Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/10/2011

Index

 

Chapitres
0 Préface  
1 Une invitation particulière  
2 Le contrat  
3 Première affaire  
4 Une conférence à rebondissements  
5 Le repos de guerrier virtuel  
6 Pendant ce temps-là, ailleurs  
7 Voyage d'espionite  
8 Une rencontre du 3ème type  
9 Lundi, jour de paye  
10 Là haut, cela s'excite  
11 Garde à vue  
12 Le lendemain de veille  
13 Plan de bataille  
14 La voix de son maître montre la voie  
15 Une bombe à fragmentations

16 Dans l'ombre des extrêmes   
17 Retour aux sources  
18 Epilogue à épisodes   Fin

20:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

00-Préface

"Je déjeune en ligotant le baveux du morning. je fais du rififi en Suisse, je vous le dis. Trois colonnes à la une...", San-Antonio dans 'Au suivant de ces Messieurs'

Je déjeune en ligotant le baveux du morning. Je fais du rififi en Suisse, je vous le dis. Trois colonnesà la une

1.jpgCe soir-là, comme d'habitude, Éléphant Rose s'installa à son pupitre.

Son PC trônait devant lui en pièce maitresse. Il éclairait la pièce.

Il venait de toucher un petit pactole pour ses œuvres de bienfaisance ou de malfaisance. Client ou fournisseur, qui était qui? Là était toute la question. Persécuteur ou victime consentante.

Il repensait à reculons, à la veille, aux mois qui venaient de s'écouler. Tout avait changé dans sa vie et pourtant tout semblait identique.

Toute l'architecture de ses idées était sur papier, sur un organigramme, comme toujours. La seule différence, c'était qu'au lieu, d'y être gratuitement inscrit, tout avait pris de la valeur. Il ne lui restait plus qu'à passer à la phase « exécution ».

Mais il avait beaucoup à penser et cela enfumait ses neurones. Beaucoup trop en tête et ça s'y bousculait un peu. Avant de commencer, il aurait voulu se payer un peu de retours sur investissements avec sa logique toute particulière.

En très peu de temps, tout avait tellement changé dans sa vie.

Il revivait en mémoire ses jours de vaches enragées, de vaches maigres, pendant lesquels son seul souci, c'était de finir son mois sans être raide du côté portefeuille.

Il avait le sentiment d'être devenu un Judas moderne, un homme de main au service de la mafia.

En plus, s'il ne savait le "pourquoi" il travaillait, le "pour qui" l'inquiétait encore plus. Son éducation assez puritaine n'aurait pas dû le mener à ce qu'il était devenu.

Mais, ce qui l'entourait ne lui permettait pas d'avoir des remords. Un retour en arrière réel, il ne pouvait plus l'envisager. C'était trop tard. Faire marche arrière était suicidaire. Et puis il perdrait tellement de choses auxquelles il avait pris goût.

Monter dans la hiérarchie des gens qui gagnent bien leur vie est bien plus facile qu'en redescendre les échelons.

Pourtant, il savait que tout devait avoir une fin, mais, cette seule pensée, jusqu'ici, le faisait peur.

08:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

12/10/2011

01-Une invitation particulière

"Il faut se garder de trois fautes : parler sans y être invité, ce qui est impertinence ; ne pas parler quand on y est invité, ce qui est de la dissimulation ; parler sans observer les réactions de l'autre, ce qui est de l'aveuglement.", Confucius

1.jpgTout avait commencé trois mois plus tôt.

Avant cela, Luc Orisini avait été journaliste dans un petit journal local du Midi de la France. Il s'occupait de tout ce qui avait un lien direct avec Internet.

Jeune escogriffe, de 27 ans, il était resté, mentalement, à l'âge de l'adolescence.  En désaccord progressif avec son rédacteur en chef, il avait été viré. Et, dans le fond, pour être honnête, il briguait la place de son égérie et il n'était pas prêt de lui faire de cadeaux. Sa pratique du journalisme lié à Internet lui permettait d'espérer une augmentation de salaire mais de là à espérer une élévation dans la hiérarchie, il manquait quelques points. Pour son malheur, il avait seulement fait les frais de la bulle informatique avec effet retard. La rationalisation voulue ne permettait plus le prix de la duplicité des idées. Quant à ces contestations, cela lui faisait une belle jambe vis-à-vis de son chef hiérarchique.

A la suite d'une altercation, il avait demandé sa mutation. Elle lui avait été refusée. Dès lors, il ne fit plus longtemps long feu au journal. Difficile à dire, si c'est le journal ou lui-même qui avait mis fin au contrat qui les liait. Il se sentait être arrivé à écrire des articles trop dirigés, trop contrôlés qui ne lui donnaient plus, à son goût, le sens de la découverte. Pour résumer, avec son imagination débordante, il n'acceptait plus les contraintes.

Il s'était retrouvé ensuite au chômage. Cela faisait déjà quelques trois mois que cette situation l'entravait.

Il gardait toujours une valeur marchande, mais elle était trop spécialisée. La politique, le sport ne l'intéressaient pas assez pour l'orienter vers d'autres horizons du journalisme en général.

Pas toujours affable avec tout le monde, il faut bien le dire. Il était irascible et devenait carrément colérique dès que selon lui, les choses n'allaient pas dans le sens qu'il pensait, quelles devaient aller. Son travail de recherche l'avait écarté des autres, l'avait aussi rendu quelque peu asocial pour participer dans le noyaux d'une équipe. Pas méchant, seulement trop aguerri lors des rencontres virtuelles, souvent plus dures que dans le réel.

Son job l'avait trop plombé sur le web. Il y passait son temps de jour, professionnellement et de nuit, par addiction, comme un drogués de médicaments. Quatre heures de sommeil lui suffisait.

Au bureau, personne ne connaissait son emploi du temps nocturne.

Du côté sentimental, il avait bien eu quelques aventures féminines, mais elles restèrent toujours sans lendemain. La dernière s'était achevée dès qu'il avait perdu son emploi. Cette perte n'avait été que le catalyseur à sa séparation. La raison plus intime était, probablement, les disputes au sujet du trop peu de temps consacré pour occuper les loisirs de sa compagne par rapport à celui, accordé à son PC. En réponse à tous ceux qui lui montrait son erreur, il répondait: "dormir est du temps perdu". Vers 2 ou 3 heures du matin, il s'affalait de sommeil et c'était d'un sommeil sans failles. Il récupérait, ainsi, plus rapidement que d'autres qui, eux, se payaient leurs huit heures de sommeil. Que de crises avec sa compagne sur ce thème!

Depuis, seul, il avait quitté la ville pour le petit village dans les hautes terres du Midi méditerranéen, Peille, où le silence, la sérénité lui avaient apporté un réel plus. Habitation, moins chère, aussi, alors, qu'il ne bénéficiait plus que des allocations de chômage. Le reste de ses économies avait fondu comme neige au soleil, même si le mot "neige" était assez étrange par ici.

C'était aussi un retour aux sources. Né dans les environs, il gardait, pour le rappeler, un accent terrible du terroir.

Quelques fois, il avait bien postulé un nouveau job. Mais, trop exigeant, rien ne lui bottait. Il avait commencé à végéter, à se considérer inapte aux besoins du journalisme et à se sentir bien dans sa médiocrité.

Le pittoresque village de Peille était vraiment un nid d'aigle dans l'arrière pays. Au 12ème siècle, c'était une ville prestigieuse. Peille avait été le siège des Comtes de Provence, avec le surnom de "Consulat de Peille" et une juridiction qui s'étendait sur toute la région.

Aujourd'hui, c'était plus un village endormi, en pleine nature que les touristes visitaient en été et qui s'endormait pendant les autres mois, perdu dans les brumes froides de l'hiver. Des forêts à perte de vue, quelques cultures vivrières étagées en terrasse et des maisons greffées sur les pentes. Les habitants se cachaient du soleil, derrière les maisons, en haute saison, pour échapper à l'invasion des touristes ou pour se protéger des froidures de l'hiver.

Un enchevêtrement de ruelles étroites, auréolées d'arcades réunissaient les façades des maisons comme si elles avaient besoin de ce soutien, de crainte de s'effondrer. Une boulangerie, deux bistrots, une boucherie, une fontaine, une église et une mairie avec la poste constituaient les commerces, administrations de base. C'était à peu près tout ce qu'on pouvait y découvrir sur ces lieux historiques que des images d'époque rappelaient sur les murs. Un seul médecin de campagne dans une belle maison à quelques kilomètres pour tout secours. En cas d'accident, seul un hélicoptère du SAMU aurait pu secourir les habitants, tellement la route était sinueuse et trop lente pour y accéder dans un temps raisonnable.

Luc habitait, dans une petite ruelle étroite, un petit deux pièces, totalement défraîchi qui ne payait pas de mine de l'extérieur et sans vue vers le magnifique panorama sur la vallée et la mer. Autour de lui, il y avait un véritable capharnaüm de pièces électroniques et de piles de disques laser qui se mixaient dans un environnement de casseroles et d'appareils de cuisine.

Dans le village, beaucoup de vieux. Quelques jeunes, souvent artistes, qui y avaient élu domicile pour capter les paysages sur leurs toiles et échapper aux troubles stressants des grandes villes de la côte.

Les contacts entre générations se passaient dans une entente cordiale comme c'est souvent le cas en montagne. Chaque génération y trouvait, d'ailleurs, son avantage.

Solitaire sans être, pour autant, ermite, il déambulait très rarement dans les rues. Le petit magasin, près de chez lui, lui fournissait tout ce qu'il désirait. Un mot anodin sur le prix des légumes, par ci, une remarque banale sur le temps, par là, c'était, à peu près, toutes les relations orales qu'il entretenait avec les gens du monde réel. Intégration partielle mais voulue ainsi, dirait-on.

Le magnifique paysage de campagne qui l'entourait, il avait eu le temps de l'observer pendant un temps. Trop de temps, peut-être. Il ne le remarquait plus. Le paysage, c'est bon pour les touristes, se répétait-il.

Il était greffé sur des tâches plus intellectuelles, plus intérieures, devant la surface rectangulaire et encore plus réduite, d'un écran plat.

Quand il faisait trop chaud, au dehors, pour échapper aux ardeurs du soleil estival, sa fenêtre ne laissait plus passer qu'une lumière tamisée au travers de volets baissés. Il se retrouvait ainsi sur l'écran noir de ses nuits blanches, comme il le pensait, en souriant, à la chanson de Nougaro.

Sur le web, il imposait sa marque, son influence. Rebelle, il y était passé maître. «Hoax maker» comme il se définissait pour résister au monde réel, qui acceptait trop les "gros tuyaux" et négligeait la simplicité de ceux que certains considéraient comme "minables", dans le milieu des masses laborieuses.

De l'époque journalistique, il avait récupéré beaucoup de copains virtuels. C'était devenu sa famille de copains avec lesquels, il s'amusait. Avec les autres, les bleus, les "gros poissons", les quelques ennemis, il jubilait, rien qu'en les harcelant ou les taquinant sans amertume et sans vergogne.

Les jeux de réparties se suivaient dans une joute de mots sans fin, dans lesquels il excellait.

Joueur, troll, dans le monde dit "numérique" sans être un réel hacker. Plus par jeu que par malversation volontaire. Tout pour garder ses neurones actifs.

Ses commentaires étaient croustillants, piquants ou complètement déjantés. Valait mieux avoir Luc à la bonne que de l'avoir comme fouille merde contre soi. Ses victimes se retrouvaient dans les pudibonderies et le pédantisme. Ses "sucres d'orge" préférés, dans le domaine, il les captaient parmi ceux qui se sentaient obligés d'être complexes pour être apprécié. Les ridiculiser était sa passion, la plus intime. Il agaçait, désarçonnait les allergiques aux bons mots simples, par ses allégories, son cynisme froid et son humour débridé. Le dernier mot était pour lui. Il faisait rire et grincer des dents dans le même temps en fonction de l'interlocuteur.

Il aimait la liberté de paroles par dessus tout. Sa seule peur était d'être caricaturé, d'être trop cerné dans ses habitudes.

Pendant la nuit, c'était avec les Américains qu'il poursuivait ses pérégrinations sur la Toile. Parfaitement bilingue, anglais et français, il n'éprouvait aucune difficulté à s'infiltrer parmi eux. Cela remettait les aiguilles de l'horloge mondiale à l'heure que d'avoir plus qu'un seul écho en provenance de pays francophones. De plus, d'origine italienne, il parlait italien et avait de bonnes connaissances de l'allemand.

Internet était une arène dans laquelle, tout était quasiment permis. On ne s'y faisait pas de cadeaux qu'entre vrais copains bien identifiés. Les Hadopi et consorts, lui faisaient sourire. L’État n'avait qu'à bien se ternir dans sa position dominante.

Après coup, il était souvent étonné de lui-même par son audace, par son manque de tendresse affichée. Audace qui le faisait friser, immanquablement, les retours de flammes en justice. Heureusement, dans ce monde virtuel, tout retombait très vite, en désuétude, plaintes sans suites, malgré les menaces et les lois en place.

De bonne famille, mais n'ayant plus de contacts familiaux, il n'en menait pas large du côté des rentrées financières. Pour tout dire, les fins de mois étaient difficiles et il fallait s'organiser.

Le web ne lui procurait aucun revenu, tout en pompant son temps plus qu'il n'est permis par ses propres règles d'autorégulation.

Des adresses pour ses courriels, il en comptait allègrement une dizaine actives, plus fantaisistes les unes que les autres. D'autres étaient déjà mortes de leur belle mort, brûlées à jamais.

Il mangeait peu, buvait beaucoup et fumait du tabac, un peu trop. Il était devenu l'ombre de lui-même avec une barbe hirsute, souvent proéminente. Si son modeste logis ne payait pas de mine, comme il ne recevait personne, il s'en foutait royalement.

De vrais amis en dur, il n'en comptait plus beaucoup sinon, dans le village, quelques voisins qui l'aidaient à vivre. Le téléphone le reliait encore à quelques relations de son ancienne compagne.

Dans le fond, il n'en espérait guère plus, de la vie. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, pourrait-il ajouter.

Cela c'était avant. Jusqu'à ce jour où sur l'une de ses adresses email arriva un message, tout à fait anonyme, anodin même, qui disait:

« Cher Monsieur,

Cela fait un temps que nous avons pris connaissance de vos dons de commentateur et de rédacteur, sceptique et assez vindicatif.

Le fait que vous restiez dans l'ombre et ne faites aucun lien avec vous même dans vos écrits, que vous ne restiez jamais en place derrière un personnage, nous intéresse.

Relier tout vos pseudonymes, remontez jusqu'à vous, n'a pas été très simple. Nous ne savons d'ailleurs pas si vous lirez ces lignes avec une de vos adresses emails qui devrait, normalement, suivre votre personne.

Nous supposons que vous pourriez être intéressé par un travail dans lequel vous excellez. Bien payé, avec un budget de frais de déplacements et autres, illimité.

Si vous êtes tenté par ce job, répondez simplement dans les trois jours à l'adresse de cet email.

Après les trois jours, cette adresse n'existera plus.

Dans l'attente impatiente de vos nouvelles et d'une réponse positive ou négative, nous restons vos obligés.

Veuillez agréer, Cher Monsieur, l'expression de nos meilleures salutations ».

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

05/10/2011

02-Le contrat

"Les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n'ont rien.", Jean-Jacques Rousseau dans "Contrat social"

1.jpgUn courriel comme il venait de recevoir, Luc s'en méfiait d'habitude.

Aucune signature. Une adresse impersonnelle "ygh654.com" qui ne donnait aucun indice sur la provenance. Pas de portrait-robot d'un personnage ou d'une organisation à se dessiner, ne fut-ce qu'en rêve. Comment ce message n'était-il pas passer par la voie normale des spams?

Ce n'était pas l'offre bidon qui propose de gagner un million de dollars en réceptionnant une somme d'argent à partir d'un pays africain, pour en espérer un pourcentage, à condition de payer quelques frais de dossier avant de commencer. Trop connue, celle-là.

Non, cette fois, il y avait un travail à accomplir. L'inactivité lui pesait depuis quelques temps. De plus, un travail qui apparemment correspondait avec son hobby, c'était vraiment tentant, excitant, cet appât-là.

En plus, il y avait ce petit arrière-goût de triomphe, d'orgueil qui s'en détachait:

« J'ai encore vraiment une valeur marchande. »

Cela faisait quelques pleines lunes qu'il n'avait plus postulé pour obtenir un nouvel emploi. Choux blanc sur toute la ligne... Jeune, Luc convenait qu'il n'avait pas des dizaines d'années d'expériences, au compteur. En dehors d'un diplôme en journalisme et une connaissance ancienne de graphisme sur ordinateur, ses expériences s'arrêtaient là, sur la place des "grands hommes du monde du travail". Souvent, il fulminait de rage d'avoir raté quelques marches.

Cette fois, il était proposé des voyages. Des voyages, il n'en avait plus réalisés depuis une décennie. Un budget illimité pour ses extras... Tout paraissait tellement enchanteur.

Un délais de trois jours précisés avant de décider de s'embarquer dans l'aventure. Cela permettait, au moins, de se forger une opinion sur quelques risques et de réfléchir jusqu'où aller trop loin. Chercher sur Internet, s'il n'y avait pas anguilles sous roche.

Prudence, donc. Luc n'était pas con.

Où était le piège? Pourquoi investissaient-ils tant d'argent dans sa personne alors qu'il prodiguait le "package" de son savoir, gratuitement? Il devait y avoir un lézard quelque part. Foi de Luc Orsini.

Luc évitait d'y penser trop. Il continua à contribuer à ses forums habituels, tout en cherchant ce qui pouvait avoir pu générer l'engouement d'un investisseur anonyme. La proposition revenait, insidieusement, dans ses pensés et entravait son élan habituel.

Le 3ème jour arriva. La décision devenait de plus en plus stressante.

Que risquait-il ?

Peu de choses à craindre, en fait. Si cela tournait à l'aigre, il pouvait prendre la tangente et sortir de l'impasse comme il avait toujours fait quand cela devenait trop chaud, c'en serait fini. "Game is over".

Dans l'après-midi, il avait pris sa décision. Sa réponse au mail fut « Ok, j'attends plus d'explications ».

Dès que le bip sonore du PC annonça l'arrivée d'un nouveau courrier en provenance de l'adresse, Luc, intrigué, ne put s'empêcher de stopper toute activité.

« Cher Monsieur,

Merci pour votre réponse. Nous sommes une organisation de niveau international. Nous travaillons pour des intérêts en commun avec quelques entreprises privées. Ces entreprises n'apprécient pas toujours la publicité mensongère qui se cache derrière les forums dit "citoyens". Les blogs entachent leur image de marque. La socialisation à outrance, n'est pas non plus, ce que nos clients apprécient. Nous tâchons avec nos clients d'enrayer ces débordements.

Vu vos antécédents sur la Toile, vous correspondez au profil type de l'internaute capable d'enrayer ces envies révolutionnaires. Le travail que nous vous proposons est d'envoyer à vos «nouvelles victimes» quelques fausses informations, inédites, mélangées à de vraies, pour les décréditer et les déstabiliser. Ces informations seront, pour la plupart, transmises par nos propres soins mais, pour le reste, vous garderez carte blanche en respectant la stratégie globale de notre action. La marche à suivre, c'est vous qui en prendrez l'initiative.

Pour marquer notre bonne foi, donnez-nous une adresse postale pour vous faire parvenir une carte de crédit. Vous pourrez, ainsi, puiser une avance sur frais.

N'essayez pas de nous joindre. Le contrat arriverait à son terme dès que vous ou nous ne respecteraient pas le contrat ou que vous seriez découvert dans vos intentions.

Dans ce cas, nous ne nous connaissons plus.

La reconduction de ce contrat, sera tacite, de semaine en semaine. La résiliation de ce contrat serait effective dès le premier désaccord.

La carte de crédit vous sera utile pour tous les faux frais.

Chaque lundi, vous recevrez un mandat de 2000 euros à votre nom.

Cette somme sera revue en fonction de vos réussites.

Si vous n'êtes pas d'accord, contactez-nous, dans la journée, par la même voie. Sinon, le contrat sera considéré comme conclu.

Nous avons déjà une affaire à vous proposer.

Bien à vous. ».

Perplexe, Luc lut, par trois fois, les lignes de ce message.

Ainsi, sans rien faire de bien extraordinaire, le job lui était acquis. Pas vraiment un RMI mais un équivalent par les temps qui courent.

Pas de CV à remplir. Pas de mise de fonds personnelles. Pas d'obligation de se vendre, de baisser son pantalon devant le premier chef venu qui aurait ses fesses vissées sur son siège. Pas de sous-chefs, plus catholiques que le Pape.

Ce job, pour résumer, demandait tout ce dont il avait l'habitude d'apporter gratuitement. Un contrat de «Hoax manager», ferme, cela ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval. Il fallait seulement ne pas avoir un excès d'humanisme, de socialisme ou de compassion. Il pensa répondre en demandant plus d'informations sur le genre de travail. Mais à quoi bon? C'était clair, la droite était à bord.

Ce qu'ils voulaient c'est faire mouche avec un humour féroce dans un gant de velours satiné... un job taillé sur mesure pour Luc. En apparence.

2000 euros, pour commencer, un pactole qu'il ne pouvait refuser quand il gagnait à peine une allocation de chômage minimalisée au vu de son manque d'empressement à travailler dans une domaine qui ne lui botterait pas. 

Le contrat fut conclu, de facto, avec un groupe du type "Anonymous", mais qui pourrait s'appeler, cette fois, "Suomynona", sans apporter plus de précisions sur les objectifs.

Était-ce un pacte avec le Diable et devenir un de ses adeptes? Luc n'avait plus ni les atouts, ni les ressorts pour faire ressortir ses bons sentiments. Quant à son âme, elle avait déjà pris la tangente... 

"Alea jacta est", dirait-on normalement dans cette langue du passé.

"The show must go on", dirait Luc dans un langage plus actuel.

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

28/09/2011

03-Première affaire

« Les hommes donnent l'impulsion aux affaires, et les affaires entraînent les hommes. », Duc de Lévis dans « Maximes politiques »

1.jpgLe premier message et la carte de crédit arrivèrent le lendemain. Luc la testa dès sa réception au distributeur automatique sur la place du village. Elle cracha les billets demandés sans problèmes. Il se retrouvait ainsi, avec une somme qu'il n'avait plus eu en mains depuis longtemps. Il n'osa pas aller trop loin pour une première fois. Mais se rappelait-il encore du prix des choses dans le monde en pleine lumière?

La victime désignée par ses nouveaux patrons, apparaissait en pleine actualité. Il s'agissait d'un site citoyen qui torpillait les entreprises commerciales en dénigrant et contestant la valeur de leurs productions. Pour un coup d'essais, c'était un gros morceau.

Depuis quelques temps, il y avait un site "infocontest.org" qui faisait la une de quelques journaux à sensation. Ce site était basé sur plusieurs fronts avait des boîtes aux lettres comme outils de guerre. Très souple, l'organisation qui se cachait derrière ce site, était financée par des dons de particuliers et de consommateurs anonymes. Des sortes de subsidiaires, sans véritable pignon sur rue, sévissaient dans beaucoup de domaines sur quelques pays d'occident. Ils révélaient des informations stratégiques, des agissements de quelques multinationales impliquées dans des magouilles du profit. De véritables tartes à la crème lancées à la tête des puissants. Cela allait de la pharmacie, à la nourriture industrielle, aux produits de nettoyages, aux risques chimiques. Un mélange de soupçons, de rumeurs confirmées ou d'histoires démontrées, se partageaient les informations divulguées en partant dans tous les sens.

La presse officielle, suiveuse, avaient déjà pris la relève et en profitait en faisant ses choux gras. Les preuves de leurs sources étaient, parfois, sujettes à caution ou brillaient par leur absence. Le dicton de penser qu'il n'y a pas de fumée sans feu, faisait le reste de l'introspection. Ils avaient inondé la place du renseignement litigieux, en centralisant les informations délicates en faisant ressortir les boîtes à souvenirs. Manifestement, il y avait à leurs bords, des experts dans des disciplines diverses, d'anciens espions reconvertis, d'anciens employés, devenus dissidents. Une véritable mouvance dont l'efficacité, le militantisme, ne faisaient aucune doute et constituait une véritable machine à scoop pour la presse. Des services de "contre-espionnage" avaient eu beau chercher à localiser les corbeaux, ils n'en trouvaient pas le noyau et les vrais commanditaires. 

L'annonce qu'un de leurs représentants allait sortir de l'ombre pour donner plus de poids médiatique au site, devait attiré les curieux. Un représentant? Quel représentant? Était-il le patron ou un sous-fifre de cette organisation secrète? Pourquoi pas un faux représentant? Tout le monde étaient dans l'expectative. Allait-on l'attendre au tournant pour l'arrêter? Les consommateurs allaient-ils leur prêter le bouclier nécessaire? Arrêter un tel représentant, à découvert, n'aurait pas nécessairement apporter la solution finale par l'éradication du site. Certains autres soutenaient l'initiative et étaient prêt, au besoin, à relancer la "machine de guerre", ailleurs. Les autorités savaient que créer un nouveau martyr de l'information à cette sacro-sainte liberté de la presse, n'aurait pas été la bonne idée du siècle. Cette sortie de l'ombre allait s'effectuer sous la forme d'une conférence de presse, à Bruxelles, dans le grand Hôtel Metropole. La ville avait, probablement, été choisie pour sa force de frappe comme capitale de l'Europe. 

Luc était chargé d'apporter son contrepoids d'après le dernier mail. Mais, quel « poids » viser en premier? La publicité commerciale était déjà filtrée par des organismes officiels. Il fallait donc aller plus loin, user de techniques de sape, plus fines sans tenter un coup d'éclat. Ce challenge pourrait faire peur, mais excitait l'esprit de Luc.

Il avait entendu cette sortie par les journaux et le web, mais il ne s'était pas intéressé à ce groupe de rebelles. Il en était impressionné, soufflé même, par leurs savoirs, mais cela s'arrêtait là. Cette fois, il devait creuser un peu plus cette source pour la contrer.

S'attaquer à ce qu'on appelait « forteresse », c'était incontestablement une mise à l'épreuve.

Comment allait-il pouvoir mettre quelques bâtons dans leurs roues?

Un sacré gros morceau que ce site international, qui prenait des allures de pieuvre. Si les États avaient eu du mal à les atteindre, comment pouvait-il espérer faire mieux?  Devenir une taupe?

Il se mit à lire tout ce qui se disait autour de ce site. Il fallait remonter la filière en une semaine. Ce qui était à première vue, impossible ou très peu vraisemblable.

Aller vite, bien sûr. Avec légèreté. Mais par quel bout le prendre?

Le soir, du mardi, il en connaissait plus, après avoir consulté une série de journaux, de sites Internet qui en parlaient. La conférence de presse à Bruxelles était prévue pour le lendemain.

Luc n'avait pas encore terminé son souper que la décision était prise, il fallait aller sur place et y assister ou se renseigner au pire dans l'entourage du conférencier qui avait pris autant d'importance aux yeux de ses nouveaux employeurs.

Il téléphona pour réserver une place dans le vol du lendemain 12:00 entre Nice et Bruxelles et une chambre dans l'hôtel. Un coup de fil à un copain pour se faire conduire de son nid d'aigle de Peille jusqu'à l'aéroport. Un mail pour avertir ses nouveaux employeurs de ses intentions.

Il s'était confectionné une fausse carte de presse, qu'il n'avait jusqu'ici, jamais utilisée.

Dans son lit, Luc ébaucha une stratégie avec deux options, soit il arrivait à assister à la conférence, soit il la ratait pour n'importe quelle raison.

Il dormit encore moins que d'habitude en repassant mentalement les événements de la journée jusqu'aux petites heures du matin.

Son réveil fut difficile. Une nuit, perdue dans des réflexions, sans réelle valeur ajoutée.

Un café très serré lui permit de penser que la journée pouvait, néanmoins, être bonne.

Il n'était jamais allé à Bruxelles. Cette escapade allait ajouter l'utile à l'agréable.

Luc s'apprêta calmement. Il avait le temps. Puis, il monta aux travers des ruelles jusqu'à la route qui surplombait le village et le petit parking du village. Très vite plein, celui-là en cette saison.

A 9 heures précise, son copain arriva à bord de sa vieille camionnette.

Son ami ne lui avait pas fait faux bond. Le ciel était plombé.

-Cela faisait longtemps que tu n'as pas fait appel à mes services, dit-il l'air enjoué.

-Il est possible que cela ne sera pas la dernière, répondit Luc

La descente vers l'aéroport de Nice commença. La pluie avait remplacé le soleil étouffant des derniers jours et il fallait faire attention de ne pas déraper dans le précipice.

La conversation ne fut, dès lors, pas très animée. D'abord, des histoires du village sans importance. Luc restait distant. Son copain avait senti une différence dans l'attitude de Luc et il lui fit remarquer.

-Tu es bizarre. Tu n'avais pas l'habitude de regarder le paysage. Tu as l'air joyeux et pourtant tu es peu loquace.

-Je suis absorbé par une affaire en cours. Excuse-moi.

-Toi, une affaire? C'est nouveau. T'as décrocher le gros lot? Un nouveau job?

-Peut-être.

Luc n'en dit pas plus. Son copain comprit qu'il ne pouvait plus rien en tirer.

Arrivé à l'aéroport, Luc s'enquit de son billet d'avion commandé par Internet. Il avait encore le temps. Le vol était toujours prévu à midi. Une place de première, il fallait bien ça pour marquer le changement de tempo. Monté dans l'avion, le champagne qui lui fut offert avec un repas, lui apporta l'extase qu'il n'avait plus connu depuis longtemps.

Dans son fauteuil, il savourait ces instants et se félicitait d'avoir accepté ce contrat plein de surprises. L'aventure, c'était l'aventure. Il jubilait.

Une petite ambiance d'agent secret était loin de lui déplaire. En service commandé, voilà, James Bond 009, l'homme qui venait du chaud et allait vers le froid du Nord.

Il s'imagina un nouveau nom d'emprunt. Un nom qui sonnerait bien avec son goût de mystère.

A 13:20, l'atterrissage. Il arriverait, peut-être, encore à l'heure de la conférence de presse prévue pour 17 heures.

Il avait juste eu le temps de réserver une chambre dans le même hôtel Métropole qui lui paraissait parfaitement à la hauteur de ses ambitions.

Une petite valise traînée à bout de bras avait suffi. Il n'eut aucune peine à sortir de l'aéroport et prendre un taxi jusqu'à l'hôtel.

Le taxi roulait vite sur la route qui le menait de l'aéroport vers le centre de la ville. Luc n'avait d'yeux que vers la vitre et les faubourg de la ville qui défilait. Le taxi-man avait tenté d'entamer la conversation. Sans succès.

La vue l'absorbait. Tout était différent de chez lui, de son patelin de Peille, tout en hauteurs, bien tranquille, trop tranquille pour des citadins. Le temps était ensoleillé et frais. Bien meilleur que celui qu'il avait quitté une heure, plus tôt.

Sur une grande place, le taxi lui dit qu'il était arrivé à l'hôtel Metropole. Il s'enquit du nom « Place de Brouckere ».

Une entrée monumentale, aux yeux de Luc. A l'entrée, un beefeater très British, en habit, vint à la rencontre du taxi pour se charger d'éventuels bagages. Il retourna à la place qu'il occupait, voyant l'inutilité de sa démarche. Un réceptionniste grand style et obséquieux au fond de l'hôtel, lui fournit sa clé. Bientôt, la chambre et un peu de repos pour  organiser ce kaléidoscope d'images qu'il avait dû absorber à trop grande vitesse. A côté de son deux pièces, dans laquelle il nouait les deux bouts, depuis des années, le contraste du luxe était agressif. Que de dorures à se farcir en l'espace de quelques minutes.

Un bain, une vérification répétée de tout ce qui pouvait tourner, s'éteindre ou s'allumer dans son entourage de luxe, constituèrent ses premières préoccupations. Luc se sentait pousser les ailes d'un ange dans un paradis qu'il n'avait jamais connu. Un bain, plutôt qu'une douche, avec le petit flacon mousseux, c'était parfait.

Vite l'ordinateur pour la connexion wifi. Le code... Oui, ça marche. Le monde était toujours accessible. Le monde n'était pas à lui, mais il y prenait un peu plus d'espace.

La chasse à l'info, à la victime consentante ou forcée de l'être, pouvait recommencer.

Il avait le temps pour penser à sa "mission délicate".

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

21/09/2011

04-Une conférence à rebondissements

"L'esprit est le sel de la conversation, non sa nourriture.", William Hazlitt dans "Conférence sur les écrivains comiques anglais"

1.jpg16:20: La conférence de presse devait avoir lieu dans peu de temps. Se rafraîchir. Prendre la tête de l'emploi: un agent de la presse étrangère, avec une fausse carte, tout cela pouvait se faire.

Le porte-parole, Wim Williamson, devait occuper une autre chambre de l'hôtel. Rien que l'idée d'avoir sa victime à proximité, excitait Luc. Il avait pensé se renseigner à la réception et y avait renoncé très vite. Pourquoi le réceptionniste lui donnerait plus d'informations qu'à un autre journaliste ?

A 16:40, Luc se rendit à la salle de conférence confiant de recueillir les informations qui lui serviraient.

A l'entrée, plusieurs malabars faisaient obstruction, chargés de vérifier les accréditations. Moins aisé pour pénétrer dans l'enceinte que ce qu'il prévoyait. Ses craintes se révélèrent justifiées. Il fut lamentablement rejeté malgré toute son insistance, ne se trouvant pas dans la liste des invités. De guerre lasse, il lâcha prise et se réferra à son autre stratégie. En attendant, il décida de quitter l'hôtel et se plier à une balade touristique.

L'agitation de la ville, inhabituelle pour lui, donnait, en même temps, peur et excitation. Il manqua de se faire écraser en regardant en l'air. La Monnaie, la Grand Place, défilèrent devant ses yeux dans un flot incessant d'images. Cela lui donnait le tournis.

Une heure plus tard, la conférence devait être terminée. A contre cœur, il revint à l'hôtel. Le Robin des Bois de l'information avait excité les journalistes. Une photo du personnage avec un sourire engageant était à l'entrée de la salle, ce qui donnait déjà plus qu'un portrait-robot de Williamson.

Cette fois, il s'adressa immédiatement à son sujet au réceptionniste.

-Monsieur Williamson est-il encore résident dans l'hôtel?

-Oui, je crois, Monsieur, répondit-il, après un regard vers les boîtiers porte-clés des chambres.

On ne donne pas ce genre d'information au premier venu.

-Doit-il avoir une autre conférence, ici ou ailleurs? Je suis journaliste, mais j'ai raté sa présentation.

-Je ne pourrais vous le dire, cher Monsieur.

Il ne savait rien. Ne cherchait pas à savoir. Pas question d'insister, avec de telles réponses peu constructives.
Visiblement, le réceptionniste voulait se débarrasser de cet interrogateur, interrompu par des clients qui demandaient la clé pendue au crochet correspondant de leur chambre.
Luc devait surfer sur la vague de questions mais ne pas éveiller trop de soupçons. Il en vint à penser quitter de guerre lasse. Tout semblait perdu cette fois. Il ne connaissait pas les habitudes où tout se résout par une légère avance sur investissements.

Hors, il fallait du concret. Du pur et dur, vérifiable en plus.
Le réceptionniste se tourna vers l'un des clients qui cherchait sa clé.

-Cher Monsieur, n'avez-vous pas assisté à la présentation de Monsieur Williamson?, lui demanda-t-il.

-Oui, pourquoi?

-Pourrais-je vous demander d'informer ce journaliste à ce sujet?

Un large sourire en se retournant vers Luc. Visiblement, être interrogé par un journaliste restait toujours une sensibilité que ne rejetait pas, d'office, un passionné du monde des "people".

-Bien sûr. Avec plaisir.

-Nous pourrions nous installer dans le café pour en discuter si vous avez le temps, lança Luc.

Ils allèrent s'assoir dans la taverne. Luc se réserva une place proche du hall pour suivre le passage.

Le décor était planté.

Un touriste aurait aimé ce décor, mais Luc était en service commandé, même s'il pouvait, très bien, meubler des instants perdus.

Le café donnait sur la place de Brouckere. Celle-ci permettait, à peine, de revenir à un Bruxelles d'une époque révolue. Le hall de l'hôtel valait également son pesant d'or. Des dorures pleins les murs. De l'Art déco, grand siècle. Un ascenseur avec portes en fer travaillé ou un escalier de marbre permettait de se rendre dans les chambres.
A l'intérieur, galerie de glaces, fauteuils en cuir, garçons qui cachaient leurs pantalons derrière de longs tabliers jusqu'aux chevilles pour rappeler les époques héroïques des brasseurs, s'ils l'attiraient du regard, Luc avait une mission.

Tout en questionnant son interlocuteur, il n'arrêtait pas de lancer des coups d'œil furtifs, au dessus de l'épaule de son interlocuteur.

-Que puis-je vous offrir? dit Luc, pour rassurer son interlocuteur, sachant que les langues se délient avec un peu d'alcool bien ajusté aux besoins de la tâche.

Quelques généralités, quelques détails pour huiler l'atmosphère et l'inconnu commença à débiter tout ce qu'il avait appris lors de la présentation sans gènes.  

C'était un ancien collègue de Wiliamson. Ils avaient travaillé ensemble dans l'agronomie, il y avait une dizaine d'années. Cela lui avait valu cette autorisation d'assister à cette conférence. Quelques souvenirs lui revenaient en mémoires. Wiliamson avait été dégoutté par son ancien métier et était devenu activiste dans cette organisation qui attaquaient les plates bandes des producteurs de nourriture, de gadgets du modernisme. Ce passage l'avait rendu très différent, plus distant, un peu paranoïa, mystique. En fait, il ne le reconnaissait plus totalement. L'humour de son ancien collègue, l'avait quitté dans ce nouveau job de porte-parole. Son discours avait refleté cet état d'esprit. 

Au fur et à mesure que les verres se remplissaient, l'intimisme s'invita dans la conversation. La soirée s'avançait. La chaleur de leurs relations augmentaient. Chacun avait oublié la profession fictive ou réelle de l'autre. Ils étaient devenus de nouveaux amis.

Les histoires piquantes, voilà ce qui intéressait Luc, au plus haut point.
Il notait tout dans son carnet, bien que tout ne l'intéressait pas. Beaucoup d'informations ne lui serviraient probablement jamais, mais il ne pouvait montrer le but réel et l'intérêt qu'il pourrait trouver dans son interview.

En résumé, Williamson apparaissait, comme un joyeux drill, très intéressé par le sexe féminin. Une histoire ancienne de viol avait même fait partie de son histoire ancienne.

Intéressant, se dit Luc. Cet intérêt n'était, d'ailleurs, pas disparu.
Une vamp, genre top modèle, l'avait accompagné pendant toute la présentation et elle n'était pas passée inaperçue.

La bagatelle, le faiblesse d'un homme, Luc les imaginait déjà dans sa stratégie de combat, comme idée pour atteindre sa proie. Les heures avaient passé. Cela commençait à lui peser.

Luc buvait, c'est sûr, mais gardait le contrôle contrairement à son interlocuteur. Les bulles de champagne le laissaient froid, mais il fallait faire bonne figure devant ces choses réservées aux riches quand on n'y est pas habitué. Luc commençait à dépasser pourtant le point de virage vers une euphorie plus artificielle. Il fallait rompre l'entretien qu'il sentait devenir infructueux.

Un coup d'œil par dessus l'épaule et il vit un couple qui descendait de l'escalier de marbre.

La fille avait un décolleté à faire perdre l'âme des Saints.

Très amoureuse, elle embrassait le cou de l'homme qui l'accompagnait, avec tendresse. Ils s'attardèrent devant le comptoir de la réception. Elle souriait, enjôleuse, câlinant son partenaire qui ne semblait pas s'en inquiéter. La photo qu'il avait vu de Willamson, correspondait, en plus décontracté. Son interlocuteur du moment, de dos, ne l'avait pas encore remarqué.

Était-elle une call girl? Était-ce son égérie du moment?

Les questions se percutaient dans la tête de Luc, mais il restait un homme, aussi.

Luc qui n'avait pas eu de contacts sexuels depuis longtemps. Les charmes ne le laissaient pas indifférents. Il avait envie aller voir le spectacle de plus près. Les suivre si c'était possible.

Comme envoûté, il se leva.
Un serrement de main, un prétexte pour se sortir de ce tête à tête, des cartes de visite échangées, Luc abandonna ainsi son informateur de fortune.

-L'addition, de la table dans le coin, c'est pour moi, chambre 225, lança-t-il au garçon et gagna la réception.

Il ne s'inquiéta déjà plus de son informateur. Laissé seul, il lançait un regard circulaire, incrédule. Il n'avait même pas eu le temps de recevoir une date, un nom du magazine dans lequel, il pouvait lire les conclusions de cette rencontre, pas une photo souvenir de leur rencontre. Rien.  Laissé pour compte, il n'avait manifestement, pas tout compris. L'alcool l'avait, heureusement, avachi quelque peu. Trop lourd sur ses jambes, il n'imagina pas de suivre Luc pour lui demander son reste.

Le couple, lui, avait déjà vidé les lieux. Un taxi avait dû les capter vers d'autres horizons.

Raté. Luc ne connaissait pas la destination du couple.
Il revint penaud, oublieux des heures passées.

Luc était remonté, très vite, dans sa chambre.

Avant d'aller dormir, il fit un rapport circonstancié à ses commanditaires. Il n'avait rien de bien croustillant à leur servir. Vraiment, pas très gras, ce rapport. Il se proposa d'écrire quelques lignes sur Internet pour extrapoler les propos de son interlocuteur de la soirée. Il inventa une histoire de viol dont il avait entendu les propos de la part de son informateur et qui avait généré son hilarité.

Il se mit sous les draps. Il transpirait, suintait de partout, pas vraiment content de lui. Un manque d'idées l'interpellait allongé sur son lit. Il s'endormit, le PC à proximité, sur la couverture.

Les draps de soie lui apportèrent, seulement longtemps après, la douceur et le calme. Il se mit à rêver de la fille qu'il avait entrevu l'espace de quelques minutes. La brune de ses rêves était devant lui, nue et impudique.

Elle se tortillait de plaisir. Se caressait les seins. Luc ne se rappelait plus avoir connu ce genre d'événement depuis longtemps.

Elle occupa les dernières heures de sommeil.
C'est alors qu'une sonnerie perça le silence entendu entrecoupés d'halètements.

Ce n'était qu'un rêve.  Il était temps qu'il prenne une douche.

Il s'étira, se leva, se mit, sur le dos, la robe de chambre blanche de l'hôtel.

Un doigt sous l'eau de la douche pour vérifier la douceur moyenne qui s'écoulait.
Sous la douche, cela dura bien un quart d'heure, cet exercice de retour à la normale.
Ses idées étaient remises en place par un dernier jet de froid dans les derniers moments.

Revenir à l'histoire de départ, aux sources. Il alluma son netbook.

Un coup d’œil sur les informations locales du jour. Son histoire avait généré, à peine, quelques commentaires sur Internet. Pas vraiment de quoi fouetter un chat.

Des affaires typiquement belges, dont il ne connaissait rien, défilaient devant ses yeux.

Tout à coup, un article avec une photo, attira son attention.

Le titre: « Wim Williamson a été retrouvé mort ».

La photo ne datait pas d'hier, mais il s'agissait bien de sa proie. Pas de doute.

Il commença à lire.

« Wim Williamson avait quitté l'hôtel Metropole, après sa conférence. Il était accompagné de Miss Johnson. Ce matin, sur un chemin peu fréquenté, près de Laeken, il a été retrouvé sans vie par un passant qui a prévenu la police. Le service de secours de la police n'a pu que confirmer le décès. Miss Johnson avait disparu. Elle est, depuis, activement recherchée. La police a commencé son enquête et s'est rendu à l'hôtel. ».

L'article se trouvait dans la rubrique « Faits divers ». Luc ne l'aurait même pas lue, sans la photo.

La fascination que la femme avait fait sur lui, s'estompait. Pas question de fredaines. Il avait un job et voilà que l'histoire se terminait en queue de poisson.

Il reprit ses notes qu'il avait écrites la veille.
Et si Williamson avait été assassiné par cette call girl? Son manège était peut-être tout à fait fictif.
De proche en proche, l'idée se développait dans sa tête.

Les vérités dépassent souvent la fiction. Elles font partie de l'illusion, des allusions et de leur interprétation.

Broder sur ce genre d'histoire pour lui donner plus de peps, il y pensa. Lui donner l'accent de la vérité, c'était affaire de spécialiste.
Il suffirait de se mettre dans la peau du violeur pour trouver les raisons et les phases.

Il relut par trois fois et envoya l'info brodée sur plusieurs forums.

Éléphant rose devait reprendre du service. Les poissons mordraient-ils? On verrait, plus tard.

Comme on dit, il n'y a pas de fumée sans feu. Et mettre le feu, il était passé maître.
S'il apprenait un démenti, quelques jours plus tard, qui pourrait le médire?

Williamson avait été, trop peu de temps, dans son filet. Luc n'avait pas eu le temps de régler les mailles de ce filet, à la bonne dimension et lui avait échappé.

Il fallait remonter à la source et faire exploser le pot aux roses au complet.

Dire, contredire, médire, redire, voilà des mots qui ont des racines communes, mais il fallait de la matière pour les mettre dans le bon ordre.

C'était l'heure de descendre pour prendre le petit déjeuner. Il régnait une animation inhabituelle dans l'hôtel. Des allées et venues qui démontrait l'exception de la situation.

Dans la matinée, on avait ébruité la nouvelle. Elle se répandait comme une traînée de poudre. C'était le sujet de conversation principal. L'idée d'un assassinat crapuleux, simple, n'était pas le meilleur type d'informations des journalistes. Il fallait du suspense, de l'émotion.

La prochaine conférence de presse de Williamson, à Copenhague, avait été annulée. Le groupe devait très vite rechercher un nouveau porte-parole.

Le stratagème de Eléphant Rose devait avoir été d'un très faible impact. Mais, qui sait...

Décidément, il aimait les côtés fortuits de la vie.
Il reçu un mail de ses employeurs qui n'étaient pas mécontents. Ils augmentaient même ses émoluments.

Il n'en cru pas ses yeux. Qu'avait-il fait pour mériter cela?

Ils lui demandaient de préparer une visite à Paris, pour la semaine suivante, de réserver un place dans le Thalys, au départ de Bruxelles ou de chez lui, pour une autre mission dont les implications allaient lui parvenir très bientôt.

Pour se faire pardonner, il se jura de suivre l'affaire les jours qui suivent et ainsi justifier son augmentation de salaires.

Il quitta l'hôtel après avoir payé la facture dont il fut surpris de l'importance, lui-même.

La carte de crédit faisait, vraiment, l'homme d'aujourd'hui. Le travail doit toujours être payé à sa juste valeur. Le problème c'est que la valeur des choses était seulement différente en fonction de ses utilisateurs. Il le remarquait dans ce transfert vers cette nouvelle vie. Pour le justifier, il enverrait ses notes de frais avec les actions prises.

Ses supérieurs hiérarchiques dont il ne connaissait même pas les noms, devaient accepter qu'il avait pris un départ mitigé. En moins de deux jours, il avait abordé un problème qui ne se présentait pas de bonne augure.

Ses employeurs étaient contents.

Pourquoi lui ne l'était pas complètement? Un goût de trop peu ou un malaise moins précis?

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

14/09/2011

05-Le repos du guerrier virtuel

"Le sommeil est comme un second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allés dormir.", Marcel Proust dans Sodome et Gomorrhe

2.jpgLe soir, l'avion avait atterri à Nice.

Le temps était toujours gris. Il venait d'un pays plus froid et là, il y avait eu du soleil. Il retrouvait un pays dit "chaud" sous la grisaille. Il n'y avait vraiment plus de saisons, se disait Luc en frissonnant.

Dans l'avion, il avait réfléchi aux événements des dernières heures. Lui, non plus, n'avait pas tout compris.

La mort de ce Williamson lui laissait un arrière goût. Pas d'émotion dans ce goût. Seulement de la surprise et un peu de "manque à gagner" qui camouflait un échec personnel.  Ses patrons n'y avait prêté aucune attention particulière, aucune allusion et cela éveillait des soupçons et son esprit d'investigation du journaliste toujours en éveil. Un coup de théâtre, par cette élimination, n'arrive jamais seul. Son travail était inachevé et on l'applaudissait?   

Pour rentré chez lu, il avait téléphoné au même copain qu'au départ, mais celui-ci n'avait pas pu le reconduire jusque chez lui.
Le train, l'autobus ou le taxi restaient les seuls moyens de locomotion, à part l'hélicoptère, pour retourner chez lui. Il emprunta les trois.

Tard dans la soirée, il atteignit Peille. L'obscurité était presque totale. Sous cette latitude, le crépuscule tombe plus vite qu'à Bruxelles. Il traversa une zone de nuages qui s'accrochaient sur la montagne. Ce qui faisait vraiment frissonner l'échine.

Plus on montait vers Peille, plus on comptait de belles villas rurales qui regardaient de toute leur hauteur vers la belle vallée à leurs pieds. Les fermes avaient souvent été converties en secondes résidences. Cela avaient fait monter les prix des habitations. Son deux pièces, lui, ne permettait que la vue sur un mur, une ruelle bien fermée. Ce statut lui permettait de garder un prix abordable pour la location.

La maison à appartements qu'il occupait, faisait penser à un kot d'étudiants. L'université la plus proche était, à moins de 20 kms, à vol d'oiseaux, donc ce n'était pas sous cet angle qu'il fallait le prendre. De plus, un oiseau allait en ligne droite tandis que les humains à deux pattes ou montés sur roues, n'avaient que l'unique et longue route sinueuse pour y arriver. La couleur de la façade, si elle avait existé un jour, méritait une grosse couche de restauration après un nettoyage au karcher. Il est vrai que, sans entretien, dans un pays de soleil, le temps remplissait, plus vite, son œuvre de vieillissement et oublier les couleurs.

Les visites du propriétaire pour ses retards de payement du loyer, c'était, désormais, de l'histoire ancienne.

Une montée quatre à quatre, au 2ème étage et Luc se retrouva chez lui.

Son deux pièces, n'était qu'une grande place avec une superficie globale d'à peine 20 m2. Une kitchenette intégrée dans le living. Ce qui faisait office de chambre à coucher, était un lit caché derrière un divan récupéré chez un copain qui avait quitté la région.
Une installation HiFi, d'un autre temps. Vu la place qu'elle monopolisait, elle faisait office de secrétaire avec son rabat pour les platines 33 tours, de bureau et de "pose PC". Au mur, pour toutes décorations, de vieilles affiches  défraîchies, écornées sous leurs punaises de fixation.
Un réchaud à buta-gaz pour préparer les plats dont il avait le secret mais qui n'aurait pas fait le bonheur des restaurateurs. Un autre fauteuil qui visiblement, avait déjà longtemps vécu, si pas survécu dans les aléas d'une vie de fauteuil. L'inventaire est ainsi fait. 

Défaire la petite valise fut vite fait. Manger ce qu'il restait dans le frigo, ensuite. Ce fut un œuf sur le plat avant de se mettre en ligne pour envoyer les dernières nouvelles. Voilà, tout ce qu'il se permettait encore comme occupation avant de s'affaler et de piquer un somme. Les rêves permettent  toujours de prendre du champ.

Le lendemain, Luc se réveilla tard dans la matinée. Dès son réveil, il brancha son ordinateur pour consulter les arrivées de messages. Plusieurs bips se succédèrent en cascades. Sa boîte aux lettres électroniques en avaient emmagasiné quelques uns.

Des spams en faisaient partie comme d'habitude, mais cela ne l'inquiétait pas. Le 5ème message attira bien plus son regard. C'était la réponse à son envoi mettant au courant de ses travaux à Bruxelles.

« Cher Monsieur,
Nous vous remercions pour nous avoir averti de votre action. Nous avons pu apprécier celle-ci.
Vous avez pu trouver une stratégie en très peu de temps.
Poursuivez votre travail de sape, cette semaine. Nous vous ferons parvenir quelques informations dans un prochain courrier. Parfaitement exactes, elles pourront appuyer vos interventions sur Internet.
Le plus important reste que l'on vous croit.
Veuillez agréez... »

Luc relut une nouvelle fois ce court message. Vraiment pas très clair et un fameux goût de trop peu. "Que l'on me croit", bizarre, comme conclusion...

Il prépara un nouvel article en changeant son style d'écriture pour empêcher d'établir un lien avec le précédent. Un nouveau pseudo? Pourquoi pas "Libellule bleue"?
Il ne se décidait pas, tout de suite, à l'envoyer. Il se devait de réfléchir un peu plus.

Il décida de sortir de son "bocal" pour se promener.

Le beau temps était revenu comme c'est souvent le cas après une nuit pluvieuse.
Il faut dire qu'au cours du mois de septembre, le soleil avait chauffé le village de manière anomale en dépassant les moyennes de saison habituelles. Le changement climatique n'était pas sa tasse de thé, mais il se doutait qu'il devait y trouver un lien. Luc s'en foutait, il n'avait pas le temps de l'apprécier. Il n'aimait pas trop la chaleur.

Avec des jumelles et le temps clair, on pouvait certainement apercevoir la côte méditerranéenne. L'humidité avait disparu. La pluie avait nettoyé l'atmosphère.

Son regard restait tourné vers l'intérieur.

En mémoire, il ajoutait quelques renseignements qui n'étaient pas présents dans l'article pour apporter encore plus de suspense pour exciter tous les lecteurs. On n'attire pas les mouches avec du vinaigre, ni avec des violons, mais avec le sublime du poivre vert.

Après une heure de vue intérieure, le texte stabilisé dans un petit carnet, il décida que pour deuxième approche, il en avait assez.

Il remonta, calmement, rebroussa son chemin vers son appartement de "fortune".

C'est alors, qu'une affiche attira son regard: "Appartement à louer".

En autre temps, elle lui serait passée inaperçue, avec un montant de location, inabordable. L'appartement était cette fois à sa portée. L'argent qu'il avait en poche lui brûlait. Une rapide calcul, une avance, deux loyers à payer qui cachaient, certainement, une augmentation. Mais peu importe, on pouvait peut-être discuter le prix. Beaucoup plus spacieux, il n'arrivait pas en compétition avec son antre qu'il savait être dans un piteux état. La façade jaunie où il logeait avait, tout à coup, pris des allures d'invivable.

Il s'y rendit de ce pas. Tout correspondait à ce qu'il espérait. Il régla les avances de loyers et repartit, rapidement, joyeux sans plus s'arrêter et remonta ses deux étages avec des idées nouvelles d'installation.

Toutes ses déconvenues étaient oubliées. Il était, sans s'en rendre compte, monté sur la marche suivante de la dépendance.

Rentré, il ne prêta pas attention aux nouveaux messages parvenus pendant son absence. Il compléta le brouillon et envoya sur la Toile.

L'araignée, c'était lui, et elle savait que des mouches en quête des mauvaises odeurs allaient arriver.

La semaine suivante, le mal était confirmé. La suspicion avait fait son œuvre. Points d'interrogation, plutôt que points d'exclamation.

Les heures des faits ne correspondaient pas vraiment, mais des témoins avait pu voir le Williamson avec la jeune femme. Luc avait vu la môme au bras de cet homme. Il était loin d'être le seul. Les soupçons allaient se tourner vers elle, pensait-il. Il avait associé les événements à son avantage dans ce qu'il avait écrit. Un viol, une dispute qui avait mal tourné, c'est tellement courant. 

Son intervention devait apporter de l'eau au moulin à l'enquête qui devait se dérouler à Bruxelles.

Williamson devait avoir une légion d'ennemis dans l'ombre. L'affaire excitera les médias pendant un temps et entretiendra une mise en avant de pages de différents blogs et forums. Les points d'interrogation ne pouvaient pourtant durer. Quelques jours plus tard, le soufflé serait retombé.

En définitive, Luc se disait qu'il méritait vraiment l'augmentation de la rétribution de ses employeurs pour ses "bons offices".

Ce qu'essayait Luc, en pensant ainsi, c'était de se rassurer.

Contacté par la propriétaire de l'appartement qu'il convoitait, il devait emménager dans son nouvel appartement. Le début de la semaine fut complètement réservé à ce but. 

Sur la Toile, l'affaire ne s'éteignit pas aussi rapidement. Effet retard en cascades, dont les remous se terminaient par des vaguelettes. Des articles sortaient toujours et ravivaient la pub du site et sa contre pub.

Les uns allaient dans le sens du complot qui avait éliminé Williamson. Réveiller les consommateurs sur ce qu'ils mangeaient, génère des passions et des vocations. La suspicion s'entretenait toute seule. Luc n'avait qu'apporté l'huile à la combustion.

Dans la foulée, Luc, en nouveau mage d l'information, se creusait une niche en attente.

L'araignée ne tue pas tout de suite les mouches qui tombe dans sa toile.

S'il excellait dans les réparties verbales ou scripturales, il était bien loin d'avoir des connaissances techniques. Internet était son outil mais il n'en avait jamais cherché les arcanes et les principes de base. De la nétiquette, il en avait entendu parlé, mais ce n'était pas son problème. Il avait lu que l'on pouvait toujours remonter jusqu'à lui par l'intermédiaire de son IP. Il fallait pourtant rester transparent tout en étant apparent dans les indices de lecture du moteur de recherche Google.

Cette lacune de connaissances, il se devait de la combler. Il se mit en quête d'un cours privé accéléré dans la technique du web. Il ne pouvait pas résider trop loin de son domicile.

Une recherche et il trouva ce qu'il cherchait. Trois séances d'une heure chacune, sans se déplacer, par Internet. Le cours commençait le weekend. Il s'y inscrivit.

Réunir une liste de questions précises. Pas question de devenir un expert informatique. Pas d'examen de fin d'étude, pas de diplôme. Seulement apprendre à connaître le moyen de ne pas aller trop loin et, ainsi, se faire repérer.

Pour l'attentat du WTC, les terroristes avaient appris à décoller, à voler avec précision mais pas à atterrir.

Le mail annoncé par ses employeurs, arriva le lundi matin.

Il lui proposait de partir à Paris pour s'informer de ce qui se passait dans la blogosphère.

Quelques sites citoyens étaient en perte de vitesse. Certains essayaient de fusionner entre eux, alors que leur culture de base était en opposition dans la majorité du temps. D'autres lâchaient la bride et jetaient l'éponge.

Le dernier annonçait: "En 2006, Reporters sans frontières ouvrait sa plate-forme RSFBLOG et offrait alors la possibilité aux internautes de créer gratuitement leur blog. En quatre ans, 1200 blogs ont été créés, 29 079 billets ont été publiés, 9 826 commentaires ont été échangés. Reporters sans frontières se félicite d'avoir pu offrir pendant ces quatre années un outil d'expression et de débat en ligne. Malheureusement, nous n'avons plus aujourd'hui les ressources en interne pour assurer le bon fonctionnement de cette plate-forme. Nous nous voyons donc contraints de fermer RSFBLOG".

Il s'agissait de voir quels étaient les problèmes qui se cachaient derrière ces fuites successives.

Problèmes internes, de cashflow, de publicitaires qui retiraient leurs billes de l'aventure citoyenne. Les sites qui avaient perdu leur âme pour se retourner un peu trop vers la propagande ou la publicité, déplaisaient.

Souvent, derrière des articles anodins, il fallait bien le constater, se déroulait des pugilats qui attiraient une minorité d'assidus et écartaient la majorité de lecteurs qui n'y trouvaient plus la fraîcheur. Les médias officiels gardaient ainsi leur audience.

Les manières subversives, mal construites, trop répétitives sans originalité, pouvaient attirer les badauds mais repoussaient les amateurs de nouveauté.

Luc avait bien constaté une certaine usure qui s'opérait insidieusement derrière les textes devenus trop semblables. L'usure était la même que pour les médias officiels: "trop d'informations tuaient l'information". Chez ces journalistes "en herbe", on retrouvait des articles qui étaient de moins en moins vérifiés ou pire, n'avaient plus aucun sens formel.

En plus de la crise, les fréquentations qui tombaient, n'engageaient pas les publicitaires vers des dépenses non justifiées et, donc, pas assez rentables.

Le monde du gratuit était égratigné par toutes sortes de crises. Cela allait jusqu'à l'attaque de front avec des commentaires qui n'ajoutaient rien aux articles. Les trolls étaient parfois très virulents. La médiation se perdait en coup de censure comme des coups dans l'eau.

Peut-être y avait-il un moyen de se racheter à bon compte, se disait, Luc.

Il pensera à son voyage à Paris, dès le milieu de la semaine.

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

07/09/2011

06-Pendant ce temps-là, ailleurs

"Le bon sens est le concierge de l'esprit : son office est de ne laisser entrer ni sortir les idées suspectes.", Daniel Stern

1.jpgLe commissaire Jules Van Dorp était assis dans son bureau de la Police Judiciaire de Bruxelles, situé près du Palais de Justice.

La liste des invités à la présentation de Wim Williamson était devant lui, bien visible. L'enquête avait commencé par les interrogatoires d'éventuels suspects. La liste des accréditations était un bon départ.

Miss Johnson restait introuvable. Disparue. Évaporée. Un avis de recherche était lancé avec l'appui d'une photo d'un journaliste, prise lors de la représentation de Williamson.

La liste avait, déjà, des noms cochés. Il restait encore beaucoup d'interviews à passer en revue. Les rapports tapés à la machine jouxtaient la liste et la pile n'était pas vraiment épaisse. Rien ne semblait éclaircir l'affaire Williamson.

Dans le bureau du commissaire, régnait une chaleur moite. La météo avait annoncé un orage pour l'après-midi. Le ventilateur ne parvenait plus à rafraîchir l'atmosphère dans son mouvement de va-et-vient. Van Dorp commençait à fatiguer d'entendre les mêmes réponses à ses questions. 

Arriva le 11ème sur la liste.

-Faites entrer le suivant, dit-il à un policier de service.

Le policier qui avait la même liste appela Monsieur Dumont.

Un petit Monsieur sortit de sa torpeur et se leva en suivant le policier.

-Monsieur Dumont, je présume. Asseyez-vous, dit Van Dorp.

Le sieur Dumont hochait de la tête. Il avait un sourire qui se voulait engageant. Il restait un peu hésitant. Il s'exécuta. A la vue, de son mètre soixante cinq, à vu d'oeil, avec son costume, un peu fripé et une cravate bien serré aux couleurs neutres, Van Dorp pouvait déjà catégoriser son invité comme un gentil célibataire mais plutôt innocent. Perspicacité, née de l'expérience d'un flic de longue date. 

-Vous connaissez la raison de votre présence, Monsieur Dumont. Vous avez été invité pour nous donner vos impressions sur Monsieur Wim Williamson, que vous pouvez avoir eu lors sa présentation. Vous n'êtes pas sans savoir qu'il a trouvé la mort dans des conditions assez,  disons,... peu orthodoxe. Vous avez peut-être une idée sur les raisons possibles en dehors des objectifs qu'il était censé apporté lors de la conférence. Avez-vous une déclaration à faire? Avez-vous remarqué quelque chose qui vous a semblé anormal?, commença le commissaire.

-Monsieur le commissaire, je regrette sa dispariton. J'ai été invité par Wim. Il avait été un ancien collègue, il y a de nombreuses années.

Van Dorp se pencha vers ce nouvel interlocuteur avec plus d'intérêt que d'habitude et tenait son crayon entre les doigts de manière plus fébrile. Ce n'était plus un anonyme ou un journaliste qui ne connaissait rien de Williamson mais quelqu'un qui le connaissait plus intimement. D'un hochement de tête, il invita Monsieur Dumont à continuer de manière plus affable. Il lui proposa de boire un peu d'eau en se dirigeant vers la grande bouteille d'eau potable, inversée, avec un gobelet en plastic à la main. C'était la seule boisson disponible dans la pièce.

-Merci, avec cette chaleur, on a toujours soif, répondit-il en se frottant le front du revers de la main.

Il commença immédiatement, tandis que Van Dorp s'occupait de ne pas renverser les deux gobelets d'eau fraîche, mais avec les deux oreilles bien ouvertes.

-Il y a bien plus d'une dizaine d'année de cela, nous travaillions ensemble, Wim et moi, dans une société d'agronomie. C'était un gars que tout le monde aimait bien. Jovial. Disert. Beaucoup de qualités. Après qu'il ait quitté, bien avant moi, je ne l'ai plus revu. Quand j'ai vu son nom, par hasard, dans les journaux, comme j'étais de passage à Bruxelles, je l'ai contacté et il m'a donné un laisser-passer pour assister à sa conférence. Je dois avouer que je l'ai trouvé très changé. Le sourire était devenu plus rare. Sobre en paroles. Il avait une nouvelle tâche dans cette société obscure qui réfute les ... bienfaits de notre civilisation. Cela m'a beaucoup intéressé. Nous n'avons pas eu l'occasion de nous revoir longtemps pour en discuter avant sa conférence. A peine cinq minutes, avant sa présentation. Il m'a donné quelques tuyaux précurseurs au sujet du discours qu'il allait prononcé. Rien de plus. Aucune information au sujet de l'organisation sur laquelle il avait jeté son dévolu. Je ne peux vous en dire beaucoup plus. J'en suis désolé.   

-Très bien Monsieur Dumont, vous en apportez déjà pas mal. Avez-vous trouvé, par hasard, quelque chose de suspect dans son attitude, dans ceux qui se trouvaient dans son entourage? Il parait qu'il y avait une dame qui a fait impression et qui l'accompagnait. Nous la recherchons activement car jusqu'ici, elle a disparu de la circulation. Comme il est presque certain qu'il s'agisse d'un crime, vous comprenez que tous les indices peuvent être utiles. Parlez-moi de vos souvenirs de ces deux heures de présentations.

-En fait, pendant la conférence, je n'ai rien remarqué de suspect, comme je vous le disais. Si ce n'est le service de sécurité qui était bien présent, je vous assure. Wim, comme je le disais, aimait faire rire. Les femmes tournaient autour de lui avec beaucoup d'intérêts. Que vous dire? Peut-être qu'il était devenu un activiste quand il s'est vu imposé des méthodes d'agronomie qu'il n'aimait pas et qui devaient ruiner les sols des pays dans lesquels, ils étaient utilisés. Beaucoup de produits chimiques entraient dans la composition des engrais. Je le savais. Nous le savions. Il avait dit qu'il ne pouvait continuer à fermer les yeux. Si vous me permettez, j'ai pourtant quelque chose qui me reste en mémoire qui pourrait vous intéresser et qui me parait, après coup, plutôt louche.

-Ah, racontez-moi ça, dit Van Dorp en reprenant son crayon en le pointant sur son carnet de notes qu'il tenait sur le bureau.

Cela commençait, vraiment, à intéresser Van Dorp pour sortir l'enquête du point mort dans lequel son enquête végétait

-Oui, ce n'est peut-être rien, mais j'ai été questionné par un journaliste qui devait assisté mais qui avait raté la présentation comme il me l'a raconté. Nous avons passé deux ou trois heures ensembles. Je ne tiens pas beaucoup l'alcool, il m'en a fait boire un peu trop et nous avons fraternisé un peu trop vite. Quand, il a considéré qu'il avait reçu assez d'informations, il m'a carrément laissé choir. J'en ai été très surpris et très vexé. Il m'a quitté sans me donner la moindre information du journal pour lequel il travaillait. Je me suis informé à la réception de l'hôtel. Personne ne le connaissait de manière très précise. Comme j'avais entendu son numéro de chambre, 250, j'ai tenté de le rappeler pour lui exprimer mon désarroi et un peu ma colère sur ses agissements, mais il n'était pas dans sa chambre. Ensuite, je suis allé me coucher et j'ai dormi jusque tard dans la matinée du lendemain. Je vous rappelle, je ne tiens pas l'alcool. Après, il devait avoir quitté l'hôtel. Je ne l'ai plus revu. 

Il n'est donc pas dans cette liste, mais dans celle des clients. Il avait pris la précaution de demander cette liste à la réception de l'hôtel.

Le commissaire se plongea dans la liste des clients de l'hôtel classée par numéro de chambre..

-Vous dites chambre 250?

Son doigt pointait... 248, 249, 250.

-Monsieur Bitoni. Je l'ai.

Faudra vérifier si le nom est correct, se dit-il en lui-même.

-C'est ça, je m'en souviens. C'est le nom qu'il m'a donné.

-Avez-vous divulgué des secrets qui pourraient lui servir?

-Pas vraiment. Il notait tout. Il ne m'a pas dit très clairement quel genre de reportage, il voulait écrire pour son journal. Je ne me suis pas méfié. Je me suis laissé prendre au jeu de questions-réponses sans prendre de précautions. Je vous rappelle, l'alcool et moi, ne faisont pas bon ménage.

Van Dorp souriait sans mot dire. L'alcool a bon dos, se disait-il. Il s'était laissé berné comme un pigeon. Point à la ligne. Il avait devant lui, une déclaration qui avait trop l'accent de l'innocence. L'innocence, il l'avait trop souvent rencontré. Que pouvait-il lui apprendre d'autre, ce bon Moinsieur Dumont? La conversation avait trop été à sens unique. Il lui demanda de parler de la réunion plutôt pour meubler le temps et pour ne pas donner trop d'importance à son visiteur qui aurait pu penser monnayer son expérience avec de vrais journalistes, cette fois.

-Je ne vais pas vous retenir plus longtemps, cher Monsieur Dumont. Je vous remercie pour votre visite, pour les informations et votre temps que vous m'avez consacrés. Vos renseignements nous sont très précieux. Donnez vos références au policier de service, que l'on puisse vous joindre, demain. Je suis sûr que nous nous reverrons. Voici, ma carte, s'il y a quelque chose qui vous revienne en mémoire, n'hésitez pas de me téléphoner.

-Toujours content de rendre service à la police, Inspecteur.

Van Dorp ne le corrigea pas sur le grade qu'il avait réellement utilisé.

Dumont, à peine sorti du bureau, le commissaire téléphona à l'hôtel pour connaître les références que ce Monsieur Bitoni avait donné à l'enregistrement.

Le sieur Bitoni avait payé en cash. Pas de carte de crédit pour le repérer. La carte d'identité, Van Dorp le craignait de plus en plus, pouvait être fausse. Français, habitant Bordeaux. Une rapide recherche sur Internet, la rue Dampremi, renseignée à l'inscription, n'existait pas à Bordeaux. La carte de presse présentée, à la réception, était probablement fausse. Cela commençait fort.

Monsieur Dumont était tombé dans les filets de quelqu'un qui ne lui voulait pas nécessairement du bien et qui voulait rester dans l'ombre des "palmiers en fleurs".

Il fallait mettre la police française à sa recherche. Lancer un mandat d'arrêt, au besoin. Mettre Interpol sur le coup. Williamson avait été assassiné, tard dans soirée. La mort remontait à 2 heures du matin, approximativement, d'après le médecin légiste. Ce sont les premières heures qui sont, généralement, les plus fructueuses dans une enquête.

Le médecin légiste avait déjà rempli son rapport. La nuque brisée sur les marches où il avait été trouvé? Une chute? Non, un objet contondant avait enfoncé, au préalable, le crâne de Williamson. Rien de naturel.

Crime crapuleux? Pas vraiment, on avait retrouvé une liasse de billets de différentes monnaies dans ses poches.

Non, la piste Bitoni semblait la meilleure, la plus opportune, même s'il se devait de continuer sur d'autres pistes.

La police belge avait connu quelques bavures ces derniers temps. Fallait pas en rajouter.

Pour remonter le moral des troupes, le commissaire, Van Dorp se faisait fort d'y parvenir étant près de la retraite en résolvant cette enquête.

Un portrait-robot pourrait être demandé à Dumont. Il lui redemandera de repasser pour s'y prêter au jeu du nez, de la moustache et des têtes en forme rondes ou carrées.

Dix minutes après, Van Dorp prenait son téléphone intérieur.

-Jacques, prend contact avec les autorités de l'aéroport? Demande-leur si le nom "Bitoni" avait été utilisé sur un vol, hier. Invite, aussi, Monsieur Dumont pour qu'il puisse construire un portrait-robot de ce "Bitoni".

-D'accord, je m'en charge. Je suivrai l'affaire et je viendrai vous en rendre compte, demain à la première heure.

-Ok. Pas de nouvelles du côté de la gracieuse demoiselle qui accompagnait Williamson?

-Non, rien. Volatilisée. J'ai questionné les agences de call girls. Rien.

Avec un peu de chance, l'affaire Williamson pourrait être bouclée assez vite, se dit-il.

Van Dorp aimait beaucoup les félicitations. Dans le passé, il avait reçu sa dernière promotion grâce à une enquête résolue rapidement. Le balancement entre tutoiement et vouvoiement, existait depuis leur première rencontre. Van Dorp aimait le respect et la voie hiérarchique. 

Van Dorp interviewa encore cinq autres personnes ensuite, mais cela n'apporta rien de bien folichon.

Il se proposa d'aller voir le médecin légiste. Trouver de la famille de Williamson, puisque celle-ci ne s'était pas encore manifestée.

Le reste de la journée fut bien rempli pour Van Dorp.

Demain, il veillera à aller plus loin. Il avait eu assez d'émotions pour la journée. Il avait promis de ne pas rentrer tard.

Madame Van Dorp devait avoir préparé quelque chose de bon à la maison, c'était l'anniversaire du fils, John qui avait 40 ans, aujourd'hui. Le soir, John venait avec sa deuxième épouse. Il ne pouvait raté cela. La vie de famille avait été souvent malmenée, ces temps derniers.

Pas question de faire des heures supplémentaires.

En rentrant chez lui, l'orage était passé. Les routes étaient mouillées et la circulation bloquait souvent. Il arriva, malgré tout, en retard, mais son épouse ne fit pas trop de remarques à c sujet.

Le lendemain, Van Dorp commença la journée avec la consultation du reste de l'auditoire de feu Williamson. Rien de palpitant pour l'enquête à se mettre sous la dent. Quand il parlait de son accompagnatrice, les sourires narquois ne sortaient pas des préoccupations sexuelles. Aucune approche plus circonstanciée sur le caractère de la personne en cause. Miss Johnson cachait, apparemment, son jeu intérieur derrière son apparence. Personne n'avait creusé plus loin.  

11:00, le lendemain, coup de fil.

-Chef, le nom Bitoni était bien sur les listes des passagers. L'avion a atterri à 19:15 à l'aéroport de Nice. Après on perd sa trace. J'ai pris contact avec nos homologues de Nice. Aucun hôtel n'a eu ce nom sur sa liste, d'après eux.

-Ok. Continue. La piste, n'est pas sûr, mais elle vaut la peine d'être suivie. N'oublie pas celle de la belle ingénue, par ici. Préviens moi dès qu'il y a du nouveau, dit-il avec un sourire dans la voix.

-Attendez, je ne vous ai pas tout dit. Si pour la dame de "gentille vertu" n'a pas laissé de traces, ce n'est pas tout à fait vrai pour le soi-disant journaliste.

-Ah...

-Oui, j'ai suivi l'affaire par Internet. Le jour du drame, un article étrange est paru sur les forums. Il parlait d'un viol qui tournait autour de Williamson. Un certain Éléphant Rose en était l'auteur. Je vous le donne en mille, l'adresse de la zone WiFi qui a servi est l'Hôtel Métropole. Vous pensez bien que j'ai passé l'info au CCU, vous savez la Computer Crime Unit, notre service informatique qui pourait remonter à la source. Le lien est peut-être une coïncidence, mais vous savez que les coïncidences sont souvent très fortuites.

-Comme tu dis. Non, vas-y. Carte blanche.

Nice, pas vraiment très près de Bordeaux, ça, c'est sûr, pensait Van Dorp. Alors, si Internet s'y mettait dans le jeu de quille... Les histoires de IP n'était pas sa tasse de thé. Il n'aimait pas trop déléguer totalement, mais quand on ne se sent pas dans son élément, valait mieux lâcher du lest pour des spécialistes.

Habitait-il à Nice ou dans la région, ce Bitoni d'ailleurs?

La piste dans le réel s'arrêtait un peu trop vite à son gré.

Une trace virtuelle. Pourquoi pas?

Faut aller avec son époque, pensait Van Dorp.

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

31/08/2011

07-Voyage d'espionite

"J'ai abandonné la pêche le jour où je me suis aperçu qu'en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie.", Louis de Funès

1.jpg

Luc se rappelait des événements de Bruxelles. Il avait suivi l'affaire par les journaux. Comme toujours, quelques jours de suivis intensifs, puis la presse avait perdu pied dans la poursuite de l’affaire. La police ne faisait pas écho de ses avancées ou de ses reculs.

Pour sa nouvelle affaire à Paris, il avait entrepris de prendre contact avec les noms de managers qui se trouvaient sur la liste de ses patrons. Tous travaillaient dans le sites de blogs et de forums. Les rendez-vous avaient été pris pour meubler deux jours. Cela avait marché plutôt bien. Un peu de pub ne leur faisait pas de mal.

Sous le prétexte de la construction d'un dossier sur les blogs et les forums français, il avait téléphoné pour prendre rendez-vous avec ceux qui le voulaient. Deux tiers d'entre eux avaient accepté.

Il planifiait de commencer ses interviews dès jeudi suivant. Il avait fallu ensuite organiser son voyage. Hôtel, repérages, moyens de locomotion...

Dans l'avion vers Paris, Luc eut le temps de rassembler encore une fois la documentation sur les sociétés qu'il était chargé d'espionner. Il avait quelques unes de planifiées dans son périple à Paris. En sortant de l'aéroport, il prit possession de la moto légère qu'il avait loué.

Cela lui faisait plaisir de retrouver Paris après de nombreuses années. Il n'était pas un grand amateur de grande ville, mais Paris lui avait laissé quelques bons souvenirs de virées entre copains.

Toujours avec sa fausse carte de presse, il avait préparé un scénario d'interviews.

Cette fois, il était habillé avec un goût très fin. Un costume bien ajusté et une cravate qui lui serrait le cou. Il aurait aimer faire sauter tout cela. Il en avait perdu l'habitude. Mais il devait s'y habituer, s'exercer pour ne pas avoir cette envie en présence de ses hôtes.

Il se sentait comme un agent trouble en service commandé. Contre-espion plutôt qu'espion. Un James Bond envoyé par aucune majesté, mais par une délégation anonyme et avec un prête-nom de journaliste. Il espérait, dans le fond, de ne pas être la marionnette d'une force dont il ne connaissait ni les projets ni les noms. Mais, il n'en était plus là à s'inquiéter sur ce genre de réflexion. Il se sentait fort. Sa drogue était l'argent et il y avait pris goût. La théorie du complot n'était qu'un vague souvenir.

Installation à l’hôtel en pétaradant sur sa mobylette. Demain, il commencerait ses enquêtes.

Le lendemain, la première adresse repérée, les bouchons de la ville, tout était là et correspondait à ses souvenirs... Pas de volonté de faire du tourisme, il avait bien connu Paris.

Arrivé à la réception de la première société, une secrétaire réceptionniste lisait, le front relevé, les demi-lunettes sur le nez, le regard rivé sur l'écran de son PC haut placé. Visiblement, son job était plus important que seulement celui de réceptionniste. Elle devait avoir un rôle de modératrice. Elle cumulait les fonctions. Probablement médiatrice des articles qu'elle avait à valider. Luc lança un coup d’œil sur l'écran et reconnaissait le genre d'article qu'il avait l'habitude de lire. Les fonctions se multiplient dans une institution telle que celle-ci, constata Luc. Un "travail diversifié" devait être l'argument lors de l'engagement au poste de réceptionnise.

Luc sentait dès l'abord qu'il ne devait pas être le bienvenu. Il était le gêneur type. Celui qui mettait en pause la lecture d'un article que la réceptonniste avait commencé et qu'elle devait juger.

La dame avait du mal à cacher son âge. Teinte en blond pour faire illusion, mais des mains qui en disaient long sur leurs parcours sinueux et surchargé de sa vie. On devait l'avoir engagé parce que demandeuse d'emploi, elle avait accepté les vicissitudes d'un travail à multiples facettes.

Un œil noir le questionna du but de la visite du « gêneur ». Luc fut aussi bref en réponse que la question.

-Pourriez-vous me mettre en contact avec Monsieur Destrée, j'ai rendez-vous avec lui. Je fais partie du journal « L'info quotidienne ».

Bien sûr, se dit Luc. Réponse classique. C'est fou ce que cela classe un homme, une réunion.

Luc regardait ostensiblement son papier pour épeler le nom au besoin.

-Monsieur Destrée était en réunion ce matin. Je vais voir s'il a terminé et s'il peut vous recevoir.

-Monsieur Destrée, un journaliste du « L'info quotidienne » vous attend à la réception, dit elle après avoir composé un numéro sur son téléphone intérieur.

Luc ne put entendre ce que l'interlocuteur répondait mais vu le sourire de la réceptionniste, il savait qu'il avait gagné son interview.

Cinq minutes d'attente. Courte, donc, intéressée.

Le « monsieur Destrée » apparu le sourire affable aux lèvres et la main tendue. Luc allait devoir jouer dans la douceur. Une petite salle annexe pour parler et il commença.

-Comme je vous avais dit, je suis chargé par mon journal de faire une enquête sur les sites citoyens pour analyser leur mode de fonctionnement, le type de leur gestion, avoir une idées des équipes qui font partie de votre staff. C'est aussi pour avoir une idée si votre activité est rentable et par quels genres d'artifices.

-Ne croyez pas que nous disposons d'énormes moyens et certainement pas ceux dont disposent les médias officiels au départ. D'ailleurs, eux, aussi, doivent jouer dans la modestie. Mais eux, les agences de presses et des équipes dispersées dans le monde comme correspondants de presse. Nous travaillons avec une petite équipe qui au mieux, étaient d'anciens journalistes. Du bénévolat de nos rédacteurs et de leurs articles qui parfois, valent bien les meilleurs billets officiels.

-D'anciens journalistes ? Voulez-vous dire que qu'ils ne le sont plus parce qu'ils sont retraités ou qu'ils sont au chômage dans leur environnement immédiat ?

Cette question amusait Luc, au plus haut, puisqu'il en faisait partie.

-Un peu de tout cela. Vous avez pu remarquer que chacun y met du sien dans la collecte des articles qui iront à la parution le lendemain. Nous ne pouvons pas débaucher des journalistes de la presse officielle. On ne nous le pardonnerait pas. Vous n'êtes pas sans savoir l'opposition vive à notre existence qu'ils nous font. La concurrence est rude dans le métier de l'information.

Luc eut difficile de retenir un sourire.

- Je n'en doute pas. Je suppose que vous dépendez aussi des rentrées de la publicité et de l'intérêt que vos clients commerciaux trouveront dans les articles ? Vous devez rémunérer vos employés même s'ils ne sont pas nombreux. Mais que ne vous risquez pas à en faire de même avec vos rédacteurs bénévoles.

-Absolument, pour la première question et absolument pas, pour la seconde. Les publicitaires se bousculent un peu moins au portillon en temps de crise comme nous avons connu. Les budgets «publicité» ont été rabotés dans beaucoup de sociétés. Alors, nous devons faire à de généreux donateurs, à nos rédacteurs bénévoles à qui on doit rendre une confiance, disons,... mesurée.

-N'avez-vous jamais eu l'envie de fusionner avec d'autres forums citoyens pour diminuer les frais de fonctionnements généraux?

-Pas encore de démarches dans ce sens, même si nous y avons pensé. L'indépendance est toujours une valeur auquel on ne cherche pas à se soustraire. Mais si la situation devient structurelle, il faudra bien y passer. Nous avons pensé à fonder une fondation, mais l'inscription au rôle est très chère. Nous cherchons la meilleure solution.

Luc continua à cuisiner son interlocuteur pendant une bonne demi-heure. Celui-ci, pris de volonté de montrer le prestige de sa société, ne se rendait pas compte qu'il donnait un peu trop de renseignements au sujet de la stratégie. A la fin, il prétexta un autre meeting pour y mettre fin, mais visiblement, il avait vider un sac qui aurait dû rester plus rempli même quand la pub donne des ailes.

Avant de lui signifier son congé, il demanda à Luc de lui faire parvenir l'article avant de le publier.

Luc n'eut aucune peine à le rassurer, puisqu'il ne le serait jamais officiellement. Du moins, sous cette forme.

Il avait pris des notes pour se rappeler de ce qu'il allait introduire dans son rapport, mais pas pour publier quoi que ce soit dans le format question-réponse. Encore heureux que personne ne s'était inquiété de savoir si « L'Info quotidienne » avait bien envoyé un journaliste chez eux.

Pour le reste de la journée, il se réservait trois autres sociétés à visiter.

Pour la première, ce ne fut qu'une confirmation de la première. Les questions étaient répondues avec moins d'assurance et l'entretien se termina plus rapidement.

La seconde insistait plus sur la volonté de rester indépendante jusqu'à la mort, si besoin.

Il y aurait des kamikazes jusque dans les forums, pensa Luc avec un sourire en coin.

Ce fut la dernière société qui apporta la surprise.

Dès l'arrivée à la réception, on l'informa qu'une journaliste était venue avant lui, dans le même but et qu'il n'était pas question de recommencer l'interview. L'interview était la même mais pas le journal qui avait envoyé cette journaliste.

Il fut rejeté hors des murs de la société, sans les formes. Il en resta, muet et en mal de ressorts.

Qui avait eu la même idée d'interview? Pourquoi maintenant? La coïncidence était-elle plausible?

Dépité, il revint à l'hôtel. La journée avait été longue. Un souper frugal. Il ne mis pas longtemps à s'en retourner dans sa chambre, blessé.

Il ne pris même pas la peine de se coucher. Il s'endormit la tête lourde sur le petit secrétaire à côté de son netbook.

Il entendit une voix dans le fond de sa mémoire. Une voix qui hurlait:

-Non, laissez-moi. Pas d'interview SVP. C'est un véritable harcèlement.

Tout se mélangeait dans sa tête. La Matahari de son premier rêve à Bruxelles, le hantait à nouveau. En long ciré noir, elle courrait vers la sortie d'un immeuble juste devant lui, un sourire narquois sur les lèvres. Elle le narguait en jetant des œillades à chaque fois qu'elle se retournait.
Luc courrait derrière elle sans jamais la rattraper. Il perdait haleine. C'est alors que le sol se déroba sous ses pieds dans sa course. Il tomba dans un trou profond et se réveilla en sursaut, complètement en sueur. Il n'avait pas retrouvé la forme.

Le réveil n'avait pas encore sonné. Le soleil entrait déjà au travers des rideaux. Suffisamment réveillé, il ne pensa plus aller se recoucher dans le lit.

Il se redressa et trouva le déjeuner qu'il avait demandé devant la porte. Il remit le rapport de la veille en forme avec les notes personnelles.

Une fois, prêt, relu plusieurs fois, il pressa la touche d'envoi et son rapport partit par la voie du mail vers ses employeurs.

Complet il l'était, ce rapport. Le seul événement dont il ne parla pas, ce fut le raté de la dernière interview quand on lui avait volé la fonction devant son nez. Cela l'avait trop vexé.

Luc ignorait ce que ses employeurs allaient en faire. Ce n'était plus son problème et il essaya de se convaincre qu'il n'était pas responsable de ses informations et pas coupable de malversations dans son job. Il y avait matière à saper le moral de ces forums qui vivaient sur une corde raide.

Il se pressa à ne plus penser à la psychologie et oublia jusqu'à la troublante concurrence de cette journaliste qui lui avait donné du fil à retordre dans son rêve de la nuit.

Entre temps, faire un peu de ménage et ses occupations habituelles, fureter sur Internet, quelques journaux acheté au kiosque à journaux.

Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir un entrefilet dans un journal du matin parisien, à la lecture du titre « Mort suspecte dans la société Redavox ».

Redavox était la société qui l'avait rejeté la veille pour raison de duplicata, de redondance d'interview avec l'autre journaliste. Il se jeta, éperdu, dans la lecture de l'article. Une nouvelle coïncidence?

Le patron de la société avait trouvé la mort dans des circonstances, non encore élucidées. Mort naturelle ou provoquée? La police était sur place et cherchait les indices de cette mort qui n'avait pas encore trouvé de raisons au vu des révélations des employés et de l'épouse du mort. La victime était un homme d'une cinquantaine d'années que l'on avait retrouvé affalé dans une salle de réunion de la société. Pas de traces de blessures. Rien d'apparent. AVC ou autre chose? Son épouse avait raconté à la police, qu'il était en bonne santé et ne souffrait d'aucune affection. Suspect, donc, pour le moins. Le médecin légiste, précisait-on, devait apporter la raison de cette mort. 

Mais, l'article qui relatait l’événement, restait plus sur l'idée d'une mort fulgurante et suspecte, plutôt que sur un point d'interrogation.

Pour Luc, et suivre son approche analytique de journaliste dans les cas du genre, l'affaire prenait une tournure particulière. Cela faisait la deuxième mort suspecte dans ses propres parages, sur ses propres plates bandes.

La manchette de l'histoire n'avait pas pris beaucoup de place sur la page, mais nous n'étions qu'au début de l'affaire. Les journaux à sensations allaient pouvoir décortiquer l'histoire de manière plus sulfureuse.

Et si Luc lançait une piste en lançant une extrapolation, une histoire entre vrai et faux ?

Il n'y a jamais de fumée sans feu, se disait-il.

La journaliste qui l'avait précédé à peine une demi-heure avant, n'était-elle pas la cause de cette mort suspecte?

Luc ébaucha en mémoire une histoire plausible complète. Assassinat commandité par la mafia. On soupçonnait une dame d'être à l'origine de la mort. La Matahari de son rêve revenait sur le terrain du réel. Cela ferait un beau papier. Il en était sûr.

Lui même ne pouvait être suspecté. Il avait donné un faux nom, avec la référence d'un journal qui existait mais n'avait évidemment pas demandé d'enquête. Un nouveau hoax qui remonterait les bretelles d'un fait divers enrobé de suspenses. Que pouvait espérer le peuple de plus?

Il mit, à peine, un quart d'heure pour l'écrire sur Internet. Vite fait, bien fait.

Dans l'article, il imagina la fable dans laquelle une dame avait introduit du poison dans le gobelet du patron de Rédavox.

Sorte de revanche pour avoir court-circuité son dernier interview et s'être vu renvoyé comme un mal propre. 

Pas question de reprendre ses interviews. Pas question de se décommander. Il n'était pas seul à avoir lu les informations. Après, on avisera.

Le reste de la journée, il décida de s'octroyer un peu de congé et à faire ce qu'il n'avait plus fait depuis longtemps : du tourisme parisien, du shopping.

Le soir, retour au bercail.

Deux surprises attendaient. Deux courriels attendaient Luc.

Le premier était court, laconique. Une menace à peine voilée.

-Monsieur, Pourriez-vous vous mêler de vos affaires. Karin.

Le second tout aussi étonnant à peine plus long, venant de ses employeurs.

-Monsieur, Nous avons pris connaissance de votre rapport de Paris.

Excellent. Efficace et circonstancié.

Nous avons aussi lu ce que vous avez écrit sur Internet et là, nous éprouvons une certaine gêne.

Pourriez-vous, à l'avenir, nous prévenir des réflexions que vous avez l'intention d'envoyer sur Internet ? Divulguer certaines choses peut nous être contre-productif.

Offrez-vous quelques jours de relâche, de bon temps, à Paris, cela, à nos frais, bien entendu.

Nous reviendrons ensuite avec d'autres projets et objectifs. Veuillez.... »

A la lecture de ces deux mails, Luc se rendait compte que son histoire construite avec l'aide de son rêve, avait dû gêner quelques personnes.

Cette mystérieuse « Karin » était-elle vraiment l'auteur du forfait?

Elle ne mettait pas de gants. La hargne se sentait dans ses propos.

Luc réfléchissait vite.

Pourquoi, cette brusque volte face de ses employeurs ? Il n'était plus libre d'écrire ce qu'il voulait sur Internet. La carte blanche avait jauni? Cela n'était pas fait pour lui plaire. Il était d'accord d'orienter certains de ses écrits mais de là à lui imposer sa ligne de conduite...

Demander des explications à ses employeurs? Cela pourrait être considéré comme un rébellion et donc, tuer la poule aux œufs d'or. S'il doutait qu'ils étaient impliqués, ce n'était pas sûr.

Et s'il y avait un lien entre cette « Karin » et l'organisation qui le payait lui-même?

Cette idée se coinça dans sa tête. Il relut les quelques lignes : « une certaine gêne ». Tout était dans ces mots.

Une journée de relâche, il venait d'en prendre. Le lendemain, il se le réservait sur la recherche de qui pouvait être cette « Karin ». Lui répondre d'abord. Aussi brièvement, pour marquer le coup. Un accusé de réception.

Peut-être, était-elle également engagée par l'organisation. Peut-être avait-elle été chargée à effectuer le travail d'élimination comme une tueuse à gage.

Retour sur son PC pour se rendre compte s'il y avait eu des commentaires à son message du matin et qui aurait révélé plus de suites.

Rien ou presque. Personne n'avait eu l'habitude de le suivre à la trace sur Internet sous son nouveau pseudonyme. "Libellule bleue", cela sonnait bien, pourtant.

A midi, pas de nouvelles officielles en complément d'enquête depuis le matin.

Luc abandonna l'espoir de remonter la trace si ce n'est par l'intermédiaire du logiciel dont il avait appris l'existence pendant son cours du week-end.

Pourquoi ne pas envoyer une invitation à cette « Karin » ?

Il passa la soirée à ruminer son action.

Puis se décida à jouer par le bluff et répondit à son interlocutrice offusquée ;

-Chère collègue Karin,

Me mêler de ce qui me regarde, c'est exactement ce que je fais.

Ne m'avez-vous pas volé un client ?

Ne ferions-nous pas mieux d'unir nos forces ?

N'avons-nous pas le même patron ?

L. ».

La réponse ne fut pas immédiate. Elle arriva tard dans la soirée.

-Du même patron ? Que vous fait penser cela ? K.

Luc, entre temps, à l'aide de son logiciel «SearchIP » avait essayé de la localiser avec son IP adresse.

Le programme avait buté contre les pare-feux du réseau et il avait dû renoncer.

Il alla se coucher. La nuit porterait, normalement, conseil.

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

24/08/2011

08-Une rencontre du 3ème type

"Dans la vie, il est des rencontres stimulantes qui nous incitent à donner le meilleur de nous-même, il est aussi des rencontres qui nous minent et qui peuvent finir par nous briser.", Marie-France Hirigoyen

1.jpgLe lendemain, Luc s’apprêtait à reprendre la conversation électronique avec la mystérieuse « Karin ».

Ce prénom n'était pas vraiment français.

Était-ce une "Catherine" d'un pays germanophone ou même de plus loin encore?

Signait-elle, d'ailleurs, de son véritable prénom ou d'un pseudo ?

Des questions sans réponses.

Luc fantasmait quelque peu. L'étrange s'ajoutait au suspense qui lui donnait un dérivatif tout à fait engageant même si dérangeant.

Il imaginait une espionne blonde qui venait de l'Est, prête à toutes les forfaitures pour conclure un contrat. A Bruxelles, celle qu'il avait vue, n'était pas blonde, mais n'avait-elle pas mis une perruque pour la circonstance? Diable de morceau, cette Matahari, qui avait les moyens d'exciter n’importe quel mâle. Alors, en période de disette... quand cela frétille au moindre souffle du vent.

Luc n'avait-il pas de souci à se faire dans une telle rencontre?

Il était devenu contractuel, un mercenaire du numérique dans une guerre civile ou commerciale non déclarée et aux règles du jeu imprécises. Dans ce jeu-ci, il n'y avait que ceux qui avaient le dernier mot qui gagnaient. Cela ne l'empêchait pas de rester homme et, en chaque homme, un chasseur sommeille.

Fini le temps de la vieille chanson de Guy Béart « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ». Le virtuel a tout changé. C'est le dernier, la « lanterne rouge » qui intéressait Internet, celui qui conserve sa première place dans l'historique le plus récent.

Les moteurs de recherches ont l'habitude de présenter l'activité la plus récente avec le plus d'appels à l'information.

Y avait-il des précédents à ces histoires de meurtres?

Question que Luc aurait pu se poser, mais qu'il ne fit pas.

Avant de replonger sur le courrier, en espérant y trouver une réponse, il parcourut les informations du jour.

Très vite, il se braqua sur un article qui l'interpella. « Nouvelle mort suspecte dans les forums citoyens ».

Même procédure, la police était au début de l'enquête et un empoisonnement semblait avoir été la cause. Avec effet retard, cette fois. La mort était arrivée dans la soirée, pour un autre patron, qui rentré chez lui avait éprouvé des difficultés de respiration avant de s'affaler chez lui. Il semblait que l'on éliminait un à un les dirigeants des entreprises qui avaient pour profession de laisser parler les citoyens.

Pour Luc, le doute n'était plus permis. Il y avait un complot dont il faisait partie à l'insu de son plein gré ou, du moins, de son ampleur. L'article ne parlait pas d'un auteur présumé. Il désignait une dame avec un signalement présenté sous forme de portrait robot. Ils avaient fait vite à la police de Paris. Il commençait à s'inquiéter sérieusement dans la "maison poulaga". Luc décida de faire son enquête en parallèle.

Il composa sa réponse à sa mystérieuse collègue en la titillant un peu.

-"Chère collègue Karin,

N'avons-nous pas le même patron ?

Il me semblait, en effet. Je n'ai pas encore reçu d'ordre d'expédier mes semblables ad patres.
Mais je m'y attends. Ne pourrions-nous pas nous rencontrer quelque part à Paris? Je vous invite. Nous en discuterions. L."

Quel était le côté pile de cette pièce à deux personnages?

Quelque part dans Paris, une jeune et belle femme avait lu le courriel de Luc.

Elle était aux antipodes de Luc. Pas journaliste, pour un sou. Loin d'être informaticienne. Pas folle d'Internet, d'ailleurs. Rien de tout cela. Sa sensibilité était, ailleurs, et à fleur de peau. Elle vivait dans le réel. Le pur et dur.

La Toile, c'était plutôt une ennemie. L'influence numérique ne l'avait pas atteinte. Elle utilisait Internet comme le Minitel à une autre époque.

Ancien mannequin, elle avait pris quelques années de plus, mais elle faisait toujours tourner les têtes. Sa beauté avait mûri, simplement, efficacement. La profession de mannequin, elle l'avait lâchée. Elle ne voulait plus jouer aux anorexiques pour suivre la mode dans un imposé des agences de presse de mode. Escort girl, ensuite, pendant un temps. Dans ce parcours, elle avait eu un gosse dont elle était folle. Il avait quatre ans et était choyé comme seul une mère peut le faire. Son histoire ne s'était pas arrêtée là. Elle avait eu besoin de plus en plus d'argent. Un jour, elle avait été contactée. Elle avait sombré dans des promesses non suivies. Un horrible chantage l’oppressait depuis lors. Elle était devenue la tueuse par obligation. Ses débiteurs, elle ne les connaissait pas. La seule rencontre fut à visages voilés. Et, finalement, elle y avait pris un certain goût de rester, de plus en plus, en marge de la société.  

C'est alors, qu'elle avait lu l'article de Luc. Il s'agissait de celui d'un journaliste qui avait interrogé le patron de la société et qui l'avait quitté à l'heure précise où elle l'avait interrogé et qui en faisait état de manière cavalière sans preuves.  Elle ne pouvait pas s'empêcher de lui lancer une correction à cet impudent qui ignorait tout d'elle. Ce journaliste à la noix le méritait. Il se mêlait de choses qui le dépassaient.

La société où elle avait passé la dernière heure de sa journée n'était pas une coïncidence, bien sûr. Elle y avait une mission de "nettoyage". Elle avait été recrutée de manière brutale et elle agissait en conséquence. A Luc, elle ne lui devait aucune explication. 

Comment connaissait-il son rendez-vous? Était-il quelqu'un de l'intérieur de l'organisation qui l'employait et qui n'avait pas fourni beaucoup de renseignements.

Elle avait trouvé un emploi et elle y tenait. Peu importait la portée, du moment que cela rapporta l'argent pour payer, plus tard, les études de sa fille. De ce côté, elle ne pouvait vraiment pas se plaindre. La pension et la cotisation qu'elle lui réservait, valaient toute son attention.

"L" l'invitait à une rencontre, pourquoi pas? Sera-ce celle qu'il penserait de premier à bord?

- Cher L, Pourquoi pas, fixez-moi un rendez-vous. K,

Luc, à la lecture, se disait "gagné". Il allait passer sa soirée accompagné, cela changerait de ses habitudes.

Un rapide coup d’œil au répertoire des restaurants parisiens. "Le Montparnasse" lui paraissait parfaitement dans la note d'un rendez-vous.

Trop heureux, son mail en retour ne se fit pas attendre. Il y fixa rendez-vous avec la belle inconnue pour 20 heures dans le restaurant qui n'avait rien à voir avec un "Resto du cœur". La confirmation était implicite. Il n'attendait pas de confirmation.

Le reste de la journée, il entreprit quelques promenades à bord de sa mobylette. 

Sorte de pèlerinages, car il y avait bien plus de quinze ans, qu'il n'était plus venu à Paris.

Le soir, retour à l'hôtel, Luc se faisait une joie de rencontrer cette Karin.

Il avait réservé une table dans un coin de la salle du restaurant. Il y arriva pile à l'heure.

La table était dressée avec les petits plats dans les grands. L'attente commença. Le restaurant se remplissait progressivement de clients qui passaient commande. Luc se limitait à des apéritifs, coup sur coup.

21 heures, la dame ne s'était toujours pas manifestée. Le garçon repassait, à intervalles réguliers, pour s'informer s'il pouvait prendre la commande. Il s'impatientait, ce qui excitait encore plus Luc.

Un quart d'heure, plus tard, n'y tenant plus, il commanda son repas qu'il réduisit à un strict minimum de rage. Le restaurant était plein de convives.  Plus personne ne semblait devoir arriver.

Que s'est-il passé? L'imagination de Luc allait bon train en commençant à déglutir le repas. Son goût avait perdu de sa saveur. A 22:30, tout était fini. Elle ne viendrait pas. Il régla et s'en retourna, déçu de sa soirée.

Luc avait une humeur rageuse, à bord de sa mobylette au retour vers l’hôtel. Il avait manqué avoir un accident.

Son humeur aurait été plus massacrante encore, s'il avait su qui était trois tables, plus loin, près de la fenêtre.

La fameuse Karin avait été présente avant que Luc n'arrive, accompagnée d'un complice. Elle dînait bien calmement comme des amoureux. Elle avait très vite repéré Luc par le plongeon répété de son regard sur sa montre bracelet. Autre indice, personne n'était venu s'ajouter à sa table, alors qu'il attendait visiblement quelqu'un. De plus, c'était la seule table qui n'était pas occupée par un couple, au minimum. Subrepticement, tout en parlant, elle avait pris quelques photos de Luc avec son portable en simulant un coup de téléphone. Elle connaîtrait, ainsi, son visage, ses manies. Cela pouvait toujours servir, un jour.

Elle avait mis une nouvelle perruque sur la tête avec des lunettes ambrées qui cachaient une partie de son visage, au cas où Luc s'était muni des mêmes envies de photographier les convives voisins. Elle restait très jolie, mais c'était une autre personne, physiquement, que celle que Luc avait vu à Bruxelles. Elle avait l'art de se métamorphoser.

Luc n'avait eu aucun soupçon et n'avait repéré personne.  

Dépité, au retour à l'hôtel, Luc gara la mobylette et l'attacha à une chaîne de sécurité. Récupéra la clé chez le portier et monta dans sa chambre en oubliant l’ascenseur.

Demain, il aviserait. Mais, son voyage à Paris se terminait en queue de poisson.

Être pêcheur et avoir une queue de poisson au bout de la ligne, ce n'était vraiment pas finir en beauté.

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)