à son avantage dans ce qu'il avait écrit. Un viol, une dispute qui avait mal tourné, c'est tellement courant. 

Son intervention devait apporter de l'eau au moulin à l'enquête qui devait se dérouler à Bruxelles.

Williamson devait avoir une légion d'ennemis dans l'ombre. L'affaire excitera les médias pendant un temps et entretiendra une mise en avant de pages de différents blogs et forums. Les points d'interrogation ne pouvaient pourtant durer. Quelques jours plus tard, le soufflé serait retombé.

En définitive, Luc se disait qu'il méritait vraiment l'augmentation de la rétribution de ses employeurs pour ses "bons offices".

Ce qu'essayait Luc, en pensant ainsi, c'était de se rassurer.

Contacté par la propriétaire de l'appartement qu'il convoitait, il devait emménager dans son nouvel appartement. Le début de la semaine fut complètement réservé à ce but. 

Sur la Toile, l'affaire ne s'éteignit pas aussi rapidement. Effet retard en cascades, dont les remous se terminaient par des vaguelettes. Des articles sortaient toujours et ravivaient la pub du site et sa contre pub.

Les uns allaient dans le sens du complot qui avait éliminé Williamson. Réveiller les consommateurs sur ce qu'ils mangeaient, génère des passions et des vocations. La suspicion s'entretenait toute seule. Luc n'avait qu'apporté l'huile à la combustion.

Dans la foulée, Luc, en nouveau mage d l'information, se creusait une niche en attente.

L'araignée ne tue pas tout de suite les mouches qui tombe dans sa toile.

S'il excellait dans les réparties verbales ou scripturales, il était bien loin d'avoir des connaissances techniques. Internet était son outil mais il n'en avait jamais cherché les arcanes et les principes de base. De la nétiquette, il en avait entendu parlé, mais ce n'était pas son problème. Il avait lu que l'on pouvait toujours remonter jusqu'à lui par l'intermédiaire de son IP. Il fallait pourtant rester transparent tout en étant apparent dans les indices de lecture du moteur de recherche Google.

Cette lacune de connaissances, il se devait de la combler. Il se mit en quête d'un cours privé accéléré dans la technique du web. Il ne pouvait pas résider trop loin de son domicile.

Une recherche et il trouva ce qu'il cherchait. Trois séances d'une heure chacune, sans se déplacer, par Internet. Le cours commençait le weekend. Il s'y inscrivit.

Réunir une liste de questions précises. Pas question de devenir un expert informatique. Pas d'examen de fin d'étude, pas de diplôme. Seulement apprendre à connaître le moyen de ne pas aller trop loin et, ainsi, se faire repérer.

Pour l'attentat du WTC, les terroristes avaient appris à décoller, à voler avec précision mais pas à atterrir.

Le mail annoncé par ses employeurs, arriva le lundi matin.

Il lui proposait de partir à Paris pour s'informer de ce qui se passait dans la blogosphère.

Quelques sites citoyens étaient en perte de vitesse. Certains essayaient de fusionner entre eux, alors que leur culture de base était en opposition dans la majorité du temps. D'autres lâchaient la bride et jetaient l'éponge.

Le dernier annonçait: "En 2006, Reporters sans frontières ouvrait sa plate-forme RSFBLOG et offrait alors la possibilité aux internautes de créer gratuitement leur blog. En quatre ans, 1200 blogs ont été créés, 29 079 billets ont été publiés, 9 826 commentaires ont été échangés. Reporters sans frontières se félicite d'avoir pu offrir pendant ces quatre années un outil d'expression et de débat en ligne. Malheureusement, nous n'avons plus aujourd'hui les ressources en interne pour assurer le bon fonctionnement de cette plate-forme. Nous nous voyons donc contraints de fermer RSFBLOG".

Il s'agissait de voir quels étaient les problèmes qui se cachaient derrière ces fuites successives.

Problèmes internes, de cashflow, de publicitaires qui retiraient leurs billes de l'aventure citoyenne. Les sites qui avaient perdu leur âme pour se retourner un peu trop vers la propagande ou la publicité, déplaisaient.

Souvent, derrière des articles anodins, il fallait bien le constater, se déroulait des pugilats qui attiraient une minorité d'assidus et écartaient la majorité de lecteurs qui n'y trouvaient plus la fraîcheur. Les médias officiels gardaient ainsi leur audience.

Les manières subversives, mal construites, trop répétitives sans originalité, pouvaient attirer les badauds mais repoussaient les amateurs de nouveauté.

Luc avait bien constaté une certaine usure qui s'opérait insidieusement derrière les textes devenus trop semblables. L'usure était la même que pour les médias officiels: "trop d'informations tuaient l'information". Chez ces journalistes "en herbe", on retrouvait des articles qui étaient de moins en moins vérifiés ou pire, n'avaient plus aucun sens formel.

En plus de la crise, les fréquentations qui tombaient, n'engageaient pas les publicitaires vers des dépenses non justifiées et, donc, pas assez rentables.

Le monde du gratuit était égratigné par toutes sortes de crises. Cela allait jusqu'à l'attaque de front avec des commentaires qui n'ajoutaient rien aux articles. Les trolls étaient parfois très virulents. La médiation se perdait en coup de censure comme des coups dans l'eau.

Peut-être y avait-il un moyen de se racheter à bon compte, se disait, Luc.

Il pensera à son voyage à Paris, dès le milieu de la semaine.

...

06-Pendant ce temps-là, ailleurs

"Le bon sens est le concierge de l'esprit : son office est de ne laisser entrer ni sortir les idées suspectes.", Daniel Stern

1.jpgLe commissaire Jules Van Dorp était assis dans son bureau de la Police Judiciaire de Bruxelles, situé près du Palais de Justice.

La liste des invités à la présentation de Wim Williamson était devant lui, bien visible. L'enquête avait commencé par les interrogatoires d'éventuels suspects. La liste des accréditations était un bon départ.

Miss Johnson restait introuvable. Disparue. Évaporée. Un avis de recherche était lancé avec l'appui d'une photo d'un journaliste, prise lors de la représentation de Williamson.

La liste avait, déjà, des noms cochés. Il restait encore beaucoup d'interviews à passer en revue. Les rapports tapés à la machine jouxtaient la liste et la pile n'était pas vraiment épaisse. Rien ne semblait éclaircir l'affaire Williamson.

Dans le bureau du commissaire, régnait une chaleur moite. La météo avait annoncé un orage pour l'après-midi. Le ventilateur ne parvenait plus à rafraîchir l'atmosphère dans son mouvement de va-et-vient. Van Dorp commençait à fatiguer d'entendre les mêmes réponses à ses questions. 

Arriva le 11ème sur la liste.

-Faites entrer le suivant, dit-il à un policier de service.

Le policier qui avait la même liste appela Monsieur Dumont.

Un petit Monsieur sortit de sa torpeur et se leva en suivant le policier.

-Monsieur Dumont, je présume. Asseyez-vous, dit Van Dorp.

Le sieur Dumont hochait de la tête. Il avait un sourire qui se voulait engageant. Il restait un peu hésitant. Il s'exécuta. A la vue, de son mètre soixante cinq, à vu d'oeil, avec son costume, un peu fripé et une cravate bien serré aux couleurs neutres, Van Dorp pouvait déjà catégoriser son invité comme un gentil célibataire mais plutôt innocent. Perspicacité, née de l'expérience d'un flic de longue date. 

-Vous connaissez la raison de votre présence, Monsieur Dumont. Vous avez été invité pour nous donner vos impressions sur Monsieur Wim Williamson, que vous pouvez avoir eu lors sa présentation. Vous n'êtes pas sans savoir qu'il a trouvé la mort dans des conditions assez,  disons,... peu orthodoxe. Vous avez peut-être une idée sur les raisons possibles en dehors des objectifs qu'il était censé apporté lors de la conférence. Avez-vous une déclaration à faire? Avez-vous remarqué quelque chose qui vous a semblé anormal?, commença le commissaire.

-Monsieur le commissaire, je regrette sa dispariton. J'ai été invité par Wim. Il avait été un ancien collègue, il y a de nombreuses années.

Van Dorp se pencha vers ce nouvel interlocuteur avec plus d'intérêt que d'habitude et tenait son crayon entre les doigts de manière plus fébrile. Ce n'était plus un anonyme ou un journaliste qui ne connaissait rien de Williamson mais quelqu'un qui le connaissait plus intimement. D'un hochement de tête, il invita Monsieur Dumont à continuer de manière plus affable. Il lui proposa de boire un peu d'eau en se dirigeant vers la grande bouteille d'eau potable, inversée, avec un gobelet en plastic à la main. C'était la seule boisson disponible dans la pièce.

-Merci, avec cette chaleur, on a toujours soif, répondit-il en se frottant le front du revers de la main.

Il commença immédiatement, tandis que Van Dorp s'occupait de ne pas renverser les deux gobelets d'eau fraîche, mais avec les deux oreilles bien ouvertes.

-Il y a bien plus d'une dizaine d'année de cela, nous travaillions ensemble, Wim et moi, dans une société d'agronomie. C'était un gars que tout le monde aimait bien. Jovial. Disert. Beaucoup de qualités. Après qu'il ait quitté, bien avant moi, je ne l'ai plus revu. Quand j'ai vu son nom, par hasard, dans les journaux, comme j'étais de passage à Bruxelles, je l'ai contacté et il m'a donné un laisser-passer pour assister à sa conférence. Je dois avouer que je l'ai trouvé très changé. Le sourire était devenu plus rare. Sobre en paroles. Il avait une nouvelle tâche dans cette société obscure qui réfute les ... bienfaits de notre civilisation. Cela m'a beaucoup intéressé. Nous n'avons pas eu l'occasion de nous revoir longtemps pour en discuter avant sa conférence. A peine cinq minutes, avant sa présentation. Il m'a donné quelques tuyaux précurseurs au sujet du discours qu'il allait prononcé. Rien de plus. Aucune information au sujet de l'organisation sur laquelle il avait jeté son dévolu. Je ne peux vous en dire beaucoup plus. J'en suis désolé.   

-Très bien Monsieur Dumont, vous en apportez déjà pas mal. Avez-vous trouvé, par hasard, quelque chose de suspect dans son attitude, dans ceux qui se trouvaient dans son entourage? Il parait qu'il y avait une dame qui a fait impression et qui l'accompagnait. Nous la recherchons activement car jusqu'ici, elle a disparu de la circulation. Comme il est presque certain qu'il s'agisse d'un crime, vous comprenez que tous les indices peuvent être utiles. Parlez-moi de vos souvenirs de ces deux heures de présentations.

-En fait, pendant la conférence, je n'ai rien remarqué de suspect, comme je vous le disais. Si ce n'est le service de sécurité qui était bien présent, je vous assure. Wim, comme je le disais, aimait faire rire. Les femmes tournaient autour de lui avec beaucoup d'intérêts. Que vous dire? Peut-être qu'il était devenu un activiste quand il s'est vu imposé des méthodes d'agronomie qu'il n'aimait pas et qui devaient ruiner les sols des pays dans lesquels, ils étaient utilisés. Beaucoup de produits chimiques entraient dans la composition des engrais. Je le savais. Nous le savions. Il avait dit qu'il ne pouvait continuer à fermer les yeux. Si vous me permettez, j'ai pourtant quelque chose qui me reste en mémoire qui pourrait vous intéresser et qui me parait, après coup, plutôt louche.

-Ah, racontez-moi ça, dit Van Dorp en reprenant son crayon en le pointant sur son carnet de notes qu'il tenait sur le bureau.

Cela commençait, vraiment, à intéresser Van Dorp pour sortir l'enquête du point mort dans lequel son enquête végétait

-Oui, ce n'est peut-être rien, mais j'ai été questionné par un journaliste qui devait assisté mais qui avait raté la présentation comme il me l'a raconté. Nous avons passé deux ou trois heures ensembles. Je ne tiens pas beaucoup l'alcool, il m'en a fait boire un peu trop et nous avons fraternisé un peu trop vite. Quand, il a considéré qu'il avait reçu assez d'informations, il m'a carrément laissé choir. J'en ai été très surpris et très vexé. Il m'a quitté sans me donner la moindre information du journal pour lequel il travaillait. Je me suis informé à la réception de l'hôtel. Personne ne le connaissait de manière très précise. Comme j'avais entendu son numéro de chambre, 250, j'ai tenté de le rappeler pour lui exprimer mon désarroi et un peu ma colère sur ses agissements, mais il n'était pas dans sa chambre. Ensuite, je suis allé me coucher et j'ai dormi jusque tard dans la matinée du lendemain. Je vous rappelle, je ne tiens pas l'alcool. Après, il devait avoir quitté l'hôtel. Je ne l'ai plus revu. 

Il n'est donc pas dans cette liste, mais dans celle des clients. Il avait pris la précaution de demander cette liste à la réception de l'hôtel.

Le commissaire se plongea dans la liste des clients de l'hôtel classée par numéro de chambre..

-Vous dites chambre 250?

Son doigt pointait... 248, 249, 250.

-Monsieur Bitoni. Je l'ai.

Faudra vérifier si le nom est correct, se dit-il en lui-même.

-C'est ça, je m'en souviens. C'est le nom qu'il m'a donné.

-Avez-vous divulgué des secrets qui pourraient lui servir?

-Pas vraiment. Il notait tout. Il ne m'a pas dit très clairement quel genre de reportage, il voulait écrire pour son journal. Je ne me suis pas méfié. Je me suis laissé prendre au jeu de questions-réponses sans prendre de précautions. Je vous rappelle, l'alcool et moi, ne faisont pas bon ménage.

Van Dorp souriait sans mot dire. L'alcool a bon dos, se disait-il. Il s'était laissé berné comme un pigeon. Point à la ligne. Il avait devant lui, une déclaration qui avait trop l'accent de l'innocence. L'innocence, il l'avait trop souvent rencontré. Que pouvait-il lui apprendre d'autre, ce bon Moinsieur Dumont? La conversation avait trop été à sens unique. Il lui demanda de parler de la réunion plutôt pour meubler le temps et pour ne pas donner trop d'importance à son visiteur qui aurait pu penser monnayer son expérience avec de vrais journalistes, cette fois.

-Je ne vais pas vous retenir plus longtemps, cher Monsieur Dumont. Je vous remercie pour votre visite, pour les informations et votre temps que vous m'avez consacrés. Vos renseignements nous sont très précieux. Donnez vos références au policier de service, que l'on puisse vous joindre, demain. Je suis sûr que nous nous reverrons. Voici, ma carte, s'il y a quelque chose qui vous revienne en mémoire, n'hésitez pas de me téléphoner.

-Toujours content de rendre service à la police, Inspecteur.

Van Dorp ne le corrigea pas sur le grade qu'il avait réellement utilisé.

Dumont, à peine sorti du bureau, le commissaire téléphona à l'hôtel pour connaître les références que ce Monsieur Bitoni avait donné à l'enregistrement.

Le sieur Bitoni avait payé en cash. Pas de carte de crédit pour le repérer. La carte d'identité, Van Dorp le craignait de plus en plus, pouvait être fausse. Français, habitant Bordeaux. Une rapide recherche sur Internet, la rue Dampremi, renseignée à l'inscription, n'existait pas à Bordeaux. La carte de presse présentée, à la réception, était probablement fausse. Cela commençait fort.

Monsieur Dumont était tombé dans les filets de quelqu'un qui ne lui voulait pas nécessairement du bien et qui voulait rester dans l'ombre des "palmiers en fleurs".

Il fallait mettre la police française à sa recherche. Lancer un mandat d'arrêt, au besoin. Mettre Interpol sur le coup. Williamson avait été assassiné, tard dans soirée. La mort remontait à 2 heures du matin, approximativement, d'après le médecin légiste. Ce sont les premières heures qui sont, généralement, les plus fructueuses dans une enquête.

Le médecin légiste avait déjà rempli son rapport. La nuque brisée sur les marches où il avait été trouvé? Une chute? Non, un objet contondant avait enfoncé, au préalable, le crâne de Williamson. Rien de naturel.

Crime crapuleux? Pas vraiment, on avait retrouvé une liasse de billets de différentes monnaies dans ses poches.

Non, la piste Bitoni semblait la meilleure, la plus opportune, même s'il se devait de continuer sur d'autres pistes.

La police belge avait connu quelques bavures ces derniers temps. Fallait pas en rajouter.

Pour remonter le moral des troupes, le commissaire, Van Dorp se faisait fort d'y parvenir étant près de la retraite en résolvant cette enquête.

Un portrait-robot pourrait être demandé à Dumont. Il lui redemandera de repasser pour s'y prêter au jeu du nez, de la moustache et des têtes en forme rondes ou carrées.

Dix minutes après, Van Dorp prenait son téléphone intérieur.

-Jacques, prend contact avec les autorités de l'aéroport? Demande-leur si le nom "Bitoni" avait été utilisé sur un vol, hier. Invite, aussi, Monsieur Dumont pour qu'il puisse construire un portrait-robot de ce "Bitoni".

-D'accord, je m'en charge. Je suivrai l'affaire et je viendrai vous en rendre compte, demain à la première heure.

-Ok. Pas de nouvelles du côté de la gracieuse demoiselle qui accompagnait Williamson?

-Non, rien. Volatilisée. J'ai questionné les agences de call girls. Rien.

Avec un peu de chance, l'affaire Williamson pourrait être bouclée assez vite, se dit-il.

Van Dorp aimait beaucoup les félicitations. Dans le passé, il avait reçu sa dernière promotion grâce à une enquête résolue rapidement. Le balancement entre tutoiement et vouvoiement, existait depuis leur première rencontre. Van Dorp aimait le respect et la voie hiérarchique. 

Van Dorp interviewa encore cinq autres personnes ensuite, mais cela n'apporta rien de bien folichon.

Il se proposa d'aller voir le médecin légiste. Trouver de la famille de Williamson, puisque celle-ci ne s'était pas encore manifestée.

Le reste de la journée fut bien rempli pour Van Dorp.

Demain, il veillera à aller plus loin. Il avait eu assez d'émotions pour la journée. Il avait promis de ne pas rentrer tard.

Madame Van Dorp devait avoir préparé quelque chose de bon à la maison, c'était l'anniversaire du fils, John qui avait 40 ans, aujourd'hui. Le soir, John venait avec sa deuxième épouse. Il ne pouvait raté cela. La vie de famille avait été souvent malmenée, ces temps derniers.

Pas question de faire des heures supplémentaires.

En rentrant chez lui, l'orage était passé. Les routes étaient mouillées et la circulation bloquait souvent. Il arriva, malgré tout, en retard, mais son épouse ne fit pas trop de remarques à c sujet.

Le lendemain, Van Dorp commença la journée avec la consultation du reste de l'auditoire de feu Williamson. Rien de palpitant pour l'enquête à se mettre sous la dent. Quand il parlait de son accompagnatrice, les sourires narquois ne sortaient pas des préoccupations sexuelles. Aucune approche plus circonstanciée sur le caractère de la personne en cause. Miss Johnson cachait, apparemment, son jeu intérieur derrière son apparence. Personne n'avait creusé plus loin.  

11:00, le lendemain, coup de fil.

-Chef, le nom Bitoni était bien sur les listes des passagers. L'avion a atterri à 19:15 à l'aéroport de Nice. Après on perd sa trace. J'ai pris contact avec nos homologues de Nice. Aucun hôtel n'a eu ce nom sur sa liste, d'après eux.

-Ok. Continue. La piste, n'est pas sûr, mais elle vaut la peine d'être suivie. N'oublie pas celle de la belle ingénue, par ici. Préviens moi dès qu'il y a du nouveau, dit-il avec un sourire dans la voix.

-Attendez, je ne vous ai pas tout dit. Si pour la dame de "gentille vertu" n'a pas laissé de traces, ce n'est pas tout à fait vrai pour le soi-disant journaliste.

-Ah...

-Oui, j'ai suivi l'affaire par Internet. Le jour du drame, un article étrange est paru sur les forums. Il parlait d'un viol qui tournait autour de Williamson. Un certain Éléphant Rose en était l'auteur. Je vous le donne en mille, l'adresse de la zone WiFi qui a servi est l'Hôtel Métropole. Vous pensez bien que j'ai passé l'info au CCU, vous savez la Computer Crime Unit, notre service informatique qui pourait remonter à la source. Le lien est peut-être une coïncidence, mais vous savez que les coïncidences sont souvent très fortuites.

-Comme tu dis. Non, vas-y. Carte blanche.

Nice, pas vraiment très près de Bordeaux, ça, c'est sûr, pensait Van Dorp. Alors, si Internet s'y mettait dans le jeu de quille... Les histoires de IP n'était pas sa tasse de thé. Il n'aimait pas trop déléguer totalement, mais quand on ne se sent pas dans son élément, valait mieux lâcher du lest pour des spécialistes.

Habitait-il à Nice ou dans la région, ce Bitoni d'ailleurs?

La piste dans le réel s'arrêtait un peu trop vite à son gré.

...

07-Voyage d'espionite

"J'ai abandonné la pêche le jour où je me suis aperçu qu'en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie.", Louis de Funès

1.jpg

Luc se rappelait des événements de Bruxelles. Il avait suivi l'affaire par les journaux. Comme toujours, quelques jours de suivis intensifs, puis la presse avait perdu pied dans la poursuite de l’affaire. La police ne faisait pas écho de ses avancées ou de ses reculs.

Pour sa nouvelle affaire à Paris, il avait entrepris de prendre contact avec les noms de managers qui se trouvaient sur la liste de ses patrons. Tous travaillaient dans le sites de blogs et de forums. Les rendez-vous avaient été pris pour meubler deux jours. Cela avait marché plutôt bien. Un peu de pub ne leur faisait pas de mal.

Sous le prétexte de la construction d'un dossier sur les blogs et les forums français, il avait téléphoné pour prendre rendez-vous avec ceux qui le voulaient. Deux tiers d'entre eux avaient accepté.

Il planifiait de commencer ses interviews dès jeudi suivant. Il avait fallu ensuite organiser son voyage. Hôtel, repérages, moyens de locomotion...

Dans l'avion vers Paris, Luc eut le temps de rassembler encore une fois la documentation sur les sociétés qu'il était chargé d'espionner. Il avait quelques unes de planifiées dans son périple à Paris. En sortant de l'aéroport, il prit possession de la moto légère qu'il avait loué.

Cela lui faisait plaisir de retrouver Paris après de nombreuses années. Il n'était pas un grand amateur de grande ville, mais Paris lui avait laissé quelques bons souvenirs de virées entre copains.

Toujours avec sa fausse carte de presse, il avait préparé un scénario d'interviews.

Cette fois, il était habillé avec un goût très fin. Un costume bien ajusté et une cravate qui lui serrait le cou. Il aurait aimer faire sauter tout cela. Il en avait perdu l'habitude. Mais il devait s'y habituer, s'exercer pour ne pas avoir cette envie en présence de ses hôtes.

Il se sentait comme un agent trouble en service commandé. Contre-espion plutôt qu'espion. Un James Bond envoyé par aucune majesté, mais par une délégation anonyme et avec un prête-nom de journaliste. Il espérait, dans le fond, de ne pas être la marionnette d'une force dont il ne connaissait ni les projets ni les noms. Mais, il n'en était plus là à s'inquiéter sur ce genre de réflexion. Il se sentait fort. Sa drogue était l'argent et il y avait pris goût. La théorie du complot n'était qu'un vague souvenir.

Installation à l’hôtel en pétaradant sur sa mobylette. Demain, il commencerait ses enquêtes.

Le lendemain, la première adresse repérée, les bouchons de la ville, tout était là et correspondait à ses souvenirs... Pas de volonté de faire du tourisme, il avait bien connu Paris.

Arrivé à la réception de la première société, une secrétaire réceptionniste lisait, le front relevé, les demi-lunettes sur le nez, le regard rivé sur l'écran de son PC haut placé. Visiblement, son job était plus important que seulement celui de réceptionniste. Elle devait avoir un rôle de modératrice. Elle cumulait les fonctions. Probablement médiatrice des articles qu'elle avait à valider. Luc lança un coup d’œil sur l'écran et reconnaissait le genre d'article qu'il avait l'habitude de lire. Les fonctions se multiplient dans une institution telle que celle-ci, constata Luc. Un "travail diversifié" devait être l'argument lors de l'engagement au poste de réceptionnise.

Luc sentait dès l'abord qu'il ne devait pas être le bienvenu. Il était le gêneur type. Celui qui mettait en pause la lecture d'un article que la réceptonniste avait commencé et qu'elle devait juger.

La dame avait du mal à cacher son âge. Teinte en blond pour faire illusion, mais des mains qui en disaient long sur leurs parcours sinueux et surchargé de sa vie. On devait l'avoir engagé parce que demandeuse d'emploi, elle avait accepté les vicissitudes d'un travail à multiples facettes.

Un œil noir le questionna du but de la visite du « gêneur ». Luc fut aussi bref en réponse que la question.

-Pourriez-vous me mettre en contact avec Monsieur Destrée, j'ai rendez-vous avec lui. Je fais partie du journal « L'info quotidienne ».

Bien sûr, se dit Luc. Réponse classique. C'est fou ce que cela classe un homme, une réunion.

Luc regardait ostensiblement son papier pour épeler le nom au besoin.

-Monsieur Destrée était en réunion ce matin. Je vais voir s'il a terminé et s'il peut vous recevoir.

-Monsieur Destrée, un journaliste du « L'info quotidienne » vous attend à la réception, dit elle après avoir composé un numéro sur son téléphone intérieur.

Luc ne put entendre ce que l'interlocuteur répondait mais vu le sourire de la réceptionniste, il savait qu'il avait gagné son interview.

Cinq minutes d'attente. Courte, donc, intéressée.

Le « monsieur Destrée » apparu le sourire affable aux lèvres et la main tendue. Luc allait devoir jouer dans la douceur. Une petite salle annexe pour parler et il commença.

-Comme je vous avais dit, je suis chargé par mon journal de faire une enquête sur les sites citoyens pour analyser leur mode de fonctionnement, le type de leur gestion, avoir une idées des équipes qui font partie de votre staff. C'est aussi pour avoir une idée si votre activité est rentable et par quels genres d'artifices.

-Ne croyez pas que nous disposons d'énormes moyens et certainement pas ceux dont disposent les médias officiels au départ. D'ailleurs, eux, aussi, doivent jouer dans la modestie. Mais eux, les agences de presses et des équipes dispersées dans le monde comme correspondants de presse. Nous travaillons avec une petite équipe qui au mieux, étaient d'anciens journalistes. Du bénévolat de nos rédacteurs et de leurs articles qui parfois, valent bien les meilleurs billets officiels.

-D'anciens journalistes ? Voulez-vous dire que qu'ils ne le sont plus parce qu'ils sont retraités ou qu'ils sont au chômage dans leur environnement immédiat ?

Cette question amusait Luc, au plus haut, puisqu'il en faisait partie.

-Un peu de tout cela. Vous avez pu remarquer que chacun y met du sien dans la collecte des articles qui iront à la parution le lendemain. Nous ne pouvons pas débaucher des journalistes de la presse officielle. On ne nous le pardonnerait pas. Vous n'êtes pas sans savoir l'opposition vive à notre existence qu'ils nous font. La concurrence est rude dans le métier de l'information.

Luc eut difficile de retenir un sourire.

- Je n'en doute pas. Je suppose que vous dépendez aussi des rentrées de la publicité et de l'intérêt que vos clients commerciaux trouveront dans les articles ? Vous devez rémunérer vos employés même s'ils ne sont pas nombreux. Mais que ne vous risquez pas à en faire de même avec vos rédacteurs bénévoles.

-Absolument, pour la première question et absolument pas, pour la seconde. Les publicitaires se bousculent un peu moins au portillon en temps de crise comme nous avons connu. Les budgets «publicité» ont été rabotés dans beaucoup de sociétés. Alors, nous devons faire à de généreux donateurs, à nos rédacteurs bénévoles à qui on doit rendre une confiance, disons,... mesurée.

-N'avez-vous jamais eu l'envie de fusionner avec d'autres forums citoyens pour diminuer les frais de fonctionnements généraux?

-Pas encore de démarches dans ce sens, même si nous y avons pensé. L'indépendance est toujours une valeur auquel on ne cherche pas à se soustraire. Mais si la situation devient structurelle, il faudra bien y passer. Nous avons pensé à fonder une fondation, mais l'inscription au rôle est très chère. Nous cherchons la meilleure solution.

Luc continua à cuisiner son interlocuteur pendant une bonne demi-heure. Celui-ci, pris de volonté de montrer le prestige de sa société, ne se rendait pas compte qu'il donnait un peu trop de renseignements au sujet de la stratégie. A la fin, il prétexta un autre meeting pour y mettre fin, mais visiblement, il avait vider un sac qui aurait dû rester plus rempli même quand la pub donne des ailes.

Avant de lui signifier son congé, il demanda à Luc de lui faire parvenir l'article avant de le publier.

Luc n'eut aucune peine à le rassurer, puisqu'il ne le serait jamais officiellement. Du moins, sous cette forme.

Il avait pris des notes pour se rappeler de ce qu'il allait introduire dans son rapport, mais pas pour publier quoi que ce soit dans le format question-réponse. Encore heureux que personne ne s'était inquiété de savoir si « L'Info quotidienne » avait bien envoyé un journaliste chez eux.

Pour le reste de la journée, il se réservait trois autres sociétés à visiter.

Pour la première, ce ne fut qu'une confirmation de la première. Les questions étaient répondues avec moins d'assurance et l'entretien se termina plus rapidement.

La seconde insistait plus sur la volonté de rester indépendante jusqu'à la mort, si besoin.

Il y aurait des kamikazes jusque dans les forums, pensa Luc avec un sourire en coin.

Ce fut la dernière société qui apporta la surprise.

Dès l'arrivée à la réception, on l'informa qu'une journaliste était venue avant lui, dans le même but et qu'il n'était pas question de recommencer l'interview. L'interview était la même mais pas le journal qui avait envoyé cette journaliste.

Il fut rejeté hors des murs de la société, sans les formes. Il en resta, muet et en mal de ressorts.

Qui avait eu la même idée d'interview? Pourquoi maintenant? La coïncidence était-elle plausible?

Dépité, il revint à l'hôtel. La journée avait été longue. Un souper frugal. Il ne mis pas longtemps à s'en retourner dans sa chambre, blessé.

Il ne pris même pas la peine de se coucher. Il s'endormit la tête lourde sur le petit secrétaire à côté de son netbook.

Il entendit une voix dans le fond de sa mémoire. Une voix qui hurlait:

-Non, laissez-moi. Pas d'interview SVP. C'est un véritable harcèlement.

Tout se mélangeait dans sa tête. La Matahari de son premier rêve à Bruxelles, le hantait à nouveau. En long ciré noir, elle courrait vers la sortie d'un immeuble juste devant lui, un sourire narquois sur les lèvres. Elle le narguait en jetant des œillades à chaque fois qu'elle se retournait.
Luc courrait derrière elle sans jamais la rattraper. Il perdait haleine. C'est alors que le sol se déroba sous ses pieds dans sa course. Il tomba dans un trou profond et se réveilla en sursaut, complètement en sueur. Il n'avait pas retrouvé la forme.

Le réveil n'avait pas encore sonné. Le soleil entrait déjà au travers des rideaux. Suffisamment réveillé, il ne pensa plus aller se recoucher dans le lit.

Il se redressa et trouva le déjeuner qu'il avait demandé devant la porte. Il remit le rapport de la veille en forme avec les notes personnelles.

Une fois, prêt, relu plusieurs fois, il pressa la touche d'envoi et son rapport partit par la voie du mail vers ses employeurs.

Complet il l'était, ce rapport. Le seul événement dont il ne parla pas, ce fut le raté de la dernière interview quand on lui avait volé la fonction devant son nez. Cela l'avait trop vexé.

Luc ignorait ce que ses employeurs allaient en faire. Ce n'était plus son problème et il essaya de se convaincre qu'il n'était pas responsable de ses informations et pas coupable de malversations dans son job. Il y avait matière à saper le moral de ces forums qui vivaient sur une corde raide.

Il se pressa à ne plus penser à la psychologie et oublia jusqu'à la troublante concurrence de cette journaliste qui lui avait donné du fil à retordre dans son rêve de la nuit.

Entre temps, faire un peu de ménage et ses occupations habituelles, fureter sur Internet, quelques journaux acheté au kiosque à journaux.

Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir un entrefilet dans un journal du matin parisien, à la lecture du titre « Mort suspecte dans la société Redavox ».

Redavox était la société qui l'avait rejeté la veille pour raison de duplicata, de redondance d'interview avec l'autre journaliste. Il se jeta, éperdu, dans la lecture de l'article. Une nouvelle coïncidence?

Le patron de la société avait trouvé la mort dans des circonstances, non encore élucidées. Mort naturelle ou provoquée? La police était sur place et cherchait les indices de cette mort qui n'avait pas encore trouvé de raisons au vu des révélations des employés et de l'épouse du mort. La victime était un homme d'une cinquantaine d'années que l'on avait retrouvé affalé dans une salle de réunion de la société. Pas de traces de blessures. Rien d'apparent. AVC ou autre chose? Son épouse avait raconté à la police, qu'il était en bonne santé et ne souffrait d'aucune affection. Suspect, donc, pour le moins. Le médecin légiste, précisait-on, devait apporter la raison de cette mort. 

Mais, l'article qui relatait l’événement, restait plus sur l'idée d'une mort fulgurante et suspecte, plutôt que sur un point d'interrogation.

Pour Luc, et suivre son approche analytique de journaliste dans les cas du genre, l'affaire prenait une tournure particulière. Cela faisait la deuxième mort suspecte dans ses propres parages, sur ses propres plates bandes.

La manchette de l'histoire n'avait pas pris beaucoup de place sur la page, mais nous n'étions qu'au début de l'affaire. Les journaux à sensations allaient pouvoir décortiquer l'histoire de manière plus sulfureuse.

Et si Luc lançait une piste en lançant une extrapolation, une histoire entre vrai et faux ?

Il n'y a jamais de fumée sans feu, se disait-il.

La journaliste qui l'avait précédé à peine une demi-heure avant, n'était-elle pas la cause de cette mort suspecte?

Luc ébaucha en mémoire une histoire plausible complète. Assassinat commandité par la mafia. On soupçonnait une dame d'être à l'origine de la mort. La Matahari de son rêve revenait sur le terrain du réel. Cela ferait un beau papier. Il en était sûr.

Lui même ne pouvait être suspecté. Il avait donné un faux nom, avec la référence d'un journal qui existait mais n'avait évidemment pas demandé d'enquête. Un nouveau hoax qui remonterait les bretelles d'un fait divers enrobé de suspenses. Que pouvait espérer le peuple de plus?

Il mit, à peine, un quart d'heure pour l'écrire sur Internet. Vite fait, bien fait.

Dans l'article, il imagina la fable dans laquelle une dame avait introduit du poison dans le gobelet du patron de Rédavox.

Sorte de revanche pour avoir court-circuité son dernier interview et s'être vu renvoyé comme un mal propre. 

Pas question de reprendre ses interviews. Pas question de se décommander. Il n'était pas seul à avoir lu les informations. Après, on avisera.

Le reste de la journée, il décida de s'octroyer un peu de congé et à faire ce qu'il n'avait plus fait depuis longtemps : du tourisme parisien, du shopping.

Le soir, retour au bercail.

Deux surprises attendaient. Deux courriels attendaient Luc.

Le premier était court, laconique. Une menace à peine voilée.

-Monsieur, Pourriez-vous vous mêler de vos affaires. Karin.

Le second tout aussi étonnant à peine plus long, venant de ses employeurs.

-Monsieur, Nous avons pris connaissance de votre rapport de Paris.

Excellent. Efficace et circonstancié.

Nous avons aussi lu ce que vous avez écrit sur Internet et là, nous éprouvons une certaine gêne.

Pourriez-vous, à l'avenir, nous prévenir des réflexions que vous avez l'intention d'envoyer sur Internet ? Divulguer certaines choses peut nous être contre-productif.

Offrez-vous quelques jours de relâche, de bon temps, à Paris, cela, à nos frais, bien entendu.

Nous reviendrons ensuite avec d'autres projets et objectifs. Veuillez.... »

A la lecture de ces deux mails, Luc se rendait compte que son histoire construite avec l'aide de son rêve, avait dû gêner quelques personnes.

Cette mystérieuse « Karin » était-elle vraiment l'auteur du forfait?

Elle ne mettait pas de gants. La hargne se sentait dans ses propos.

Luc réfléchissait vite.

Pourquoi, cette brusque volte face de ses employeurs ? Il n'était plus libre d'écrire ce qu'il voulait sur Internet. La carte blanche avait jauni? Cela n'était pas fait pour lui plaire. Il était d'accord d'orienter certains de ses écrits mais de là à lui imposer sa ligne de conduite...

Demander des explications à ses employeurs? Cela pourrait être considéré comme un rébellion et donc, tuer la poule aux œufs d'or. S'il doutait qu'ils étaient impliqués, ce n'était pas sûr.

Et s'il y avait un lien entre cette « Karin » et l'organisation qui le payait lui-même?

Cette idée se coinça dans sa tête. Il relut les quelques lignes : « une certaine gêne ». Tout était dans ces mots.

Une journée de relâche, il venait d'en prendre. Le lendemain, il se le réservait sur la recherche de qui pouvait être cette « Karin ». Lui répondre d'abord. Aussi brièvement, pour marquer le coup. Un accusé de réception.

Peut-être, était-elle également engagée par l'organisation. Peut-être avait-elle été chargée à effectuer le travail d'élimination comme une tueuse à gage.

Retour sur son PC pour se rendre compte s'il y avait eu des commentaires à son message du matin et qui aurait révélé plus de suites.

Rien ou presque. Personne n'avait eu l'habitude de le suivre à la trace sur Internet sous son nouveau pseudonyme. "Libellule bleue", cela sonnait bien, pourtant.

A midi, pas de nouvelles officielles en complément d'enquête depuis le matin.

Luc abandonna l'espoir de remonter la trace si ce n'est par l'intermédiaire du logiciel dont il avait appris l'existence pendant son cours du week-end.

Pourquoi ne pas envoyer une invitation à cette « Karin » ?

Il passa la soirée à ruminer son action.

Puis se décida à jouer par le bluff et répondit à son interlocutrice offusquée ;

-Chère collègue Karin,

Me mêler de ce qui me regarde, c'est exactement ce que je fais.

Ne m'avez-vous pas volé un client ?

Ne ferions-nous pas mieux d'unir nos forces ?

N'avons-nous pas le même patron ?

L. ».

La réponse ne fut pas immédiate. Elle arriva tard dans la soirée.

-Du même patron ? Que vous fait penser cela ? K.

Luc, entre temps, à l'aide de son logiciel «SearchIP » avait essayé de la localiser avec son IP adresse.

Le programme avait buté contre les parefeux du réseau et il avait dû renoncer.

Il alla se coucher. La nuit porterait, normalement, conseil.

...

 

08-Une rencontre du 3ème type

"Dans la vie, il est des rencontres stimulantes qui nous incitent à donner le meilleur de nous-même, il est aussi des rencontres qui nous minent et qui peuvent finir par nous briser.", Marie-France Hirigoyen

1.jpgLe lendemain, Luc s’apprêtait à reprendre la conversation électronique avec la mystérieuse « Karin ».

Ce prénom n'était pas vraiment français.

Était-ce une "Catherine" d'un pays germanophone ou même de plus loin encore?

Signait-elle, d'ailleurs, de son véritable prénom ou d'un pseudo ?

Des questions sans réponses.

Luc fantasmait quelque peu. L'étrange s'ajoutait au suspense qui lui donnait un dérivatif tout à fait engageant même si dérangeant.

Il imaginait une espionne blonde qui venait de l'Est, prête à toutes les forfaitures pour conclure un contrat. A Bruxelles, celle qu'il avait vue, n'était pas blonde, mais n'avait-elle pas mis une perruque pour la circonstance? Diable de morceau, cette Matahari, qui avait les moyens d'exciter n’importe quel mâle. Alors, en période de disette... quand cela frétille au moindre souffle du vent.

Luc n'avait-il pas de souci à se faire dans une telle rencontre?

Il était devenu contractuel, un mercenaire du numérique dans une guerre civile ou commerciale non déclarée et aux règles du jeu imprécises. Dans ce jeu-ci, il n'y avait que ceux qui avaient le dernier mot qui gagnaient. Cela ne l'empêchait pas de rester homme et, en chaque homme, un chasseur sommeille.

Fini le temps de la vieille chanson de Guy Béart « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ». Le virtuel a tout changé. C'est le dernier, la « lanterne rouge » qui intéressait Internet, celui qui conserve sa première place dans l'historique le plus récent.

Les moteurs de recherches ont l'habitude de présenter l'activité la plus récente avec le plus d'appels à l'information.

Y avait-il des précédents à ces histoires de meurtres?

Question que Luc aurait pu se poser, mais qu'il ne fit pas.

Avant de replonger sur le courrier, en espérant y trouver une réponse, il parcourut les informations du jour.

Très vite, il se braqua sur un article qui l'interpella. « Nouvelle mort suspecte dans les forums citoyens ».

Même procédure, la police était au début de l'enquête et un empoisonnement semblait avoir été la cause. Avec effet retard, cette fois. La mort était arrivée dans la soirée, pour un autre patron, qui rentré chez lui avait éprouvé des difficultés de respiration avant de s'affaler chez lui. Il semblait que l'on éliminait un à un les dirigeants des entreprises qui avaient pour profession de laisser parler les citoyens.

Pour Luc, le doute n'était plus permis. Il y avait un complot dont il faisait partie à l'insu de son plein gré ou, du moins, de son ampleur. L'article ne parlait pas d'un auteur présumé. Il désignait une dame avec un signalement présenté sous forme de portrait robot. Ils avaient fait vite à la police de Paris. Il commençait à s'inquiéter sérieusement dans la "maison poulaga". Luc décida de faire son enquête en parallèle.

Il composa sa réponse à sa mystérieuse collègue en la titillant un peu.

-"Chère collègue Karin,

N'avons-nous pas le même patron ?

Il me semblait, en effet. Je n'ai pas encore reçu d'ordre d'expédier mes semblables ad patres.
Mais je m'y attends. Ne pourrions-nous pas nous rencontrer quelque part à Paris? Je vous invite. Nous en discuterions. L."

Quel était le côté pile de cette pièce à deux personnages?

Quelque part dans Paris, une jeune et belle femme avait lu le courriel de Luc.

Elle était aux antipodes de Luc. Pas journaliste, pour un sou. Loin d'être informaticienne. Pas folle d'Internet, d'ailleurs. Rien de tout cela. Sa sensibilité était, ailleurs, et à fleur de peau. Elle vivait dans le réel. Le pur et dur.

La Toile, c'était plutôt une ennemie. L'influence numérique ne l'avait pas atteinte. Elle utilisait Internet comme le Minitel à une autre époque.

Ancien mannequin, elle avait pris quelques années de plus, mais elle faisait toujours tourner les têtes. Sa beauté avait mûri, simplement, efficacement. La profession de mannequin, elle l'avait lâchée. Elle ne voulait plus jouer aux anorexiques pour suivre la mode dans un imposé des agences de presse de mode. Escort girl, ensuite, pendant un temps. Dans ce parcours, elle avait eu un gosse dont elle était folle. Il avait quatre ans et était choyé comme seul une mère peut le faire. Son histoire ne s'était pas arrêtée là. Elle avait eu besoin de plus en plus d'argent. Un jour, elle avait été contactée. Elle avait sombré dans des promesses non suivies. Un horrible chantage l’oppressait depuis lors. Elle était devenue la tueuse par obligation. Ses débiteurs, elle ne les connaissait pas. La seule rencontre fut à visages voilés. Et, finalement, elle y avait pris un certain goût de rester, de plus en plus, en marge de la société.  

C'est alors, qu'elle avait lu l'article de Luc. Il s'agissait de celui d'un journaliste qui avait interrogé le patron de la société et qui l'avait quitté à l'heure précise où elle l'avait interrogé et qui en faisait état de manière cavalière sans preuves.  Elle ne pouvait pas s'empêcher de lui lancer une correction à cet impudent qui ignorait tout d'elle. Ce journaliste à la noix le méritait. Il se mêlait de choses qui le dépassaient.

La société où elle avait passé la dernière heure de sa journée n'était pas une coïncidence, bien sûr. Elle y avait une mission de "nettoyage". Elle avait été recrutée de manière brutale et elle agissait en conséquence. A Luc, elle ne lui devait aucune explication. 

Comment connaissait-il son rendez-vous? Était-il quelqu'un de l'intérieur de l'organisation qui l'employait et qui n'avait pas fourni beaucoup de renseignements.

Elle avait trouvé un emploi et elle y tenait. Peu importait la portée, du moment que cela rapporta l'argent pour payer, plus tard, les études de sa fille. De ce côté, elle ne pouvait vraiment pas se plaindre. La pension et la cotisation qu'elle lui réservait, valaient toute son attention.

"L" l'invitait à une rencontre, pourquoi pas? Sera-ce celle qu'il penserait de premier à bord?

- Cher L, Pourquoi pas, fixez-moi un rendez-vous. K,

Luc, à la lecture, se disait "gagné". Il allait passer sa soirée accompagné, cela changerait de ses habitudes.

Un rapide coup d’œil au répertoire des restaurants parisiens. "Le Montparnasse" lui paraissait parfaitement dans la note d'un rendez-vous.

Trop heureux, son mail en retour ne se fit pas attendre. Il y fixa rendez-vous avec la belle inconnue pour 20 heures dans le restaurant qui n'avait rien à voir avec un "Resto du cœur". La confirmation était implicite. Il n'attendait pas de confirmation.

Le reste de la journée, il entreprit quelques promenades à bord de sa mobylette. 

Sorte de pèlerinages, car il y avait bien plus de quinze ans, qu'il n'était plus venu à Paris.

Le soir, retour à l'hôtel, Luc se faisait une joie de rencontrer cette Karin.

Il avait réservé une table dans un coin de la salle du restaurant. Il y arriva pile à l'heure.

La table était dressée avec les petits plats dans les grands. L'attente commença. Le restaurant se remplissait progressivement de clients qui passaient commande. Luc se limitait à des apéritifs, coup sur coup.

21 heures, la dame ne s'était toujours pas manifestée. Le garçon repassait, à intervalles réguliers, pour s'informer s'il pouvait prendre la commande. Il s'impatientait, ce qui excitait encore plus Luc.

Un quart d'heure, plus tard, n'y tenant plus, il commanda son repas qu'il réduisit à un strict minimum de rage. Le restaurant était plein de convives.  Plus personne ne semblait devoir arriver.

Que s'est-il passé? L'imagination de Luc allait bon train en commençant à déglutir le repas. Son goût avait perdu de sa saveur. A 22:30, tout était fini. Elle ne viendrait pas. Il régla et s'en retourna, déçu de sa soirée.

Luc avait une humeur rageuse, à bord de sa mobylette au retour vers l’hôtel. Il avait manqué avoir un accident.

Son humeur aurait été plus massacrante encore, s'il avait su qui était trois tables, plus loin, près de la fenêtre.

La fameuse Karin avait été présente avant que Luc n'arrive, accompagnée d'un complice. Elle dînait bien calmement comme des amoureux. Elle avait très vite repéré Luc par le plongeon répété de son regard sur sa montre bracelet. Autre indice, personne n'était venu s'ajouter à sa table, alors qu'il attendait visiblement quelqu'un. De plus, c'était la seule table qui n'était pas occupée par un couple, au minimum. Subrepticement, tout en parlant, elle avait pris quelques photos de Luc avec son portable en simulant un coup de téléphone. Elle connaîtrait, ainsi, son visage, ses manies. Cela pouvait toujours servir, un jour.

Elle avait mis une nouvelle perruque sur la tête avec des lunettes ambrées qui cachaient une partie de son visage, au cas où Luc s'était muni des mêmes envies de photographier les convives voisins. Elle restait très jolie, mais c'était une autre personne, physiquement, que celle que Luc avait vu à Bruxelles. Elle avait l'art de se métamorphoser.

Luc n'avait eu aucun soupçon et n'avait repéré personne.  

Dépité, au retour à l'hôtel, Luc gara la mobylette et l'attacha à une chaîne de sécurité. Récupéra la clé chez le portier et monta dans sa chambre en oubliant l’ascenseur.

Demain, il aviserait. Mais, son voyage à Paris se terminait en queue de poisson.

Être pêcheur et avoir une queue de poisson au bout de la ligne, ce n'était vraiment pas finir en beauté.

...

09-Lundi, jour de la paie

"Moi, fonctionnaire de la vie, je touche mon salaire et de jour et de nuit ; l'heure me paie, les années me ruinent et déjà me remercient.", Jacques Prévert

0.jpgQuelques jours avant, Luc avait décidé d'écourter son voyage à Paris. 

Déçu, il avait repris l'avion pour Nice et avait regagné Peille dans la soirée avec le concours de son copain-chauffeur à partir de Nice.

Le weekend n'avait pas été prolifique. Il avait le vague à l'âme. Il était loin de se douter de ce qui se tramait ailleurs. S'il l'avait su il ne serait pas resté longtemps dans les parages de Peille. Il s'y promena toute un partie de la journée du dimanche, pensif.

Ce ne fut pas un lundi habituel comme il l'espérait. Un jour de la récompense, oui. Le énième du genre avait ajouté le trouble dans l'esprit de Luc.

Lors de ses généreuses rémunérations, il pouvait s'offrir une nuit de relâche pendant laquelle il se fendait la poire à grandes doses de whisky.

Lundi, jour de relâche, qui comme pour les autres, cela pouvait être le vendredi, le samedi ou le dimanche. Lui, c'était chaque lundi. Le soir arriva.

Le soir du lundi n'était pas, vraiment, des vacances. Après les derniers événements, ces meurtres inexpliqués, c'était devenu une soirée plus stressante. Normalement, il dessinait un véritable plan d'attaque original, une sorte de "war game" pour meubler la semaine qui arrivait.

Internet était devenu sa planche de salut. Tapi dans l'ombre, la toile d'araignée, derrière laquelle il se cachait, s'était refermé sur lui et elle cachait des marionnettistes. Cette fois, il ne jouait plus. Le travail commençait à lui peser. Son jeu, son passe-temps n'en était plus un.

Ses employeurs inconnus avaient placé Luc dans leurs propres filets. Grassement payé, bien sûr, mais une partie de sa liberté avait disparu, même s'il ne ressentait que de vagues soupçons et pas encore les retombées de ses soupçons.

Il alla s'installer au fond de la salle du café du village. Un coin lui était dédié, à l'arrière du bar et il avait pris l'habitude de "travailler" l'avenir avec une certaine jubilation.

Peu de monde dans le bar, ce soir-là. A peine, une personne de l'autre côté de la pièce et elle s'apprêtait de déguerpir.

Luc s'attendait à voir le patron sortir du bar. Ce fut une serveuse qu'il n'avait jamais vu qui vient à sa rencontre pour prendre la commande. La trentaine, pas vraiment un canon de beauté, seulement jolie avec des cheveux blonds et un sourire à faire pâlir d'envie.

- Tiens, Marcel n'est pas là?, dit Luc.

- Non, je le remplace. Il est malade.

Son accent indiquait qu'elle n'était pas d'expression française à l'origine, mais son français était plus qu'exact.

- Mais, j'y gagne au change. Comment vous appelez-vous? Je suis l'habitué du lundi soir, dit Luc d'un air enjoué.

- Malika, fit-elle avec un nouveau sourire plus enjôleur que le premier.

- Malika, quel beau prénom. Ce n'est pas en France qu'on le trouverait facilement.

- Je suis roumaine, de Bucarest où j'ai fait mes études et ai étudié le français.

Ses yeux verts pétillaient. Son sourire avait disparu. Apparemment, son sourire n'était pas réservé à ses souvenirs de jeunesse. Luc n'y prit garde. Il était en période de crise de doutes et il fallait les éclaircir.

Installé, le regard vide, fixé au plafond, un verre de whisky à ses côtés, Luc se mit à compulser une série de journaux, qui parlaient des "affaires". Ces patrons venaient de se faire assassiner, si l'on en croit les journalistes, même si la police y mettait encore un point d'interrogation. Pourquoi avaient-ils été supprimés? Ses sources d'informations mixées avec ce qu'il avait lu dans la journée sur le net, ne permettaient pas de le dire.  La droite ou la gauche ne se trouvaient pas derrière ce jeu de chat et de souris. C'était peut-être plus extrême encore.

Chaque article était survolé à grande vitesse. Dès que l'un d'entre eux avait une chance de donner une suite, Luc le cochait dans la marge « A suivre ». Il "compilait" les infos, mais avec du vent et beaucoup trop de points d'interrogation, celles-ci ne lui pas d'os à ronger.

Dans le virtuel, il n'y a rien d'innocent. Il sentait avoir été pris à l'improviste et cela suffisait.

Pas de paradis, pas de cyberparadis, non plus. Luc se sentait dépassé par ce flux. La cybercriminalité, il n'en faisait pas partie et ne voulait pas en être.   

Il nageait en plein brouillard dans une situation ambiguë, comme un agent qui devait assumer sa tâche et ne pouvait déplaire à ses employeurs. Pour couronner le tout, il ne connaissait rien de la stratégie globale de l'entreprise.

Avec son dernier pseudo, "Libellule Bleue", il était payé pour casser du forum libertaire. Ok. Le mot "Libertaire" ne s'associait pas toujours avec le mot «libre». Encore, Ok. Mais il se sentait pris dans un problème de plus en plus inextricable. Le rendez-vous manqué de Karin avait été son coup de Jarnac.

Lancer de fausses informations plausibles, il avait démontré qu'il savait le faire. Les infos les plus invraisemblables, la rumeur, plus elles étaient grosses, mieux cela passait chez la plupart des gogos qui végétaient sur le net. Saper les instincts trop moralisateurs, il se le réservait aussi pour des moments de jouissance. Sa stratégie était simple et complexe dans sa réalisation, à la fois. Une panoplie de pseudos, plus innocents les uns que les autres. En parallèle, parfois entre eux, il pouvait habilement se répondre à lui-même pour accentuer le suspense dans une conversation ou pour, au contraire, lancer une vindicte qui attire les mouches du coche. Il n'y a rien qui attire plus les mouches que les les odeurs fortes. Toutes les interventions étaient minutieusement cataloguées avec leur pseudo associé pour ne pas confondre ou être confondu par une de ses victimes.

Être caméléon comme lui, c'était faire partie d'un jeu d'échecs, avec lui à la place de l'ordinateur contre tous. Les parties se jouaient en roquant dès les premières minutes. Il se retrouvait planqué, au mieux. Les médias sociaux comme Facebook étaient une source intarissable d'informations sur ses interlocuteurs, sur leurs manières de réagir. Mais, il n'y lassait aucune trace personnelle.

Après, c'était jouer au bon pêcheur, au faux samaritain. A celui qui lance sa ligne plusieurs fois au dessus des flots et qui attend que la bonne prise saute hors de l'eau pour happer la mouche. Un fois ferré, il fallait fatiguer la "bête". Lui, laisser du mou, en lui parlant de choses dont il ne s'attendait pas pour lui faire perdre prise tout en le hameçonnant plus fort. Le faire perdre patience. Le fâcher. Le déstabiliser dans ses convictions. Lui donner l'impression qu'il avait regagné sa liberté et tirer, à nouveau, plus fort, sur le fil virtuel. Voilà les étapes de son art.

Si cela se gâtait, que la pêche tournait au détriment du pêcheur, il coupait le fil, se faisait oublier hors jeu de l'attaque de front trop explicite, dont il ne se trouvait plus à la hauteur. Le Pat valait mieux que le Mat. Toujours garder une porte de sortie plutôt que de s'empêtrer indéfiniment était sa règle d'or principale. La crédulité des ouailles, souvent, n'avait d'égal que leur persistance à vouloir s'enfoncer. A force de croire au Père Noël, il y en avait qui avaient gagné leurs galons avec de plus en plus d'étoiles. Les plus calibrés du côté QI étaient les moins à l'abri, chez Luc. Faire du buzz en troll. La plupart de ses interlocuteurs n'avaient pas encore compris son manège.

Mais on n'en était plus là. Le jeu avait changé. Il était passé à une vitesse supérieure. C'est lui qui avait été ferré et il se rendait compte qu'il jouait l'intermédiaire, si pas le bouc-émissaire d'une organisation dont il était devenu le jouet. 

Les techniques de base du "pas vu, pas pris" étaient plus délicates dans ce scénario. S'il était resté volatile, non identifiable dans l'ombre, mais il avait malgré tout, laissé des traces de son passage avec une fausse carte de journaliste. Il s'était un peu plus mouillé. Son visage restait inconnu, il l'espérait.

Une demi d'heure après s'être installé, plus personne dans la taverne.

Luc lança à la tenancière provisoire du bar:

-Marika, peux-tu réduire la puissance de ta musique? On ne s'entend plus réfléchir par ici.

Il l'avait tutoyé. Il s'en excusa.

- En Roumanie, il n'y avait pas de différence entre le "tu" et le "vous". Le "vous" n'existe pas. Donc, pas de problème.

Marika s'exécuta sans objections. Elle était, quelque part, contente de ne pas recommencer la soirée du weekend qui avait été assourdissante avec les jeunes qui faisaient la foire jusque tard dans la nuit avec quelques touristes égarés. Elle repéra dans le vieux juke-box quelques disques 45 tours en vinyle. Des crooners, parfait cela allait calmer l'ambiance. Un peu de nostalgie langoureuse pour plaire à son client principal, voilà la solution.

- Moi, c'est Luc. fit-il en lui tendant la main. Une autre bouteille. Viens t'asseoir et sers-t-en un verre sur mon compte. Je sens que je ne suis pas en forme ce soir.

Il cherchait de la compagnie pour lui faire perdre ce stress latent. Il cherchait de la compagnie pour lui faire perdre ce stress latent. Son caractère solitaire endurci s'était ainsi quelque peu écorné.

Elle se retrouva attablée, face à lui.

Alors, commença une séance de questions-réponses ou plutôt de monologues entrecoupés de questions.

Luc commença par lui.

D'origine italienne, Luc avait quitté son pays et sa famille suite à des différents avec son père, de plus en plus fermes. Sa mère, elle, n'était que la suiveuse de son mari comme c'est souvent le cas dans les petits villages italiens. Sa formation de journaliste, il se l'était fait un peu par hasard et à force d'opiniâtretés.

Il raconta tout jusqu'à ses derniers employeurs d'Internet, sans raconter les péripéties qui avaient menés aux meurtres. 

- Mais, tu sembles inquiet en me racontant cela. Qu'est-ce qui génère ce trouble?

Luc reconnaissait l'intuition féminine qui s'exprime avec franchise mêlé à une certaine innocence. Il se devait de lui raconter la suite.

-Lis-tu les journaux?

- Je lis beaucoup mais ce sont des romans français pour m'exercer avec ta belle langue. J'aime les mots français et leur romantisme. N'as-tu pas remarqué? 

Luc sourit. C'est un peu ce qui lui manquait. Un peu de romantisme. Et c'est une autre âme seule qui allait lui compléter le tableau.

- Tu es perspicace. Oui, j'ai des soupçons. Ces nouveaux patrons, j'en ignore tout. Ils payent bien. Ils me récompensent même quand le travail que je fournis n'est pas complètement achevé. Quand je prends une initiative, ce qui est permis par le contrat qui nous lie, je reçois des menaces à peine voilées. Je ne t'ai pas tout dit. A chaque mission, j'ai laissé des cadavres derrière moi, alors que je peux te le jurer, je n'y suis pour rien.

Marika semblait préparer une réponse. Mais elle ne fit que le penser pour ne pas ajouter une couche à son désarrois. Elle n'avais jamais travaillé pour rien et n'avait jamais été rémunérée pour un travail inachevé.

- Il ne faut pas t'inquiéter. Tu n'as rien fait, tu me dis. La justice en France n'a rien à voir avec celle de mon pays à une certaine époque.

Elle décida de raconter son histoire pour dissiper la tension.

- J'ai connu la période Ceaucescu encore jeune. Mes parents étaient des intellectuels qui s'opposaient à son régime. Ils ont dû se cacher de nombreuses années. La peur a fait partie de ma jeunesse. Quand le régime est tombé après la révolution de 89, le mode occidental s'est installé de force et les choses ne sont pas allés en mieux. Les gens n'étaient pas prêts de passer du socialisme au capitalisme dans un temps record. La misère est restée, surtout dans les campagnes. Le nouveau régime a été, pour certains,  pire que le précédent. J'ai choisi de m'y plonger complètement plutôt que de végéter entre deux eaux. Je me suis expatriée en France puisque ma connaissance de la langue était la meilleure.

Elle raconta son installation et beaucoup d'autres choses. Cette soirée-là, il en avait appris plus sur Marika qu'elle de lui. 

Luc n'avait jamais eu beaucoup d'amis. Il s'était senti rejeté par son père et en avait tiré des conclusions de méfiance très générales. Son ancien travail au journal ne lui avait pas apporté plus d'assurance. Chaque journaliste travaillait seul. Ils se réunissaient en fin de journée devant le rédacteur en chef pour décider des articles à publier.   

Bien que leurs destinées étaient totalement différentes, Marika avait atterri derrière ce bar après beaucoup de vicissitudes et quelques similitudes psychologiques. Les diplômes roumains n'avaient pas le même poids partout et un nom comme le sien fermait quelques portes.

Luc avait besoin d'un confident ou d'une confidente. Elle lui apportait cette aide providentielle. Il avait besoin de quelqu'un sur qui, il pourrait compter au besoin, une nouvelle amie d'infortune.

Il s'était déchargé de quelques histoires personnelles et s'était chargé des siennes, toutes aussi lourdes dans l'autre plateau de la balance. Il venait de découvrir que l'exclusion était plus commune qu'il ne le pensait. Leurs histoires se complétaient, se mariaient, parfois. 

Quand il fut temps de regagner son nouvel appartement, tard dans la nuit, il avait bu plus que d'habitude. Pour Marika, c'était l'heure de fermer la taverne et elle l'accompagna. Il titubait, mais il se sentait mieux avec l'air frais de la nuit. Elle lui tint le bras pour l'empêcher de tomber.

Quelque chose de plus fort s'était produit. Que l'on appelle ça une sorte d'attraction animale ou une suite à l'impression de connaître quelqu'un  sans avoir échangé les moindres pensées intimes.

Lucide, il se félicitait d'avoir changé d'appartement, si d'aventure elle voulait l'accompagner jusqu'au bout du chemin. Il y avait une douche. Un délice dont elle avait peut-être oublié les bienfaits. 

En arrivant à proximité de chez lui, il n'eut pas le temps de lui demander si elle voulait monter pour prendre un dernier verre, selon la formule consacrée. Elle lui mit un doigt sur la bouche et se mit sur la pointe des pieds pour lui donner un baiser. Il en fut surpris et comblé à la fois. 

Il la quitta par un signe de la main et monta dans sa chambre. Heureux, tout à coup.

Il eut juste le temps d'enlever ses chaussures avant de s'affaler sur son lit. Il s'endormit comme une masse. Il aurait pu rêver d'elle, si la masse n'avait pas été aussi lourde.

Les exceptions finissent toujours par confirmer les règles.

...

10-Là haut, cela s'excite

"Il y a tout lieu de s'inquiéter quand la police est "sur les dents" : la position ne permet pas d'attraper grand-chose", André Frossart extrait de "Les Pensées"

1.jpgLundi, 09:30. A Bruxelles, Van Dorp reçu un coup de fil de France, vu l'indicatif 33 qui apparaissait sur le l'écran du téléphone, en tête du numéro appelant.

Paris réveillait l'affaire du Métropole. Celle-ci ne s'était pas endormie mais faute de nouveaux développements, Van Dorp devait bien s'en contenter.

- Bonjour Monsieur Van Dorp, Devalier de la GGSE. Je vous téléphone à la suite de l'assassinat de Bruxelles. Nous en avons été informé par Interpol. Vous recherchez un faux journaliste et une espèce de Call Girl qui aurait accompagné Williamson avant d'être assassiné.

Bien résumé, pensait Van Dorp. La DGSE, le service de la Sécurité Extérieure qui téléphone, cela devait être important.

- Oui, c'est bien cela, Monsieur Devalier, avez-vous quelque chose de nouveau au sujet de notre affaire?

- En effet, cela se pourrait bien. Mais laissez-moi vous expliquer ce qui se passe chez nous. Nous avons eu une sorte de contagion à Paris. Je ne sais si vous suivez notre actualité.

Van Dorp devait bien l'avouer, il n'avait pas suivi ce qui se passait dans la presse française.

- Je suis désolé, je n'ai pas vraiment tout suivi. Cette contagion m'intéresse au plus haut point. Expliquez-moi.

- Interpol nous avait déjà informé que quelque chose se tramait et dépassait les frontières. D'autres assassinats assez surprenants et inexpliqués, se sont produits à Milan. Je ne vous cacherai pas mon sentiment même s'il parait peu crédible. Il se pourrait qu'il y ait une guerre entre l'extrême droite et l'extrême gauche qui se produit en coulisse. Un lutte entre partis, pour le moins. Je ne sais si vous avez observé ce phénomène en Belgique, mais, l'extrême droite ne fait plus vraiment peur. Bien cadenassée dans leur objectifs. Leurs noms, bien connus de nos services, nous permet de les surveiller et de prévenir les "cas malheureux". L'extrême droite est en perte de vitesse. Leur activisme s'est rangé derrière une routine, dont je ne me plains pas, évidemment. Ces derniers temps, il semble qu'une nouvelle garde a pris la relève ou alors, ce serait l'inverse, l'extrême gauche qui élimine ses têtes pensantes comme une sorte d'agents doubles. Nous venons d'avoir deux assassinats coup sur coup de patrons de grosses entreprises de forums citoyens. Vous ne devez pas connaître Redovox et 666vox. Ce sont des entreprises qui ont des budgets constitués par la publicité, par les dons de leurs rédacteurs. Beaucoup d'articles parus sont clairement destinés à saper le moral des capitalistes et des producteurs du monde de droite. Ils opéraient dans l'ombre et cela ne devait pas plaire à tout le monde parmi eux.

Devalier fit une pause. Il devait reprendre son souffle après cette tirade prononcé d'une traite. Il attendait peut-être, aussi, la réaction de son interlocuteur pour confirmer ou infirmer ses intuitions.

Van Dorp avait écouté avec attention. Il réfléchissait à ce qui se passait en Belgique dans la politique. Il ne pouvait pas lui donner tort. Moins virulents qu'en France, ces forums devaient mettre des bâtons dans les roues. Il devait y avoir un lien avec son affaire. Il embraya.

- Vous devez avoir raison. Nos services belges connaissent bien les noms des leaders de l'extrême droite. Quand des troubles de rues se produisent nous arrivons avec nos autopompes et cela calme les ardeurs. Sur Internet, c'est un peu plus difficile. De plus, ce qu'il y a derrière ces gens qui écrivent sous des pseudos restent souvent très peu connus et très troubles. Ce qu'ils publient est souvent à la limite. Donc, d'après vous, il y aurait un espèce de complot contre l'intellengencia du capital...

- Le complot, ce n'est peut-être pas le mot qui convient, pas encore. Mais qui sait ce n'est peut-être que le début d'une offensive plus générale. La révolution couve dans certains milieux. Vous vous souvenez des corpuscules comme la Bande à Bader, l'affaire Aldo Mauro en Italie, les CCC chez vous... L'élite de droite est peut-être en train de se fourbir de nouvelles armes pour répondre à cette nébuleuse gauchisante. Les antinucléaires, les eco-terroristes vont parfois trop loin et il faut bien le dire, ils ne sont pas souvent condamné en fonction de leurs actions terroristes. Le capitalisme est hué de partout après les crises à répétition. L'OMC, la mondialisation sont désignés comme les responsables des situations en perdition que nous vivons. Le marché des armes est pointé du doigt. Le vent de révolte, aux États-Unis, s'est révélé plus conservateurs que les conservateurs. Vous devez avoir entendu ce qu'on dit des Tea Parties. Alors, je me demande s'il n'y a pas une résurgence sous la forme d'une version européenne que l'on pourrait appeler, avec un certain humour, les "Coffee Parties".

- Diable. Là, vous m'en soufflez un coin. Vous avez des vues assez générales sur ce qui se passe dans le monde. Je crois qu'il faudrait organiser une petite réunion pour en parler.

- La DGSE se doit d'extrapoler très vite les problèmes. Je ne vous pas encore tout dit. Voici, le pourquoi je vous appelle. Nous avons pisté ce journaliste dont vous parliez au début de votre enquête. Il a repris l'avion à partir de Nice, mais cette fois, en direction de l'aéroport de Paris. En cherchant un peu, nous avons appris qu'il avait loué une mobylette pour se déplacer dans Paris. Il était descendu dans un hôtel assez bien coté, d'ailleurs. Et, pour couronner le tout, il était présent sur les lieux des drames. Il y était allé questionné quelques patrons de forums. Je ne dis pas que c'est lui qui a été l'auteur des deux meurtres mais ce serait un maillon de l'histoire que cela ne m'étonnerait pas. De toutes façons, il faudrait aller lui rendre une petite visite pour le questionner.

- Ah, intéressant. Et vous savez déjà où il habite et comment il s'appelle probablement?

- En effet, nos services n'ont pas dormi sur l'affaire. Nous l'avons suivi grâce à ses connections Internet. Il n'habite pas Nice mais un petit village perdu dans la montagne, que vous ne connaissez probablement pas. Il s'agit d'un nid d'aigle dans l'arrière pays du Midi, nommé Peille. Le nom de cet homme n'était pas connu dans nos fichiers. Pour ce qui est de son métier, il a, en effet, été journaliste, mais il est au chômage depuis plusieurs mois. Ses accès sur Internet ne nous sommes pas inconnus depuis longtemps. Mais, plus récemment, il y a eu un revirement dans sa vie comme s'il avait changé de cap.

- Ne pensez-vous pas que nous devrions nous rencontrer pour en parler?         

- Parfaitement. Cela pourrait être intéressant de coordonner nos efforts. Je redoute une certaine recrudescence des mouvements inter-classes extrêmes. Les classes moyennes, les citoyens de la rue qui se trouvent au milieu ne se rendent pas compte qu'elles sont un peu les dindons de la farce. Si vous avez le temps, passez à Paris à mon bureau et après nous pourrions faire un saut à Peille. Vous verrez c'est un beau petit village touristique. Ce journaliste en chômage n'est peut-être qu'un maillon faible mais il pourrait nous servir pour remonter à la source. 

- D'accord. Je m'occupe de réserver une place sur le Thalys. Je serai là dans l'après-midi. Mon collaborateur vous accompagnera. Je resterai à Paris. Je vais voir un gars de votre brigade des fraudes en même temps. Celle-ci me demandait de venir les voir pour une affaire de phishing sur Internet. Nous avons aussi beaucoup de plaintes d'internautes qui se sont fait arnaquer, voler à la suite des emails boule de neige qui demandent de confirmer les références de leurs comptes sur Gmail. Vous savez, ce genre de mail qui vous demande de donner, entre autres, votre mot de passe pour ne pas voir ses comptes clôturés. Le spoofing. Bien trouvé, celle-là. Quand on pense que, souvent, c'est le même dans d'autres systèmes.

- Bonne idée. J'ai entendu parlé de cela. Je serai content de vous rencontrer. A toute à l'heure.

- A plus, on dit dans ce nouveau monde, non?     

Van Dorp raccrocha avec le sourire. Il était fier d'avoir lancé une preuve qu'il était toujours à la hauteur, bien qu'il soit en fin de carrière.

Il appela son second avec l'interphone.

- Jacques, prends deux places sur le Thalys. Nous partons aujourd'hui même. Nos collègues de la DGSE redoutent un mini coup d'état entre les mouvements d'extrême droite et gauche. Cela viendrait à expliquer ce qui s'est passé au Métropole. Nous allons a Peille. Je ne sais pas si tu connais. Moi, jamais entendu parler.

- Ok. Chef. Je me prépare. Je cherche un remplaçant. Peille? Non, connais pas, répondit Jacques.

Van Dorp réfléchissait à l'actualité récente. Beaucoup de choses s'étaient accélérées avec l'informatisation liée à Internet. En 2006, un nouveau groupe était né. Ses membres s'étaient fait appeler les Anonymous. Ils arboraient le masque de Guy Fawkes, un catholique anglais du 16ème siècle. Un Zorro, d'un autre temps, mais qui ne signait pas d'un "Z", mais d'un "V" de Vendetta. Pacifistes, au départ, la lutte contre la censure était devenue leur mission. Une belle ambition, mais que de dérapages possibles dans ce parcours. On connaît des schismes dans tous les genres d'activisme sur Internet. Plus cela devenait exigeant, plus le secret devait les encadrer.

Quel était le message politique derrière cette mouvance?, se demandait Van Dorp qui n'aimait pas les énigmes.

Enfin, cela avait le privilège de créer de l'emploi pour toutes les polices du monde. Van Dorp était dépassé par les nouvelles technologies, mais il devait prévoir la relève. Il avait choisi de rester à Paris pour cette autre affaire et puis, qui sait, il pourra revoir quelqu'un qu'il avait connu, il y avait bien longtemps dans une autre vie. A l'époque, celle auquel il pensait, était jolie. Un soirée pour se rappeler le passé dans un petit resto, ce serait vraiment idiot de ne pas y penser.  

Deux heures plus tard, ils étaient sur le train. La journée était belle. Un peu de vacances et qui sait du tourisme à Peille ne ferait pas de mal pour Jacques qui avait été très éprouvé avec la fausse couche de son épouse. Le train prenait, déjà, de la vitesse. Arrivé en France, le train s'élança à la vitesse maxi. La vitesse les grisait. L'aventure commençait. 

...

11-Garde à vue

"Il serait normal que les assassins signalent les crimes. Après tout, ils sont les premiers informés.", Michel Audiard

0.jpgLe lendemain, Luc  fut réveillé à la suite d'un coup de sonnette. C'était la première fois qu'il l'entendait. Personne ne l'avait utilisé depuis sa présence dans son nouvel appartement.

Il avait une gueule de bois. Sortir de son sommeil lui était une torture. Il n'avait aucune intention d'aller ouvrir. Mais, la sonnerie reprit de plus belle, plus insistante. Une grimace en place de la torture. Il se leva comme un zombie. Son luxe, depuis qu'il avait pris possession de cet appartement, c'était de prendre une douche. Ces gêneurs l'en empêcheraient.

Habillé, il l'était déjà. Il n'avait plus qu'à se chausser et à descendre au rez-de-chaussée pour voir quel était l'importun.

Il ouvrit la porte et se trouva nez à nez avec deux hommes.

Le premier tendit sa carte et prononça les mots usuels de présentation.

- Monsieur Orsini? Devalier d'Interpol de Paris et voici l'inspecteur, Van Zeeland de la PJ de Bruxelles.   

Luc était décidément dans les panades. Il se frottait toujours les yeux d'un revers de la main. Ses neurones n'agissaient pas à la bonne vitesse. Il n'eut qu'une seule réponse pour concrétiser ce temps de réaction trop lent.

- Bonjour. Oui, c'est moi. C'est pourquoi? Que puis-je pour vous? Que me vaut l'honneur?

Il ne voulait pas faire du zèle. Ces paroles de bienveillance étaient automatiques, encrées dans sa mémoire.

- Nous aimerions vous parler. Le but de notre visite, je crois que vous devez le deviner un peu, non? Le commissaire Van Dorp de Bruxelles et son inspecteur, ici présent, sont descendus de Bruxelles à Paris pour vous interroger. J'ai le même but en ce qui me concerne sur un autre point précis.

- Ah. A quels sujets?

Luc bredouillait. Aux yeux de ses visiteurs, il continuait à faire l'innocent mais sans vraiment le vouloir tellement une brume épaisse avait pris place et ne voulait se dissiper dans sa tête. 

- Je crois que le mieux serait que vous nous accompagniez sans résistance au poste de police. Nous aurons tout le temps de vous mettre au parfum sur nos soucis et les vôtres. Je vous prie de vous préparer à nous suivre, cela pourrait durer la journée. Si vous avez quelqu'un à prévenir, n'hésitez pas.

Luc n'avait personne à prévenir. Son sac de voyage n'était toujours pas vidé. Il n'eut donc aucun retard par rapport à l'agenda des policiers. Pas de douche au programme. Il n'aurait pas eu le temps, non plus, d'analyser quoique ce soit de la situation.

Ils partirent à trois dans une voiture banalisée. Il devait faire confiance aux cartes présentées à l'entrée.

Sur la route, les conversations ne démarrèrent pas, de part et d'autre. Le silence permit à Luc de se poser les bonnes questions et d'éclaircir l'horizon de ses neurones.

Bruxelles? Cela devait, donc, avoir un lien avec son voyage et avec la mort de Williamson.

Devillier, de Paris, là, c'était moins sûr. Mais les soupçons qu'il avait eu à la suite de son passage dans la capitale, se remettaient en place progressivement dans sa mémoire. Cela devait avoir un lien. Le tamtam avait fonctionné dans les forums. Dans la voiture, l'air hagard, Luc regardait le paysage qui défilait devant ses yeux, comme s'il ne l'avait jamais vu. Il suivait, ainsi, sans un mot, jusqu'au bout de la route qui les menèrent à Nice.

Une heure après, arrivée au poste de police. Ils allèrent s'installer dans un petit bureau réservé aux interrogatoires. Il jeta un coup d'oeil autour de lui. Le grand miroir, sans teint, était présent sur un des murs. Pas de fenêtres. Une table. Deux chaises. Seul un ventilateur vibrait et apportait un peu d'air frais en tournant sur son socle. Dans le fond de la place, une machine à écrire qui attendait le scribe de service. Tout cela, il devait l'avoir vu, de multiples fois, au cinéma.

L'interrogatoire commença avec Jacques Van Zeeland, l'inspecteur de Bruxelles. Il avait un léger accent belge, pas question de se tromper sur son origine.

- Luc Orsini, je ne vais pas aller par des détours. Y a pas longtemps, vous étiez, nous nous sommes renseigné,  dans l'hôtel du Métropole de Bruxelles. Vous y étiez inscrit comme un journaliste mais sous un faux nom, celui de Bittoni. Y en a des, qui vous ont reconnu. Vous avez interrogé Monsieur Dumont sur Monsieur Williamson qu'il connaissait et qui avait fait une conférence, le jour même. Je suis sûr que vous ne me contredirez pas. Quel était votre but et pourquoi ce manège?  

Luc n'avait pas entendu la présence de quelqu'un d'autre dans la pièce. Mais il entendait une machine à écrire qui commençait à crépiter dans le fond de la pièce, en cadence soutenue.

- Je voulais faire un article sur Williamson, mais je voulais en garder le secret.  

- Le secret? Tiens, tiens. Comme c'est amusant, une fois. Vous agissez seul ou êtes vous envoyé par un journal? Nous savons depuis que vous n'étiez plus journaliste appointé par un journal. Vous travaillez, donc, en free-lance. Vos articles, vous les faites payer par qui?

Embarrassante la réponse. Si au moins, Luc le savait. Que répondre? Cela commençait à chauffer sous la crinière de Luc. Quelques gouttes perlaient sur son front. Sa réponse laconique vint presque automatique. 

- Je l'ignore.

- Comment, vous l'ignorez? De plus en plus marrant. Vous n'êtes certainement pas sans ignorer que le lendemain de votre visite à Bruxelles, alors que vous n'aviez pas encore quitté l'hôtel, Monsieur Williamson se faisait assassiné?

- J'ai appris. Vous n'allez tout de même pas imaginer que c'est moi qui l'ai assassiné? fit Luc avec une voix offusquée.

- Non, bien sûr. Pas encore. Nous enquêtons, Monsieur Orsini. Vous n'êtes pas inculpé. Vous êtes ici en tant que témoin, disons... privilégié. Mais, cette affaire ne s'est pas arrêtée là. Elle ne faisait peut-être que commencer.

- Que commencer, que voulez-vous dire?

- Cher Monsieur, nous sommes aussi renseigné sur votre compte dans les environs. Il parait que vous avez déménagé après plusieurs mois de vie assez ... discrète et sans beaucoup de ressources. Il semble que votre vie ait changé depuis des événements récents. Que vous vous êtes payé un certain luxe, encore naissant, je vous le concède. Mais, comme l'argent ne vient pas du ciel, qu'est-ce qui a permis ce revirement soudain?

- J'ai un commanditaire qui me paye pour mes articles.

- Ah. Peut-on avoir son nom?

- Je l'ignore.

- Vous n'avez que ce mot à la bouche, Monsieur Orsini. Je disais aussi que l'affaire ne faisait que commencer. Si je suis ici, c'est pour en apprendre un peu plus. Je ne peux me satisfaire de ce genre de réponse. Mon chef, le commissaire Van Dorp est descendu à Paris. Il n'a pas accompagné jusqu'ici, mais, je devrai lui faire un rapport bien plus circonstancié. Même à la police, on ne peut se permettre des voyages de tourisme sans résultats tangibles. Mon collègue français vous parlera d'autre chose, par après. Cette affaire-là s'est passée à Paris. Comme par hasard, vous y étiez aussi. Au fait, je suis impardonnable, j'oublie. Vous devez avoir soif. Voulez-vous un verre d'eau ou un café?

Ce moment était là pour, artificiellement, détendre l'atmosphère et pas pour humidifier le gosier de Luc. Pour lui, cela permettait une pause dans cette situation délicate, même si son cerveau continuait à surchauffer à grande vitesse. Il fit seulement signe "oui" de la tête. Van Zeeland reposa la question.

- Café avec lait et sucre ou eau?

- Café, avec les deux, merci.

Van Zeeland se leva, sorti du bureau. Il revint, de manière assez cérémonieuse, comme s'il allait servir un verre de champagne, et tendit un gobelet en plastic avec le café, le lait et le sucre avec un certain humour téléphoné.

- Voici. Service compris. Reprenons, si vous le voulez bien.

Si je le veux bien... Il en avait de l'humour, celui-là, pensait Luc. Lui aurait voulu être ailleurs. L'humour c'était pour un autre jour. Ça, oui. Il reprit son attention après avoir bu, presque d'une traite, le café sans se rendre compte de la chaleur qui lui entrait dans la gorge. Le café avait l'avantage de le remettre vraiment d'aplomb.

- Donc, vous êtes journaliste, en disponibilité et vous trouvez un mécène qui vous fait changer de vie. Vous partez à Bruxelles pour tenter de réaliser un reportage sur la conférence de Williamson. Comme vous n'avez pas assisté à sa conférence, vous cherchez à interroger quelqu'un qui en faisait partie. Celui-ci, vous le trouvez en la personne de Monsieur Dumont et il vous arrose de renseignements. Une fois, renseigné, vous le laissez en plan, sans le renseigner de la destination de ces informations. Vous suivez Williamson, nous a-t-il dit, et puis plus rien. C'est bien cela? Trouvez-vous cela normal que le lendemain, le dit Williamson est retrouvé mort? Avez vous un alibi pour cette nuit-là?  Vous ne nous prenez pas vraiment pour des cons, j'espère? Vous pouvez vous considérer, dès maintenant, en garde à vue.

Luc n'avait pas l'habitude de se faire réprimander de la sorte sans répliquer vertement. La sueur dégoulinait, vraiment, à grandes gouttes sur les joues rosies. Une garde à vu, il ne savait pas vraiment ce en quoi cela consistait. Il rassemblait seulement ses souvenirs qui se bousculaient dans sa tête. D'alibi, il n'en avait pas. Il fallait coopérer avec la police, mais que pouvait-il leur dire avec certitude? Changer de tactique? Avec une certaine humeur, il répondit avec le même ton pour commencer sa défense, sachant que la meilleure défense était toujours l'attaque.

- Je suis désolé, mais je ne vais pas pouvoir vous répondre à toutes vos questions. Oui, j'étais sur la touche. Oui, j'ai été embauché par l'intermédiaire d'Internet par je ne sais qui. Non, je ne suis pas impliqué dans le meurtre de ce personnage dont j'ignorais, jusqu'il y a peu, l'existence. Non, je n'ai pas d'alibi, j'ai été dans ma chambre dès que j'ai quitté ce Monsieur dont vous me donnez le nom et qui a été assez aimable pour répondre à mes questions. N'avez-vous pas d'autres soupçons et un autre suspect, en dehors de moi sur cette mort?

- Attention, ne confondons pas les rôles. Nous vous interrogeons et vous nous répondez. Pas d'alibi. Vous, par contre, vous semblez avoir des soupçons sur quelqu'un ou est-ce que je me trompe?

- Vous devez être au courant que ce Williamson était accompagné d'une gentille dame auquel il prodiguait un certains attachement, non?

- En effet, nous savons. Elle reste, jusqu'ici, introuvable. Elle ne perd rien pour attendre. Nous la cherchons. Elle a seulement été plus discrète que vous sur Internet. Aujourd'hui, c'est vous qui êtes sur la sellette. Mais, je vais appeler mon collègue Devilier.

Van Zeeland ouvrit la porte et Devilier apparut sans hésitation. Le miroir n'était pas vraiment un miroir du commun des mortels. Il avait tout entendu, tout vu, derrière lui. Van Zeeland continua.

- Mon collègue a en charge, le deuxième volet de la raison de votre présence. Vous étiez à Paris dernièrement, pour suivre vos hypothétiques interviews avec, cette fois, des patrons de sociétés de forums dans votre ligne de mire. Ne mentez pas, nous le savons. Deux d'entre eux ont été mystérieusement rappelés ad patres sans aucune raison apparente. De plus, nous avons découvert avec un intérêt certain vos articles pour le moins prémonitoires qui révélaient le passage dans l'au-delà. Encore une fois, vous expliquez cela comment? Vous êtes devin, vous lisez dans les cartes?

- Je comprends vos soupçons. J'aime inventé des situations. Cela a été mon gagne-pain après avoir été mon hobby. J'ai eu disons, ... de la chance. Si vous avez suivi mes articles sur Internet, vous savez que c'est mon violon d'Ingres d'inventer des "situations".

Van Zeeland commençait à rougir en résonance avec les rougeurs de Luc, mais pas pour les mêmes raisons.

- Monsieur Devilier va continuer l'interrogatoire, j'arrêterai ici. Vous parlez de violon. Nous allons vous y installer pendant le temps de la garde à vue, juste au cas où la mémoire vous reviendrait. Dans ce cas, n'hésitez pas, sonnez, il y a un réceptionniste dans cette taule 24 heure sur 24. la maison Poulaga n'est peut-être pas de tout confort, mais c'est tout ce que je peux vous donner. Pas besoin de menottes en l'occurrence. La chambre de Monsieur a déjà été préparée, astiquée, même, mais je ne suis pas sûr qu'elle soit munie de tous les gadgets de l'hôtel Métropole. Le WiFi, ce sera la sonnette. Pas d'ordi.

Tous trois se levèrent ensemble et le flic de service mena Luc dans une cellule au fond du couloir. Une petite signature sous le contrendu viendrait plus tard.

Devilier n'insista pas, non plus. D'un clin d'oeil à son collègue, il avait indiqué qu'il préférait laisser mijoter Luc, jusqu'au lendemain.

Une nuit de beuverie, d'un peu de tendresse oubliée, suivie d'une autre, moins agréable. Décidément, les nuits se suivent mais ne se ressemblent plus du tout pour Luc.

Luc avait oublié d'exiger un avocat pour le conseiller.

Aurait-il été d'un grand secours, d'ailleurs?

...

12-Lendemain de veille

"Travailler en collaboration, cela veut dire prendre la moitié de son temps à expliquer à l'autre que ses idées sont stupides.", Georges Wolinski

0.jpgAprès la première partie de l'interrogatoire, les deux policiers s'entretinrent ensemble pendant une heure. Chacun avait senti le malaise de Luc. Ou c'était un bon comédien et il les roulait dans la farine ou bien, on l'avait arnaqué pour qu'il joue un rôle auquel il ne s'attendait pas au départ. Il fallait continuer à le cuisiner et peut-être s'en faire un allié pour remonter à la source.

Pour cela, ils devaient le pousser à bout et lui proposer une sortie honorable en le faisant travailler comme avant, mais pour eux, cette fois.

Une taupe dans le système de renseignements des milieux secrets, c'était toujours un bon point d'avance.

Ils se quittèrent sur cette option et chacun repris son chemin. Après un retour à l'hôtel, ils se retrouvèrent ensemble pour dîner tandis que Luc croupissait dans sa cellule. De l'avis commun, Luc disait la vérité et cette vérité pouvait les servir.

Le lendemain arriva.

Luc avait très mal dormi. La rudesse de la banquette qui se sentait au travers du maigre matelas n'était pas la seule raison. Échafauder un plan pour se sortir de ce mauvais pas n'était pas chose aisée. Il se rendait compte qu'il était tombé dans un traquenard comme l'est un bouc-émissaire malheureux dans une affaire qui le dépassait. Pour cela, il était grassement payé, mais payé avec de l'argent de singe. Il commençait, d'ailleurs, à douter de la propreté de sa provenance.

Ils se retrouvèrent dans le local sans fenêtres.

Ce fut Van Zeeland qui reprit l'interrogatoire. Devilier était présent à ses côtés. Il attendait son tour.

- Vous avez bien dormi, cette fois, Monsieur Orsini?

Van Zeeland savait que passer une nuit en garde à vue ne devait pas être différente dans tous les bureaux de police. On y dort mal.

Luc répondit par un simple rictus. L'accent belge ressortait de ces quelques mots, mais il ne pouvait le faire remarquer. L'humour n'était pas dans la note du moment.

- Je passe la parole à l'inspecteur Devilier qui a sa part dans l'interrogatoire.

Devilier entama sur les chapeaux de roue en feignant la confiance.

- Je ne sais pourquoi, mais j'aimerais que vous partiez libre de ce bureau, le plus rapidement possible. Je vous sens un peu le pigeon dans l'affaire parisienne, aussi. J'en suis arrivé à la même conclusion avec mon collègue belge. Nous repartirions sans autre forme de procès. Lui, à Bruxelles, moi, à Paris et vous continueriez votre petit business bien payé.

- Je sais pourquoi vous voudriez me voir partir. Je vous fait probablement rire, dit Luc.

La remarque ne toucha pas le policier. Un sourire imperceptible et il sauta l'argument.

- Donc, vous n'avez rien vu. Vous vous êtes endormi dans les deux cas. Le lendemain, vous avez été étonné de ce qui est arrivé. Tout à l'insu de votre plein gré. Rien de plus. C'est ça?

- De ce que vous m'avez raconté, hier, je suis innocent. C'est vrai. Ma bêtise vient d'avoir cru à de l'argent facile et vite gagner. Quand on m'a contacté, je n'en menais pas large. L'appartement que j'occupais alors, était bien plus petit et la maison bien plus décrépie que celle que vous avez vu en me cherchant.

- Et après, ce qu'on n'a pas dit hier? Y aurait-il une petite crainte à avoir de notre côté? Vous avez oublié un point litigieux, peut-être? Un point dont vous allez nous parler, ce matin?

- Ce n'était pas vraiment cela. J'ai été à Paris, en effet. En service commandé comme pour Bruxelles.

Luc commença l'histoire de ces ratés dans les sociétés de forums citoyens pour finir par son rendez-vous qui avait tourné à l'aigre avec la dame qu'il soupçonnait être celle qui avait tué deux managers de ces dites-sociétés.

Van Zeland et Devilier écoutaient religieusement ses révélations. Il ne faut pas interrompre quand quelqu'un fait une confession. N'importe quel curé, vous le dirait. Pas d'Ave et Pater à la fin, pourtant.

Quand il comprit que les révélations arrivaient à leurs termes, Devilier reprit la parole. Il n'était pas né de la dernière pluie et les rendez-vous manqué, il connaissait.

- Bon, supposons que vous n'avez été que le dindon de la farce. Quand vous étiez dans ce restaurant, n'avez vous pas eu le moindre doute? Vous n'avez pas cherché et regardé autour de vous vers les autres tables?

Luc sentit la flèche lancée avec un amer regret dans la voix.

- Non, j'ai été con. J'ai regardé vers l'entrée du restaurant en permanence. Je ne m'intéressais pas aux autres convives. Je n'avais même pas de signe distinctif pour reconnaître mon invitée pour la soirée.

Devilier sourit. Vraiment un pigeon sorti de l’œuf, se dit-il.

L'innocence personnifiée. S'il était un maître dans le virtuel, dans le rayon du réel, il en avait encore à apprendre.

Très certainement, il avait été surveillé à l'insu de son plein gré. L'occasion était trop belle de "faire connaissance" en approche visuelle.

Avant toutes choses, avant toutes collaborations, il faudra lui enseigné quelques petits trucs de l'espionnage. Lui faire confiance était de moins en moins difficile. Tout ce qu'avait dit Luc avait été recoupé. Il s'était fait avoir comme un débutant.

- Ok. On vous croit. Parlons argent. Comment étiez-vous payé? Vos frais et le montant qui vous était destiné pour vos émoluments? Alors comment cela se passait? Vous payiez vos hôtels avec du cash. Et le cash arrivait de quelle manière?

Luc sentait la tension baisser un cran.

- En effet, j'étais payé toutes les semaines, le lundi. Je puisais de l'argent avec une carte de crédit pour moi-même et pour les frais. Je n'ai jamais osé extraire du compte plus d'argent qui celui qui me revenait. Je ne voulais pas casser les bonnes relations que j'avais avec mes nouveaux employeurs.

De mieux en mieux, se dit Devilier. Nous avons un honnête caractériel. Cela devient rare de nos jours.

- Cette carte de crédit, vous l'avez sur vous?

- Oui, la voici, dit Luc en la tendant vers Devilier en plongeant dans son portefeuille.

Devilier la prit et nota le numéro de la carte et la lui rendit. Cela devait apporter quelques bonnes idées sur qui étaient les commanditaires. L'argent, lui, il s'attendait à être infini. Probablement de l'argent noir après blanchiment. Il contactera qui de droit pour le renseigner sur le compte de son propriétaire.

- Je ne vais pas aller par quatre chemin. Vous n'êtes pas sans savoir que le capitalisme n'est plus en odeur de sainteté, ces derniers temps. Cela a fait naître des groupements dans des mouvances qui se sont appelées, les "Anomymous". Ceux-ci nous l'avons remarqué, sont souvent victimes de schismes, de dissensions et tombent très vite dans des extrêmes de tous bords, de gauche ou de droite, quitte à devenir des ennemis potentiels. Plus de pacifisme dans leurs actions en marge de la société. Nous les observons. Nous y réagissons, mais nous sommes souvent dépassés en manque de renseignements de première main qui nous permettraient d'anticiper, plutôt que de suivre. Nous aimerions remonter aux sources. Ce sont souvent les citoyens lambda, vous et moi, qui subissent les retombées positives ou négatives de leurs actions concertées. Celles-ci touchent, au besoin, au terrorisme dans le virtuel et sur le terrain dans des combats de rue dès qu'il y a une réunion à Davos ou ailleurs.

Devilier avait fait une pause en regardant, en coin, les réactions de Luc. Il reprit.

- Voilà, ce que nous attendons de vous. Travailler pour nous en continuant vos petites affaires. Vous pouvez choisir l'autre solution, mais elle devait être moins agréable. Nous avons assez de charges et de soupçons contre vous pour vous envoyer à l'ombre pendant un certain temps en attendant d'attraper les vrais coupables de ces meurtres en série. Je dis en série, parce que nous sommes persuadés que cela ne va pas s'arrêter là. Choisissez, mais vite. Le rendez-vous manqué avec cette Karin, il faut le relancer en prétendant n'importe quel artifice. Si elle tombe dans le panneau, cette fois, nous serions là pour la suivre ou la cueillir. Vous n'êtes pas de taille seul.

Nouvelle pause.

- Êtes-vous d'accord de jouer le jeu avec nous en nous renseignant de tout ce qui se tramait et de nous avertir de toutes les missions qu'ils pourraient vous demander?

Luc se rendait compte qu'il avait une chance de gagner le gros lot et en plus de le gagner dans la légalité de son hobby avec le support de la police. Le rôle d'agent double lui plaisait. Alors agent triple, cela méritait seulement une médaille de plus, une barrette invisible sur l'épaule. De plus, il pouvait toujours continuer à toucher la paie du lundi. Le sourire et sa réponse vinrent d'une traite, en soulagement de ses émotions de la nuit.

- J'accepte avec joie. Au moins, je saurai pour qui je travaille par un des bouts.

- Sage décision. Nous allons vous mettre en contact avec un intermédiaire. Il va vous instruire sur certains manquements de votre stratégie. Nous allons établir un plan de bataille. Ensuite, nous vous raccompagnerons. Comme notre voiture était banalisée, il ne sera pas trop difficile de dire que vous avez été invités par des amis. Si l'inspecteur Van Zeeland n'y voit pas d'inconvénients, nous arrêtons ici votre garde à vue. Cette expérience malheureuse pourrait vous avoir apporté une expérience dans le futur.

Tous se levèrent, une nouvelle fois, en même temps.

Luc avait envie de leur serrer la main, mais aucune main ne se tendit.

La mission s'élargissait, c'est tout.

Pas le degré d'amitié entre les missionnaires en présence. 

...

13-Plan de bataille

"Il n'y a pas d'enfants dans le cybermonde. Il n'y a que des copies.", Jean-Claude Dunyach dans "Stratégie du requin"

0.jpgIls allèrent tous les trois dans une autre pièce. Devilier pris le téléphone et fit le numéro spécial d'Interpol à Paris.

- Ici, Devilier, pourriez-vous me connecter avec le commissaire Van Dorp qui doit être encore dans nos locaux.

Tous se regardaient du coin de l’œil en attendant la réponse.

Cinq minutes, c'est long quand on attend. Enfin, la voix de Van Dorp arriva au bout du fil.

- Van Dorp, à l'appareil.

- Commissaire, nous sommes trois à l'autre bout. Nous avons pu mettre Luc Orsini sur le bon chemin. Il n'a pas trop à se reprocher. Nous avons pu constater qu'il n'est pas l'auteur des crimes qui nous préoccupent, seulement un acteur "malheureux", un pion sur un jeu d'échec dont il ne connaît pas les règles. Il est d'accord de travailler avec nous. Aussi, nous allons un peu accélérer le mouvement pour essayer de comprendre la stratégie de nos "anonymes". Comme la meilleure attaque, c'est de prendre l’initiative, nous devons établir un plan de bataille.

- Bonne nouvelle. Actuellement, c'est le calme plat, par ici. J'ai vu mon homologue à Paris. Aucune trace de notre damoiselle non plus. Calme plat aussi du côté des sociétés qui ont été touchés par les assassinats. Il y a eu quelques internautes qui en ont fait état sur leurs blogs. Des forums en ont été émus. Les blogueurs s'inquiétent de la politique éditoriale qui pourrait changer. Peur que l'on ferme leur passe-temps favoris.

- Ok. Je me doute de l'émoi que cela peut créer dans le milieu. Aussi, voici ce que je propose. Luc Orsini est à côté de moi, il donnera son idée et ses corrections si je vais trop loin. Il n'est pas encore au courant de ce que je propose de faire, donc je ne devrai pas le répéter. Il s'agit de prendre quelques risques, évidemment. Nous allons lui donner un smartphone avec lequel il pourra nous contacter. Il pourrait servir, grâce à la géolocation par GPS, nous saurons à tous moments, où il est. Nous ne serons jamais loin pour l'épauler si besoin. Il va nous communiquer des renseignements avec lesquelles il prend contact avec ses "généreux" mécènes.

Devilier fit une pause et attendit une réaction d'un des quatre acteurs de ce nouveau complot. Mais aucune contestation ne vint et Devilier poursuivit.

- Comme je disais, il faut pousser sur le champignon. Luc va, avec notre aide, puiser dans la caisse. Il prendra contact, au besoin, avec ses employeurs pour dire qu'il a besoin de plus d'argent et donc qu'il serait prêt de commencer d'autres actions plus ciblées, plus risquées et plus efficaces s'ils le veulent. Il va réessayer une entrevue avec la mystérieuse blonde qui doit avoir un lien avec l'affaire car elle a, très certainement, été à l'origine supposée des ... éliminations.  

Personne n'aurait eu le toupet de lui faire remarquer son changement d'attitude, devenue amicale par miracle envers Luc. Il avait déjà un plan d'attaque pour provoquer les réactions. Il se tourna vers Luc.

- Je crois que cela ne vous dérangerait pas de tester les limites du compte que l'on vous a généreusement gratifié. Fini les petits retraits. Faites des retraits successifs. Il doit bien y avoir un plafond. Avec le numéro de la carte de crédit qu'ils vous ont donné, nous allons essayer de suivre les transactions avec l'aide des banques. Cela peut amener à quelque chose de plus précis. Ah, oui, j'oubliais, donnez-nous aussi les adresses emails qui ont servi pour vous contacter. La vôtre peut nous servir pour simuler votre présence dans une période d'absence toujours possible. N'ayez crainte, nous travaillons de concert. Pas d'entourloupe de notre part. Vous pourrez toujours vérifier le suivi. Nous ne changerons pas le mot de passe.

- Combien d'argent dois-je retirer avec la carte de crédit?

- Comme je vous l'ai dit, allez jusqu'à la limite acceptable au départ. Bonne indication pour connaître leurs possibilités financières de leur organisation. Nous allons vous accompagner à un distributeur pendant la période des retraits d'argent. Pas question que vous vous fassiez voler. Ce serait trop bête, fit-il avec un sourire dans la voix.

- Croyez-vous que cela soit limité? Que vais-je faire avec cet argent? répondit Luc, un peu surpris de cette attitude assez peu policière.

- Ne vous en faites pas, il doit certainement y en avoir une de limite. Ce que vous allez en faire? Libre à vous, ce sera une avance pour les charges futures.

Cette fois, il rit franchement et continua.

- Avant cela, nous allons composer un email très court pour appâter votre égérie de Paris. Elle ne me semble pas une lumière du côté d'Internet. La Nikita est certainement attirée par l'odeur de l'argent. Elle va devoir se manifester ou alors, je veux bien mettre ma main au feu.

Ils s'installèrent devant un écran d'ordinateur. Luc se mit en face et s'identifia après quelques frappes rapides sous l'oeil intéressé de ses "nouveaux collègues".

- Que voulez-vous que je lui envoie comme message? 

- Voyons, écrivez ceci: "Chère Karin, Ce n'est plus une possibilité, c'est dans votre propre intérêt. Voulez-vous me téléphoner à ce numéro +33.45469666. L.

Luc supposait ainsi le numéro de son smartphone. 

- Cette Karin n'a jamais entendu votre voix, Luc? Même si elle connaît très probablement votre tête.

- Non, je n'ai jamais fait que lui écrire les quelques mots que je vous ai donnés.

- Parfait. J'ai noté l'adresse et le mot de passe de votre email. C'est le numéro de téléphone que j'ai à la taille. C'est moi qui répondrai. J'ai assez d'expérience avec ce genre de relation. Vous ne serez par inquiété et en plus, je la maintiendrai suffisamment de temps à l'appareil pour que l'on puisse la localiser. J'enverrai ce message après que nous vous aurons ramené chez vous. Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas utiliser votre adresse pour d'autres messages. Faites le mort avec eux et restez vivant avec nous. Et si on allait au distributeur de monnaie? Là, aussi, je suis curieux de savoir s'ils vont aimer ce retrait "drastique" de leur compte. A partir de maintenant, vous allez devenir plus riche par obligation et avec notre bénédiction. Je vous envie, Luc. 

Ils rirent pour effacer le stress rémanent. Devilier avait décidément le sens de l'humour à faire plomber les zygomatiques de tous les interlocuteurs de l'affaire.

Ils sortirent et allèrent à la rencontre de la banque la plus proche.

Le distributeur était à l'intérieur par mesure de sécurité. La carte dans la fente. Le code secret. Le choix de 5000 euros pour commencer et les billets sortir de l'autre fente sans inconvénient.

Luc recommença l'opération par deux fois. Et Crésus continuait à cracher.

A la troisième tentative, un message dit qu'il ne pouvait délivrer 5000 euros. La limite de 20000 avait été dépassée. Rapide calcul, lundi dernier, avait pompé 2500. Encore 2500 et le jack-pot était vide.

Devilier intervint.

- Je suppose que vous êtes satisfait. Je crois qu'on peut arrêter là. Sinon, vous allez faire sauter la banque. 

Van Zeeland avait suivi derrière eux avec un intérêt certain. "Sauter la banque", les mots de circonstance mais pas dans les paroles d'un policier.

Luc empocha la liasse de billets et retira sa carte de crédit de la fente.

Il était temps de ramener Luc chez lui. Remonter à Peille. Luc n'avait jamais imaginé, deux jours plus tôt, pouvoir revenir chez lui avec une escorte, les remerciements du jury et les poches pleines. 

Le plan dans sa globalité semblait efficace à Luc. Il était content de faire partie d'une équipe comme dans son passé au journal. 

Une heure plus tard, ils se quittèrent à proximité de son appartement, Devilier lança:

- On vous laisse ici. Ne vous inquiétez pas pour le reste. Nous prenons l'affaire en main. Au sujet des emails que j'enverrai, je vous mettrai toujours en copie cachée. Faites le mort, comme j'ai dit. Gardez le smartphone que je vous ai donné, allumé. Ce sera votre contact avec nous. Il nous permettra aussi de vous localiser avec les options que nous y avons installé. En cas de problème, composez le numéro de secours et nous arrivons dans les plus brefs délais. 

Le passé n'avait pas été meurtrier pour Luc. Son futur pourrait le rester s'il faisait le mort.

Tout est affaire de simulation, quoi...

...

14-La voix de son maître montre la voie

"La bête arrache le fouet au maître et se fouette elle-même pour devenir maître, et ne sait pas que ce n'est pas là qu'un fantasme produit par un nouveau noeud dans la lanière du maître.", Franz Kafka

0.jpg

Luc, une fois rentré chez lui, étala la liasse de billets sur la table. Il ne se rappelait pas avoir vu autant de billets ensemble.

Personne ne contesterait son magot.

Il pensait déjà à comment l'utiliser. Le garer d'abord sur un compte. En ouvrir un, d'abord. Cela faisait un temps qu'il avait supprimé le compte qu'il détenait pendant sa vie active au journal. Les banques se font payer en frais et cela, Luc ne voulait plus dans sa vie précédente.

L'argent qu'il recevait ces derniers temps, changeait la donne, même si jusqu'ici, il avait été utilisé.

Il avait envie de raconter son aventure à quelqu'un. Marika avait été sa confidente en début de semaine. Une relation de confiance s'était installée entre eux. Il y avait même des affinités qui lui faisaient rêver. Une envie de parfaire cette relation.

Il prit quelques billets en poche et se rendit vers la taverne.

Elle était ouverte. Sa déception fut grande à la vue de Marcel. Sa maladie avait été de courte durée. Trop courte pour Luc.

- Comment va, Marcel? Il parait que tu as été malade.

- Oui, je ne sais où j'ai attrapé la crève. Je ne parvenais plus à respirer. Cela va mieux.

- Et ta remplaçante? Marika, elle ne vient plus?

- Elle t'a fait impression à ce que j'entends. Elle t'intéresse? Elle est gentille et mignonne, hein? Non, elle viendra ce soir. Ce sera probablement nécessaire en fin de semaine. Je l'ai engagé, il n'y a pas longtemps.

- Tu ne sais pas où elle habite?

- Filou. Mon impression était la bonne. Elle n'habite pas loin d'ici. Elle a un appart ou plutôt un kot, à 5 minutes d'ici, dans la ruelle Marignan. Attends, je dois avoir le numéro inscrit quelque part.

Marcel alla chercher son livre des comptes et d'engagements.

- C'est ici, 18... 18, ruelle Marignan.

- Ok. Merci pour l'info. Je viendrai ce soir ou demain.

Luc le quitta et comme il connaissait la ruelle en question, ne continua pas le dialogue.

Au travers de ruelles, de rues, de passerelles, d'escaliers, il se lança en contrebas du village avec plus d'agilité que d'habitude.

La ruelle Marignan apparu. Quelques pas plus loin, le 18, presqu'effacé, apparut sur une façade.

Pas de sonnette, une cloche seulement. Il tira sur la ficelle. Un volet s'ouvrit et Marika apparut.

- Quelques instants, je descends. dit-elle.

Les instants furent plus longs que Luc pouvait l'espérer. 

Une femme a toujours du rangement à faire avant de recevoir, se dit Luc.

Elle apparut enfin à la porte, avec un sourire, toutes dents dehors.

- Je ne m'attendais pas à avoir une visite. Veux-tu monter?

- Si tu me le permets. J'ai à te raconter mon aventure.

- Monte. C'est gentil de me rendre visite. Ne fais pas attention au désordre.

Luc la suivit. Le désordre, le mot rituel de la persécution féminine, se disait Luc. Si elle savait dans quel désordre, il avait vécu avant de la connaître.

Le kot qu'elle occupait, montrait une occupation qui, visiblement, était récente. Depuis très peu de temps et pour peu de temps. Deux paquets entrouverts dans un coin. Un autre, toujours bien ficelé. Tout restait prêt à être emporté très rapidement.

Pas d'hôtel dans le village, cela devait être la raison, se dit Luc.

Luc ne fit aucune remarque. Il s'assit et commença à lui raconter son aventure de la veille, sa nuit en cellule et tout le reste.

Elle l'écouta avec attention jusqu'au bout sans rien dire.

Quand il eut fini, elle se rapprocha de lui, câline.

- Mais tu reviens de l'enfer, mon Luc, fit-elle avec un sourire en coin.

Luc sentait qu'elle se foutait un peu de lui mais il n'avait pas envie de se quereller avec elle.

Bien au contraire, il voulait se voir consoler, se faire aimer, en plus... secrètement.

- Je peux te dire que je n'en menais pas large.

Marika lui plaisait depuis leur première rencontre et apparemment, elle n'était pas insensible.

Ni l'un, ni l'autre ne sut qui prit l'initiative. Ils se retrouvèrent d'abord les doigts enlacés. Ce furent le résultat de l'émotion vécue pour Luc et celle ressentie à la suite de cette histoire racontée et qui avait des relents d'histoire vécue par Marika. Ils se prirent dans les bras l'un de l'autre. Des baisers éperdus. Luc entraîna Marika vers ce qui semblait être sa couche, un grand divan-lit. Caresses, baisers se succédèrent de plus belle dans un rythme de plus en plus endiablé.

L'aller simple vers l'amour dont on ne s'intéresse pas du retour.

Leurs ébats ne s'arrêta que tard dans la soirée. Nus, ils se cherchaient les endroits les plus sensibles, les plus érogènes. Ils s'endormirent, repus de plaisirs partagés. Luc avait oublié sa vie dans l'ombre d'Internet. Les délices de la réalité existaient. Seul un rêve résiduel de la virtualité pouvait encore lui rappeler sa vie de solitude. Ce besoin qui avait fait partie de ses heures de délassements, n'effleurait plus ses envies. Marika avait comblé tout cela.

Quand Luc se réveilla, le soleil inondait déjà la pièce. Son premier réflexe fut de rechercher la caresse, de tâter l'autre moitié du lit.

La couche était encore chaude. Les plis du drap reflétaient encore les retombées de leur soirée, mais la place était désespérément vide. Marika lui manquait déjà.

L'amour avait rempli quelques interstices vides de sa vie. Il se sentait vouloir vivre d'autres épisodes au grand air. Une vie qui lui avait échappé jusqu'ici et il avait envie de tourner la page précédente définitivement.

Il sentit le fumet du café en provenance de la pièce voisine, mais aucun autre bruit ne s'en échappait.

Après quelques étirements, Luc se sentait plus fort que jamais. Le soleil perçait les rideaux.

Sorti du lit, il se dirigea vers la cuisine en suivant le fumet du café. Le percolateur était branché et tenait le café au chaud. Pas de Marika à l'horizon.

C'est alors qu'il vit une enveloppe sur la table avec ces mots « Cher Luc ».

L'inquiétude lui glaça le sang.

Pourquoi avait-elle dû passer par l'intermédiaire d'une lettre plutôt que de lui dire en face?

...

15-Une bombe à fragmentations

"La guerre, c'est la guerre des hommes. La paix, c'est la guerre des idées", Victor Hugo dans "Fragments"

0.jpgLuc ouvrit l'enveloppe. Elle n'était pas scellée.

Une longue lettre en sortit et Luc lut, jusqu'à plus soif.

« Cher Luc,

Hier, nous avons tous deux vécu une journée exceptionnelle. Je n'ai pas eu beaucoup d'occasions d'en vivre de pareilles, pas eu beaucoup d'amants comme toi dans ma vie.

Je crois que mon intuition féminine me permet de dire que cela a été de même pour toi.

Je t'ai raconté une partie de ma vie, mais j'ai laissé dans l'ombre la dernière partie de mon histoire.

Cette partie-là n'est pas très reluisante.

Tu vas peut-être me haïr à la suite de ce que je vais t'apprendre, mais je crois que notre nouvel amour ne mérite pas de mensonges.

Avant de sortir et de reprendre mon boulot temporaire à la taverne, je me suis senti obligée de te révéler la suite.

Contrairement à ce que tu as pu croire, ce n'est pas un hasard si je suis arrivé à Peille.

J'étais en service commandé. Mon histoire a donc fini par une chasse à l'homme. L'homme, c'était toi. Peu glorieux, cet épisode de ma vie, pendant lequel je me suis obligé d'obéir au doigt et l’œil, piégée, sans plus pouvoir me poser trop de questions. Tu sais, on commence par presque rien. Puis on se sent pris dans la tornade des gains faciles, on saute à l'étape suivante sans s'en rendre compte. Comme pour une drogue, c'est seulement une volonté de sortir au plus vite d'une misère non voulue. On joue alors à la pute. J'ai aussi quitté mes parents en Roumanie pour aller vers la terre promise, vers l'ouest, ce Far West dont on y dit que tout est possible si l'on en croit la publicité qui nous arrivait sur nos télévisions d'un autre âge.

Ce que cette pub ne disait pas, c'est que même avec un diplôme en poche, on n'atteint pas l'eldorado rêvé. De guerre lasse, j'ai postulé via Internet et une occasion, une proposition alléchante m'est arrivée. Tout comme toi, probablement. Banale et alléchante.

Cela semblait plein d'avantages. Inoffensive. Bien payée et pour pas grand chose. De la surveillance était le job. Gardien d'une maison ou d'une personne, rien de plus. Un rapport hebdomadaire qui relatait les faits. Rien de plus. Et cela a marché jusqu'au moment où j'ai demandé une augmentation car j'avais besoin de plus d'argent pour ma fille. Encore quelque chose que je ne t'ai pas dite. J'ai une fille dont le père a pris la clé des champs et qui vit toujours en Roumanie. Elle suit des cours.

Là, pour l'augmentation, ils étaient d'accord, mais il fallait mériter cette « augmentation ». L'étape suivante fut en dents de scie, mais avec des crans et beaucoup d'arêtes à se planter dans la gorge. De plus en plus durs et assérée, cette scie.

L'organisation, elle, ne se mouillait pas. Elle ne signe jamais ses forfaits. Moi, je devais m'exécuter et passer à des actes de plus en plus répréhensibles comme une zombie.

Cette Karin dont tu m'as parlé, est probablement arrivée au stade du meurtre avant moi.

Je suis seulement sur la marche précédente sur l'échelle des actes délictueux avec une petite avance à l'allumage sur toi.

Les meurtres font partie des attributions.

Mais, revenons à nous.

J'étais donc chargée de ta surveillance et j'avais déjà envoyé deux rapports sur celle-ci.

Si les relations se gâtaient avec toi et nos employeurs, je suis certaine que je recevrais un ordre de t'éliminer ou quelques autres procédés du même acabit. L'aurais-je fait si je ne t'avais pas connu vraiment? Je l'ignore. Mes commanditaires, eux, doivent penser que j'aurais pu comme une mercenaire. C'est fou comme on devient docile quand on est exigeant de la vie et que celle-ci n'est pas à la hauteur des ambitions. Cela devient vite de l'esclavagisme volontaire après le premier faux pas.

Pour leur malheur, je suis tombée amoureuse de toi.

Je ne sais si tu me pardonneras de t'avoir trompé lors de notre première rencontre.

La place que j'ai prise à la taverne, était une couverture temporaire.

Ton déménagement, ta vie qui a progressivement changé dans plus de luxe, j'en ai fais le rapport.

De ta garde-à-vue, je ne l'ai pas fait, heureusement.

Voilà, tu sais tout ce que je voulais te dire avant de partir ce matin.

Ce que je sais, aujourd'hui, c'est que je t'aime.

Marika. »

Luc n'en revenait pas. Il avait reçu un uppercut dans l'estomac. Ainsi, il avait risqué sa vie sans s'en rendre compte. La mission de Marika se limitait en une surveillance étroite de sa personne et à son élimination au cas où Luc aurait pris la tangente.

Il s’habillât lentement, pensif. Tous ses gestes étaient devenus automatiques.

Instinctivement, il enfila les tartines dans le grille-pain qui se trouvait sur la table et bu le café, en attendant, qu'elles prennent une allure dorée. Toutes ses idées restaient figées. Le déjeuner n'avait, pour lui, pas plus de goût que du papier mâché.

Il quitta l'appartement et se mit à déambuler dans les ruelles du village.

Physiquement, il butait sur les pierres sur son chemin. Intellectuellement, sur certains points d'un nouveau plan qui s'échafaudait dans sa tête.

Si Marika ne continuait pas à remplir son rapport sur lui et sur ce qu'elle avait découvert, c'était elle qui entrait sur la liste noire des personnes à éliminer. Dans ce milieu, on est vite dans la ligne de mire d'une balle perdue. Le statu quo n'était plus permis ni pour l'un, ni pour l'autre. Lui pardonner n'était pas le problème. Il connaissait les affres de la vie sans le sous, pour l'avoir vécu et comprendre par quel extrémité, on cherche à s'en sortir.

Il revint à son appartement, rassembla ses affaires dans les paquets vides qui traînaient encore, non remisées. L'argent qu'il avait pompé, une dernière fois, s'étalait encore sur la table. Cumulé avec les résidus des émoluments précédents, cela représentait une somme suffisante pour recommencer une nouvelle vie.

Luc n'y avait pas encore pensé jusqu'ici mais cette fois, son idée emplissait totalement son esprit. Il fallait partir, mais, plus seul. Il fallait aussi téléphoner à son père. Renouer avec lui. Il y avait souvent pensé sans oser lui raconter sa déchéance, la perte de son emploi. Son smartphone allait lui servir une première fois. D'une voix cassée, enrouée, il entama la conversation.

- Papa, ici, c'est Luc. Je dois m'excuser du fait que je n'ai plus donner de mes nouvelles.

Il lui raconta les dernières nouvelles, la rencontre avec une jeune fille sans aller dans trop de détails et finit par lui demander s'il pouvait venir lui présenter son élue.

Les événements se déroulèrent mieux que prévu. Son père l'attendait avec impatience. Luc n'avait plus qu'à s'informer des horaires des trains. Il lui dit qu'il retéléphonerait très vite et le quitta.

Il laissa le tout rassemblé en paquets et se dirigea vers la taverne.

Marika était en train de nettoyer les tables quand il pénétra dans la taverne. Marcel était absent. Pas d'autres consommateurs à cette heure matinale.

Dès qu'elle le vit, elle lui sauta au cou.

-Je suis si heureuse que tu aies compris que désormais, je ne pouvais plus être un danger pour toi. Plus rien n'est comme avant. L'argent, je m'en fous, dit-elle, pleine d'excitation..

Après le baiser, Luc lui mit un doigt sur la bouche pour lui donner le temps de lui faire redescendre de ce paradis fictif.

-Comme tu dis, plus rien n'est comme avant. Il nous faudra fuir avant que nos employeurs ne se rendent compte que nous les avons trahis.

-J'ai pensé à cela. As-tu des idées d'où nous pourrions aller ?

-J'ai une somme assez rondelette, un faux passeport, pas encore utilisé. Que dirais-tu de m'accompagner en Italie? Je suis italien d'origine, je te rappelle. De la région de Venise, plus précisément. J'ai téléphoné à mon père. Il est prêt à nous recevoir. Je ne t'ai pas dit que si j'étais journaliste de formation, mon rêve serait d'ouvrir un petit restaurant pour touristes. Le patelin de ma jeunesse s'était fait une spécialité du tourisme. J'ai quelques dons en cuisine. Quand je vivais avec quelques euros en poche, je m'étais fait un challenge de préparer de bons petits plats pas chers pour les copains et la famille. J'ai téléphoné à mon père. Il attend la confirmation de notre arrivée, si tu es d'accord. Peut-être aura-t-il de bons filons pour nous caser. Il a toujours désiré que je me range, que je me marie pour avoir, un jour, de petits enfants. Les bambini des Italiens restent une raison de vivre. Si cela ne marchait pas, je peux toujours postuler pour un poste de journaliste en freelance pour un journal local. Qu'en penses-tu ? Veux-tu m'accompagner?

Marika, toujours dans ses bras, buvait ses paroles. Il avait digéré tout cela sans interrompre mais elle devait y mettre de l'ordre dans le temps. Sa pensée calait. Elle savait que tout doucement, il fallait qu'elle lâche prise. Elle était déjà allé trop loin dans les étapes d'agent secret. Luc avait raison. Sa position était devenue problématique. Elle risquait d'être brûlée très vite si elle délivrait des messages mensongés ou incomplets. Une autre mission, dans ces conditions, il ne fallait pas y songer.

Luc continua à la suite de l'absence de réponse de Marika par dire:

-Je t'ai dit que la police française possède l'adresse et le mot de passe que j'utilisais pour communiquer avec nos employeurs. Ils vont certainement prendre ma relève. S'ils ne changent pas le mot de passe, je pourrai toujours jeter un coup d’œil sur le suivi de l'affaire. Ils n'ont plus besoin de moi que dans de rares cas, d'une confrontation physique. Et encore... Il est toujours possible de trouver un sosie chez eux pour me représenter.

Luc semblait essoufflé, tant il avait d'arguments à donner en même temps. Son imagination éclatait. Les mots qui sortaient de sa bouche, ne suivaient pas le rythme de sa pensée et de ce qu'il voulait dire. On aurait dit une bombe à fragmentations dont les fragments déviaient dans tous les sens de leur trajectoire.

Et Marika qui restait muette...

...

16-Dans l'ombre des extrêmes

« Les extrêmes marquent la frontière au-delà de laquelle la vie prend fin, et la passion de l'extrémisme, en art comme en politique, est désir déguisé de mort. », Milan Kundera dans l'Insoutenable légèreté de l'âme

0.jpg

Quelque part à Amsterdam, dans un appartement luxueux. Jan Van Koel réfléchissait en regardant sur les canaux par la fenêtre. La situation n'était pas claire. Si à Bruxelles, tous s'était bien passé comme il le désirait, à Paris, cela avait quelque peu foiré.

Deux affaires réglées, alors qu'il était planifié d'en passer le double dans la même journée.

La police avait désormais une foule d'indices. Trop d'indices.

Éléphant Rose l'avait, en plus, contrarié dans ses plans. Il ne se rappelait que du premier pseudo utilisé par Luc. Derrière ce pseudo, celui-ci avait pris trop de liberté qui ne plaisait pas à Jan, son commanditaire, son sponsor comme il aimait le penser. Son intuition maladive, presque féminine, son scepticisme l'avaient mis dans le désarrois. Il faut dire qu'il avait quelques lunes à son actif.

Depuis qu'il avait reçu le dernier rapport de Marika, le doute s'était installé dans son esprit. Ce rapport était toujours très détaillé, presque heure par heure. Toutes les circonvolutions de Luc y étaient mentionnées.

Son plan devait se faire dans la discrétion, en crescendo et sans fanfares ni trompettes jusqu'au moment opportun. Pas de publicité, ni d'interfaces malheureux.

La docilité vis-à-vis du "système" était la seule manière d'envisager sa réussite. Jan l'avait créé et l'avait imposé à tous ses membres. Ses membres auxiliaires n’étaient évidemment pas dans le coup.

Il se rappelait du choix de Luc comme auxiliaire. Il avait été contre ce choix, mais avait dû se résigner aux arguments et aux résultats des votes des autres membres, pris à main levée lors d'une réunion.

L'organisation n'avait pas été compromise, mais il fallait prendre plus de précautions.

Jan aimait les gens qui agissent au doigt et à l’œil, sans réfléchir, comme il l’avait fait dans sa jeunesse, à l'armée.

Pas d'actes gratuits qui sortaient de la stratégie. Seulement des actes à valeur ajoutée pour l'organisation.

C'est alors, que le téléphone sonna.

-Vic De Storm, à l'appareil. Êtes-vous au courant qu’Éléphant Rose avait siphonné son compte? Vous n'avez pas, vous-même, soldé son compte, tout de même?

Vic était le trésorier du groupe. Jan restait la patron. Il avait apporté la plus grande cotisation et le projet. L'argent, pour lui, n'était pas le problème.

Le fait que Luc ait pu vider le compte ne l'inquiétait pas, mais c'était l'action, elle-même, qui le gênait.

Jan avait fait fortune plusieurs fois. Dans le pétrole d'abord, quand le pétrole se raréfiait et que les prix étaient à la hausse, alors qu'il avait fait son marché à une époque où le commun des mortels estimait que les prix de cet or noir végétaient au raz des pâquerettes. Ce fut les métaux, ensuite. Ceux qui devenaient rares et qui servaient à toutes les occasions dans la production des gadgets de l'électronique. Chacun avait apporté l'effet de levier à sa fortune. D'une famille d'afrikaners, l'Afrique du Sud avait été son champ de bataille préféré pendant la période de l'apartheid. Il était imbattable sur les cours des matières premières. Les cours de sociétés ne l'intéressaient pas. Sa dernière trouvaille était l'or.

Acheter la rumeur et vendre le produit fini, c'était sa stratégie fondamentale. Sortir des marchés dès que ceux-ci présentaient les premiers accès de faiblesses pour se relancer dans un autre créneau que personne n'avait encore décelé auparavant, représentait toute sa stratégie financière et commerciale. En fin psychologue, il avait l'aide de son intuition, son arme de persuasion personnel, comme il le disait.

Sans rien faire, rien qu'avec des placements judicieux, il pouvait reconstituer n'importe quel trou sans entamer le capital. Enfin, capital, dans son cas était un grand mot. Il était réparti dans beaucoup de pays et dans beaucoup de domaines. Alors, l'argent cannibalisé par Luc, il n'en ferait aucun drame en temps normal.

Le problème, il n'était pas dans un état normal. Politiquement, il rongeait son frein. Un coup d’État, il le savait, ne se crée plus par la force dans un pays, dit civilisé. Ce sera, donc, aux élections qu'il devait trouvé une entrée en politique dès que les marrons y seraient devenus assez chauds pour qu'il se propose de sortir de l'ombre.

Il ne "roulait" pour personne sinon pour lui-même et cela depuis longtemps. L'extrême gauche, l'extrême droite qui avait pris quelques échelons dans son pays ne l'émouvait pas outre mesure. Il ne faisait partie d'aucun parti politique sinon le sien qu'il tenait sous le manteau. Liquider ses ennemis et pousser les amis, vers le faux pas, au besoin quand ceux-ci prenaient trop la tangente. "Éliminer", pour suivre une vieille pub d'eau gazeuse, qu'il adoptait en visant la seule phase finale.

Jan avait l'âge de la retraite dans une autre vie active plus "standard". Des cheveux argentés avaient remplacé des blonds, du plus bel effet. Amis, plutôt qu'ennemis, son sourire malicieux ne dépareillait pas à son allure et lui donnait un aspect de séducteur d'âge mûr.

Il avait créé son groupe dans une sorte de baroud d'honneur, sans lui coller d'étiquette. Son bouquet final était de fomenter un coup d’État par une suite d'actes qui mettraient la population en émois. Une fois que la machine avait été chauffée à blanc, il serait arrivé comme un sauveur avec les paroles de rédemptions comme un Messie de la politique.

Pourtant, Jan exécrait la démocratie. Trop lente à réagir aux événements. Trop lourde à son gré.

Il finit par répondre.

- Non, j'ignorais. A-t-il prévenu? A-t-il envie de nous fausser compagnie?

- Je ne comprends pas la manœuvre. Le rapport de Marika ne donnait pas l'impression que cela puisse arriver. Éléphant Rose vient de déménager pour s'installer plus confortablement mais sans changer d'horizon. Il est toujours à Peille. Je proposerais d'attendre avant de recapitaliser son compte comme seule manière de voir venir.

-Bonne idée. Tout à fait d'accord avec toi, Vic. Cela ne me dit rien qui vaille. Qu'est-ce qui lui a fait changé d'optique? Je propose qu'on en discute ce soir.

-D'accord. Je préviens les autres. A 20 heures, comme d'habitude.

Et il raccrocha.

Un quart d'heure après, autre coup de fil.

- Salut Jan. Nos affaires progressent bien, non? Les flics semblent patauger dans nos petites manœuvres parisiennes. Karin est parvenue à passer entre les mailles du filet. Pouvions-nous espérer meilleure opportunité?

Vu la voix ferme de Steph, Jan n'avait aucun besoin pour lui ajouter un nom. L'optimiste de service, comme il l'appelait.

- Écoute Steph, je sais que tu es l'optimiste de la bande, mais les policiers de Paris sont sur le qui-vive. Ils ne sont pas cons, du tout. Nous devons rester très prudents. Nos mercenaires restent des hommes avec leurs erreurs de stratégie surtout que cette fois, ils l'ignore et n'en connaissent pas les pourtours, ni les buts de notre action. Comme je l'ai proposé à Vic, nous devons nous réunir pour en discuter et décider en commun accord de ce que nous devons faire, tout en restant discret pour que les médias ne sentent pas l'oignon. Sinon, je ne réponds plus de rien.

A 20 heures, les cinq membres du club étaient réunis autour de la table ronde du salon de Jan. La table était d'ailleurs plus grande que le nombre de convives présents.

Celui-ci ouvrit la séance.

- Je vous ai donné rendez-vous pour parler "stratégie". Éléphant Rose, vous savez notre gars de Peille, nous donne quelques soucis. Il plonge dans la caisse. Il a vidé son enveloppe. Je ne sais ce que cela signifie. Il était chargé de servir de bouc-émissaire, de disjoncteur, dans le cas de problèmes majeurs. Il était bien payé pour le travail qu'on lui demandait, mais il était seulement prié de ne pas nous gêner dans notre action. Vic et moi avons déjà décidé de clôturer temporairement son compte en attente d'être mieux informés. Alors, je pose la question, gardons-nous la confiance vis-à-vis de lui. En résumé: stop ou encore?

Steph prit la parole.

-C'est moi qui l'ai fait entrer dans le jeu de quilles. Il avait des dons indéniables pour foutre la merde dans les réseaux sociaux d'Internet. Sans emploi. Vivant chichement, il était la victime rêvée. Que dit Marika de ses états de services? Elle qui suit l'affaire avec beaucoup de maîtrise.

-Elle est peu loquace, ces derniers temps, sur le sujet. Rien ne semble troubler la "fête", mais...

Il prit un pause et un autre interlocuteur pris la parole.

-Je propose qu'on lui tende une perche. Qu'on l'envoie à nouveau sur le terrain des opérations dans une autre mission. Avons-nous encore Karin sur le terrain. Elle connaît notre organisation et nos buts.

- Absolument. Oui, Karin est toujours à l'affût. Puis, si, cela foire vraiment, que Marika nous trompe dans la foulée, on envoie Karin pour les éliminer.

Point suivant...

La démocratie à cinq, c'est fou comme cela allait plus vite.

Et Dieu dans tout cela, pourrait se dire le religieux, perdu dans ses pensées et sa conscience.

Jésus Christ, lui, il avait eu douze apôtres avec un traître, parmi eux.

On n'allait pas réécrire l'histoire depuis la nuit des temps.

...

17-Retour aux sources

« La vie ne peut être comprise qu'en remontant à sa source première. Cette source est à jamais douce et sans fin. », Swâmi Râmdâs

0.jpgLuc avait perdu le souffle après cette rafale de mots et d'idées. N'y tenant plus, il arrêta pour attendre la réaction de Marika qui vint laconique.

-Nous partons. J'en ai assez de faire l'idiote. Trop longtemps que ça dure à exécuter leurs ordres.

C'était à elle de prendre les conclusions de sa décision. Elle le fit avec plus de souplesse, le plus de calme qui tranchait avec celle de Luc. La chronologie des événements qui suivraient, étaient déjà dans sa tête.

-Je n'ai aucun contrat avec la taverne. Je vais contacter Marcel ou lui écrire un billet pour l'avertir qu'il devra chercher une autre aide. Je dirai que je dois retourner voir ma mère malade en Roumanie. Pas besoin d'avertir qui que ce soit du côté de nos employeurs, par contre. Ils s'apercevront dès lundi prochain que mon rapport hebdomadaire n'arrivera plus jamais, du moins par mes soins. Je n'ai pas d'autre passeport que l'officiel, mais nous sommes en Europe. Ce ne sera pas utile de le présenter par le train. Alors, viva Italia. J'ai toujours rêvé d'aller à Venise.

Luc en déduisait qu'elle avait compris qu'il fallait déguerpir de Peille sans demander son reste.

Lui devait encore téléphoner à son père. Celui-ci allait être étonné qu'il reprenne contact. Il essaya de contrôler son stress en lui disant plus calmement.

- Si tu savais comme je suis content que tu prennes cette décision. Pas sûr que ce soit la bonne solution de couper les ponts et ta contribution avec nos employeurs. Comme je l'ai fait, envoyer le mot de passe aux flics ne serait pas une mauvais idée comme alternative. Mais on peut le faire en dernière minutes. Le mieux serait, actuellement, que l'on reprenne son calme, que l'on rassemble toutes nos affaires transportables. Il n'y a plus de train aujourd'hui. Donnons-nous rendez-vous demain matin? Je préviens mon copain. Il nous mènera à la gare de Nice. Le train pour Venise est à 10:25, demain, j'ai vérifié, nous pourrions atteindre Venise en moins de quatre heures par le train. Tu as raison, pas question de prendre l'avion. Trop de contrôles aux aéroports. "Andiamo a Venezia", comme on dit chez moi. J'ai oublié de te dire: je t'aime, aussi.

L'aventure continuerait mais, sous d'autres cieux. Pas nécessairement plus clémente, cette aventure mais, de toutes manières, moins dangereuse pour deux touristes comme eux.

-Au fait, Luc, tu connais mon pseudo "Marika". Ce n'est pas mon prénom. Mon vrai nom est Maria Slowska. Un jour, peut-être, je te présenterai à mes parents. Ils ne connaissent pas de Marika. Tu verras, ils sont sympathiques et ils t'adopteront immédiatement. Ils pensent encore que j'ai un petit magasin à Paris, comme je leur ai écrit, Ils pensent que tout marche bien pour moi. Il vont être surpris.

-Maria. J'aime aussi. C'est le prénom de ma mère.

Luc, pris d'une envie indicible, l'embrassa sur les lèvres. Elles étaient fraîches, douces. Le baiser dura dans un plaisir partagé. Il n'était plus question de travailler, mais de, seulement, se préparer et puis faire l'amour. Se retrouver une dernière fois à Peille, ensemble.

Le lendemain, comme prévu, le copain de Luc conduisit Maria et Luc à Nice. Ils arrivèrent avec un peu d'avance à la gare de Nice.

Dans le train qui les emmenèrent vers Venise, Luc tenta une connexion Internet. Le WiFi était installé et, comble de bonheur, la connexion avait un bon débit. Plonger dans les mails fut sa réaction automatique.

Le plus ancien mail, chronologiquement qui n'avait pas encore été lu, était celui de ses ex-employeurs auxquels il n'avait pas donné de préavis de cessation d'activités. Un dialogue en style de "tchat" commençait entre des inconnus qui s'ignorent et ne savent vraiment plus qui est à l'autre bout.

-Cher Monsieur, Nous avons constaté que vous avez soldé votre compte? Avez-vous l'idée de nous faire faux-bond? Bien à vous".

La réponse apparaissait, à peine une heure après, dans le courriel suivant.

-Pas du tout. J'ai eu une opportunité d'achat de l'appartement que j'occupe actuellement. J'avais besoin de dix pour-cents du prix de la vente pour le compromis de l'acte d'achat. J'aime Peille. Je comprends votre surprise. J'aurais dû vous prévenir. Je suis prêt à plus de charges pour compenser. Bien à vous".

Décidément, la police française avait pris son rôle d'intermédiaire en porte-paroles de Luc, très au sérieux. Cela lui donnait une impression d'une force personnelle indicible par personnes interposées. Bien répondu, se disait-il.

Luc referma son netbook. Il se lova sur l'épaule de Maria qui avait pris une avance sur le l'investissement en sommeil.

Si tout allait bien, ils allaient arriver à Venise vers 21 heures. Le train avait quelques arrêts en cours de route.

Il avait téléphoné à son père. Il y eut des larmes sur le fil en aller et retour. Tous deux étaient heureux des retrouvailles après une dispute qui avait creusé un fossé entre eux. Une nouvelle vie se présentait sous les meilleurs auspices.

Son père l'attendrait à la sortie de la gare comme il était prévu.

La gare de Santa Lucia de Venise apparu à l'heure dite.

Ils descendirent du train encombrés de quelques bagages, à peine plus importants que le touriste habituel qu passerait des vacances à Venise. Toujours, très encombrée les quais de la gare. 

Un homme, seul, était dans la gare dans la foule. Luc n'eut aucune peine à le reconnaître. Pas eu le temps de vieillir, Papa, pensait Luc.

Le père fut tous sourires pour les accueillir. Maria suivait à quelques pas.

- Papa, voici, Maria dont je t'ai parlé. Je voudrais que tu l’accueille comme moi.

- Luc, tu as un goût du tonnerre. Ne laisse jamais Maria avec moi seul. Tu sais, un Italien arrive à oublier son âge. Je serais capable de lui faire la cour, dit-il, avec un accent chantant et en riant de ses bonnes paroles en embrassant sa future bru.

-Que dirait Maman? A mon avis, elle ne serait pas d'accord, répondit Luc. 

Ils rirent tous ensemble.

Une voiture Fiat que Luc ne connaissait pas, les emmena.

-Tu as changé ta vieille Mercedès, Papa?

-Bien sûr, quand on vieillit, il faut se réveiller plus promptement au volant. La Mercédes avait bien 10 ans et pour ne pas m'endormir au volant, j'avais besoin de quelque chose de plus nerveux, de plus moderne.

Moins d'une heure après, ce fut l'arrivée dans la maison familiale dans l'arrière pays près de Trévise. Traverser ainsi la Vénétie et y trouver la région la plus riche d'Italie, ce n'était pas difficile à l'admettre. Des villas anciennes, de vieilles maisons familiales se présentaient derrière des grilles en fer forgé et gardaient un certain charme médiéval. Les éloges de Maria faisaient rougir de fierté, le père de Luc.

A l'arrivée, la Mama les accueillit. Elle avait gardé moins de mots français dans son vocabulaire pour exprimer sa joie. Mais a-t-on besoin de mots dans ces cas-là?

Le rez-de-chaussée de la maison était devenu un gîte pour touristes.  Ils habitaient au premier étage.

Une chambre de libre, au rez-de-chaussée, une occasion rêvée pour une lune de miel, se dit Luc, en secret.

...

18-Epilogue à épisodes

"Dans la vie, quand on pense le dernier acte arrivé, on s'aperçoit souvent que la pièce ne se comprend pas sans son épilogue.", Richard Joly
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Quinze jours se passèrent.

Maria et Luc passaient de véritables vacances près de Venise. Le temps était superbe avec un léger vent pour refroidir l'atmosphère.

La vieille maison avait des chambres complètement rénovées récemment. Luc avait difficilement reconnu la chambre de sa jeunesse, tellement elle avait été changée, agrandie. Il y avait, depuis le départ de Luc, une annexe qui servait de petit restaurant pour servir les déjeuners avec vue sur le jardin.

 Luc se demandait comment il avait pu quitter tout cela.

 En cette arrière saison, il n'y avait que quelques couples de touristes dans trois autres chambres. Une maison d'hôtes, cela veut dire des repas servis à heures fixes et ensembles. Au petit restaurant du matin, le père de Luc avait organisé de petits soupers pour fêter le retour de l'enfant prodige. 

On riait souvent, à table. La région de Trévise est connue pour son vin et sa gastronomie. Les histoires et les anecdotes se succédaient. Pas question de raconter l'histoire vraie dans son entièreté. Tant de choses à se raconter sans pouvoir effleurer les parties trop noires du passé. Pas d'acte de contrition. Une véritable lune de miel, après le déluge de fiel qu'il avait déversé sur la Toile.

Luc était au paradis.  Maria et lui s'étaient mis d'accord sur un scénario probable, banal, très banal d'une rencontre fortuite. Selon celle-ci, il n'avait pas été viré. Il avait démissionné, récemment. Il voulait changer de vie. Revenir à ses premières amours. Retrouver le village et les copains. L’Italie lui manquait. Pour Maria, l'histoire du petit magasin dont elle avait rêvé, revenait avec de multiples histoires apportées par la seule imagination d'un rêve.     

Depuis son arrivée, il avait continué à consulter ce qui se passait sur Internet, mais il n'intervenait plus activement. Il avait délégué ses "affaires". Maria avait envoyé deux derniers rapports d'activités de Luc qui déviaient, très sensiblement, de la vérité pour donner du champ à leur fuite.

Tout allait décidément bien vite pour Luc qui nageait dans ce nouveau bonheur. Les sentiments par rapport à ce qu'il lisait, allaient de l'effroi à la jubilation en transitant par l'étonnement.

Il était devenu le spectateur du prolongement de sa propre histoire. Un roman feuilleton dont il connaissait les prémices mais pas le dénouement. Les épisodes défilaient comme une sorte de  thriller de l'été Indien dans cette arrière saison et prenaient forme au fur et à mesure, via ses mails. La presse française racontait les acquis de la police sans en connaîitre les artifices internes pour y arriver. Les mails donnaient leur préparation.

Manifestement, l'affaire avait monopolisé du monde à Interpol.

Le fil de l'histoire avait continué par la mission dont aurait dû être chargé Luc par ses ex-commanditaires. 

Il s’agissait d'aller déposer un sac qu'il trouverait à la consigne, au milieu de manifestants qui devaient avoir un meeting à Paris et dans d'autres villes. 

Luc se doutait bien du genre de colis qu'il pouvait s'agir. On poussait apparemment les choses dans le terrorisme. Le but était de désorganiser, de faire peur les foules. Actionné à distance par un émetteur, très probablement, une bombe devait faire sauter le colis.

La récupération du sac avait été normalement interceptée par la police. Le détonateur dégoupillé par le service de déminage et un sosie de Luc comme transporteur de la bombe désamorcée.

Un article d'un journal parisien relayait ce qui s'était passé à Paris avec un grand titre.

"Une tentative d'attentat a échoué à Paris".

L'article allait dans le détail mais ne racontait que ce que la police débitait comme informations, ni de la procédure d'évitement si ce n'est un contrôle de routine bien opportun qui avait remarqué un paquet suspect.

Il devait y avoir eu une filature qui avait dû suivre ou peut-être que la fameuse Karin avait été télescopée au préalable.

Mais, la pelote de laine tomba. Le fil se défit. La police remonta à la source, à Amsterdam. 

Du centre de la pelote de fil au dernier échelon, ce n'était pas rendu public, non révélé par la presse.

Il ne fallait pas donner peur à la foule avec descriptions trop précises.

Toute l'organisation se révéla ainsi, moins invincible que prévu par elle.

Il lut un entrefilet à la 3ème page d'un quotidien.

"Jan Van Koel, le grand argentier, a été retrouvé pendu dans sa maison d'Amsterdam".

Dans le même temps, Luc reçu un message à son adresse email qui lui était destiné.

- Monsieur Orsini alias Éléphant Rose, (vous permettez que je continue à vous appeler ainsi)

Vous avez probablement suivi l'affaire par nos interventions et par la presse. Nous n'avons pas suivi vos déplacements, même si nous savons que vous n'êtes plus à Peille.

Notre entente cordiale a porté ses fruits. L'organisation mafieuse a complètement été dissoute. Elle partait d'Amsterdam et avait quelques membres. Le principal organisateur, initiateur du projet s'est donné la mort avant que nous ayons eu le temps de l'appréhender. La police d'Amsterdam a capturé les autres membres à leur domicile. Nous avons conclu un pacte avec la presse pour que l'affaire reste assez discrète. Votre "chère" Karin, malgré notre discrétion nous échappait dans toutes les souricières que nous lui avons tendues. Je vous le donne en mille.

Nous avons remarqué qu’il devait y avoir une taupe dans nos service. Nous avons surpris une communication qui nous en donnait la preuve. Une fois que nous avons eu la confirmation, suite à un coup de téléphone de notre agent ripoux, il a fallu très peu de temps pour la piéger. Comme elle faisait partie de l'organisation, nous l'avons coincé et obligé à remonter les fils. Vous connaissez la suite.

Nous vous devons un peu plus d'informations. Interpol était déjà sur le coup d'une affaire d'organisation spécialisée dans le crime organisé, le blanchiment d'argent et de financement d'opérations illégales. Le lien avec ce que vous connaissez, n'avait pas été fait. Il y avait le marché des armes et celui des dettes qui permettaient de vivre dans cette organisation sans soucis d'être inquiété. Par la maîtrise de la dette, l'organisation espérait, ainsi, un jour, la maîtrise totale du monde. L'activité liée à l'or n'était qu'une couverture. C'était plutôt d'armes et contre-armes dans un machiavélisme sans fin.

Pas de justice, de sentimentalités dans cet environnement. Ce système dépasse l'humain avec un idéal qui ne l'effleure même pas, dans une chaîne de responsabilités assumée à chaque échelon. Après le Ponzi de la finance, nous assistions ainsi au Ponzi de l'ambition. Et l'ambition n'a pas de patrie. Ses antennes sont disséminées dans le monde. Nous pensions que l'organisation était intéressée par l'intrusion dans la politique. Fausse route.         

Pour arriver à ses buts, elle n'avait pas besoin de James Bond, mais de pigeons comme vous. Les fictions se doivent d'être logiques. Les réalités, elles, sont plus sournoises, plus chaotiques.

Les meurtres de Paris ont été perpétrés par l'intermédiaire de poisons cyanhydriques.

Vous avez échappé belle. Karin se préparait à descendre sur Peille après l'échec de l'attentat chez les indignés de Paris.  

C'est par l'intermédiaire de l'ordinateur du chef de l'organisation que nous avons appris tout cela. Comme leur chef était assez conservateur, les réunions virtuelles étaient enregistrées.

L'organisation a été ainsi décapitée.

Si un jour vous décidez de changer de métier et de rentrer dans la police, nous serions heureux de vous compter parmi nous, en freelance, en "pigeon autorisé".

Sinon, nous espérons, Van Dorp et moi, tout le bonheur du monde pour investir dans une autre vie.

Nous espérons que cette affaire vous aura fait réfléchir.

Devilier"   

Luc reposa son PC. Il regarda par la fenêtre. Le soleil était toujours là.

Rentrer dans la police? Rien qu'à l'idée, il en souriait.

Faire réfléchir? Cela, pas de doute.

Le virtuel avait rattrapé le réel et l'avait dépassé.

Il allait reprendre l'affaire de son père. C'était décidé de commun accord. Son PC gisait dans un coin de la pièce. Son père n'était pas doué de ce côté. Ce sera sa contribution. Maria avait pris contact avec ses parents en Roumanie. Un voyage là-bas était planifié. Peut-être un voyage de noce.

Il semblait nager dans le bonheur comme il ne l'avait jamais ressenti.

Maria bougea dans le lit. Elle se réveillait doucement. Elle s'étirait.

Elle lui souriait comme d'habitude à son réveil.

Deux semaines après, quelque part, à New York...

Du haut de son appartement, au 20ème étage, donnant sur Central Park, un homme encore jeune se fâche devant son ordinateur.

Il crie sa rage et prépare sa revanche. C'est l'héritier. Pas l'héritier naturel. Il ne porte pas le nom de Van Koel. Il n'est que son fils adoptif, son fils spirituel.

Il a toujours été tenu à l'écart, tapi dans l'ombre, mais, il a été tenu au courant de toutes les affaires par son père spirituel. 

Ce qui doit arriver, arrivera, peut-être, un jour.

Mais cela, comme on dit dans ces cas-là.

C'est, déjà, une autre histoire. 

Être dans la police a du bon, devait se dire Jacques. Elle allie de front l'utile à l'agréable.

Tous deux commençaient, déjà, à rêver, mais pas le même rêve.

Une trace virtuelle. Pourquoi pas?

Faut aller avec son époque, pensait Van Dorp.

La chasse à l'info, à la victime consentante ou forcée de l'être, pouvait recommencer.

Il avait le temps pour penser à sa "mission délicate".