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31/08/2011

07-Voyage d'espionite

"J'ai abandonné la pêche le jour où je me suis aperçu qu'en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie.", Louis de Funès

1.jpg

Luc se rappelait des événements de Bruxelles. Il avait suivi l'affaire par les journaux. Comme toujours, quelques jours de suivis intensifs, puis la presse avait perdu pied dans la poursuite de l’affaire. La police ne faisait pas écho de ses avancées ou de ses reculs.

Pour sa nouvelle affaire à Paris, il avait entrepris de prendre contact avec les noms de managers qui se trouvaient sur la liste de ses patrons. Tous travaillaient dans le sites de blogs et de forums. Les rendez-vous avaient été pris pour meubler deux jours. Cela avait marché plutôt bien. Un peu de pub ne leur faisait pas de mal.

Sous le prétexte de la construction d'un dossier sur les blogs et les forums français, il avait téléphoné pour prendre rendez-vous avec ceux qui le voulaient. Deux tiers d'entre eux avaient accepté.

Il planifiait de commencer ses interviews dès jeudi suivant. Il avait fallu ensuite organiser son voyage. Hôtel, repérages, moyens de locomotion...

Dans l'avion vers Paris, Luc eut le temps de rassembler encore une fois la documentation sur les sociétés qu'il était chargé d'espionner. Il avait quelques unes de planifiées dans son périple à Paris. En sortant de l'aéroport, il prit possession de la moto légère qu'il avait loué.

Cela lui faisait plaisir de retrouver Paris après de nombreuses années. Il n'était pas un grand amateur de grande ville, mais Paris lui avait laissé quelques bons souvenirs de virées entre copains.

Toujours avec sa fausse carte de presse, il avait préparé un scénario d'interviews.

Cette fois, il était habillé avec un goût très fin. Un costume bien ajusté et une cravate qui lui serrait le cou. Il aurait aimer faire sauter tout cela. Il en avait perdu l'habitude. Mais il devait s'y habituer, s'exercer pour ne pas avoir cette envie en présence de ses hôtes.

Il se sentait comme un agent trouble en service commandé. Contre-espion plutôt qu'espion. Un James Bond envoyé par aucune majesté, mais par une délégation anonyme et avec un prête-nom de journaliste. Il espérait, dans le fond, de ne pas être la marionnette d'une force dont il ne connaissait ni les projets ni les noms. Mais, il n'en était plus là à s'inquiéter sur ce genre de réflexion. Il se sentait fort. Sa drogue était l'argent et il y avait pris goût. La théorie du complot n'était qu'un vague souvenir.

Installation à l’hôtel en pétaradant sur sa mobylette. Demain, il commencerait ses enquêtes.

Le lendemain, la première adresse repérée, les bouchons de la ville, tout était là et correspondait à ses souvenirs... Pas de volonté de faire du tourisme, il avait bien connu Paris.

Arrivé à la réception de la première société, une secrétaire réceptionniste lisait, le front relevé, les demi-lunettes sur le nez, le regard rivé sur l'écran de son PC haut placé. Visiblement, son job était plus important que seulement celui de réceptionniste. Elle devait avoir un rôle de modératrice. Elle cumulait les fonctions. Probablement médiatrice des articles qu'elle avait à valider. Luc lança un coup d’œil sur l'écran et reconnaissait le genre d'article qu'il avait l'habitude de lire. Les fonctions se multiplient dans une institution telle que celle-ci, constata Luc. Un "travail diversifié" devait être l'argument lors de l'engagement au poste de réceptionnise.

Luc sentait dès l'abord qu'il ne devait pas être le bienvenu. Il était le gêneur type. Celui qui mettait en pause la lecture d'un article que la réceptonniste avait commencé et qu'elle devait juger.

La dame avait du mal à cacher son âge. Teinte en blond pour faire illusion, mais des mains qui en disaient long sur leurs parcours sinueux et surchargé de sa vie. On devait l'avoir engagé parce que demandeuse d'emploi, elle avait accepté les vicissitudes d'un travail à multiples facettes.

Un œil noir le questionna du but de la visite du « gêneur ». Luc fut aussi bref en réponse que la question.

-Pourriez-vous me mettre en contact avec Monsieur Destrée, j'ai rendez-vous avec lui. Je fais partie du journal « L'info quotidienne ».

Bien sûr, se dit Luc. Réponse classique. C'est fou ce que cela classe un homme, une réunion.

Luc regardait ostensiblement son papier pour épeler le nom au besoin.

-Monsieur Destrée était en réunion ce matin. Je vais voir s'il a terminé et s'il peut vous recevoir.

-Monsieur Destrée, un journaliste du « L'info quotidienne » vous attend à la réception, dit elle après avoir composé un numéro sur son téléphone intérieur.

Luc ne put entendre ce que l'interlocuteur répondait mais vu le sourire de la réceptionniste, il savait qu'il avait gagné son interview.

Cinq minutes d'attente. Courte, donc, intéressée.

Le « monsieur Destrée » apparu le sourire affable aux lèvres et la main tendue. Luc allait devoir jouer dans la douceur. Une petite salle annexe pour parler et il commença.

-Comme je vous avais dit, je suis chargé par mon journal de faire une enquête sur les sites citoyens pour analyser leur mode de fonctionnement, le type de leur gestion, avoir une idées des équipes qui font partie de votre staff. C'est aussi pour avoir une idée si votre activité est rentable et par quels genres d'artifices.

-Ne croyez pas que nous disposons d'énormes moyens et certainement pas ceux dont disposent les médias officiels au départ. D'ailleurs, eux, aussi, doivent jouer dans la modestie. Mais eux, les agences de presses et des équipes dispersées dans le monde comme correspondants de presse. Nous travaillons avec une petite équipe qui au mieux, étaient d'anciens journalistes. Du bénévolat de nos rédacteurs et de leurs articles qui parfois, valent bien les meilleurs billets officiels.

-D'anciens journalistes ? Voulez-vous dire que qu'ils ne le sont plus parce qu'ils sont retraités ou qu'ils sont au chômage dans leur environnement immédiat ?

Cette question amusait Luc, au plus haut, puisqu'il en faisait partie.

-Un peu de tout cela. Vous avez pu remarquer que chacun y met du sien dans la collecte des articles qui iront à la parution le lendemain. Nous ne pouvons pas débaucher des journalistes de la presse officielle. On ne nous le pardonnerait pas. Vous n'êtes pas sans savoir l'opposition vive à notre existence qu'ils nous font. La concurrence est rude dans le métier de l'information.

Luc eut difficile de retenir un sourire.

- Je n'en doute pas. Je suppose que vous dépendez aussi des rentrées de la publicité et de l'intérêt que vos clients commerciaux trouveront dans les articles ? Vous devez rémunérer vos employés même s'ils ne sont pas nombreux. Mais que ne vous risquez pas à en faire de même avec vos rédacteurs bénévoles.

-Absolument, pour la première question et absolument pas, pour la seconde. Les publicitaires se bousculent un peu moins au portillon en temps de crise comme nous avons connu. Les budgets «publicité» ont été rabotés dans beaucoup de sociétés. Alors, nous devons faire à de généreux donateurs, à nos rédacteurs bénévoles à qui on doit rendre une confiance, disons,... mesurée.

-N'avez-vous jamais eu l'envie de fusionner avec d'autres forums citoyens pour diminuer les frais de fonctionnements généraux?

-Pas encore de démarches dans ce sens, même si nous y avons pensé. L'indépendance est toujours une valeur auquel on ne cherche pas à se soustraire. Mais si la situation devient structurelle, il faudra bien y passer. Nous avons pensé à fonder une fondation, mais l'inscription au rôle est très chère. Nous cherchons la meilleure solution.

Luc continua à cuisiner son interlocuteur pendant une bonne demi-heure. Celui-ci, pris de volonté de montrer le prestige de sa société, ne se rendait pas compte qu'il donnait un peu trop de renseignements au sujet de la stratégie. A la fin, il prétexta un autre meeting pour y mettre fin, mais visiblement, il avait vider un sac qui aurait dû rester plus rempli même quand la pub donne des ailes.

Avant de lui signifier son congé, il demanda à Luc de lui faire parvenir l'article avant de le publier.

Luc n'eut aucune peine à le rassurer, puisqu'il ne le serait jamais officiellement. Du moins, sous cette forme.

Il avait pris des notes pour se rappeler de ce qu'il allait introduire dans son rapport, mais pas pour publier quoi que ce soit dans le format question-réponse. Encore heureux que personne ne s'était inquiété de savoir si « L'Info quotidienne » avait bien envoyé un journaliste chez eux.

Pour le reste de la journée, il se réservait trois autres sociétés à visiter.

Pour la première, ce ne fut qu'une confirmation de la première. Les questions étaient répondues avec moins d'assurance et l'entretien se termina plus rapidement.

La seconde insistait plus sur la volonté de rester indépendante jusqu'à la mort, si besoin.

Il y aurait des kamikazes jusque dans les forums, pensa Luc avec un sourire en coin.

Ce fut la dernière société qui apporta la surprise.

Dès l'arrivée à la réception, on l'informa qu'une journaliste était venue avant lui, dans le même but et qu'il n'était pas question de recommencer l'interview. L'interview était la même mais pas le journal qui avait envoyé cette journaliste.

Il fut rejeté hors des murs de la société, sans les formes. Il en resta, muet et en mal de ressorts.

Qui avait eu la même idée d'interview? Pourquoi maintenant? La coïncidence était-elle plausible?

Dépité, il revint à l'hôtel. La journée avait été longue. Un souper frugal. Il ne mis pas longtemps à s'en retourner dans sa chambre, blessé.

Il ne pris même pas la peine de se coucher. Il s'endormit la tête lourde sur le petit secrétaire à côté de son netbook.

Il entendit une voix dans le fond de sa mémoire. Une voix qui hurlait:

-Non, laissez-moi. Pas d'interview SVP. C'est un véritable harcèlement.

Tout se mélangeait dans sa tête. La Matahari de son premier rêve à Bruxelles, le hantait à nouveau. En long ciré noir, elle courrait vers la sortie d'un immeuble juste devant lui, un sourire narquois sur les lèvres. Elle le narguait en jetant des œillades à chaque fois qu'elle se retournait.
Luc courrait derrière elle sans jamais la rattraper. Il perdait haleine. C'est alors que le sol se déroba sous ses pieds dans sa course. Il tomba dans un trou profond et se réveilla en sursaut, complètement en sueur. Il n'avait pas retrouvé la forme.

Le réveil n'avait pas encore sonné. Le soleil entrait déjà au travers des rideaux. Suffisamment réveillé, il ne pensa plus aller se recoucher dans le lit.

Il se redressa et trouva le déjeuner qu'il avait demandé devant la porte. Il remit le rapport de la veille en forme avec les notes personnelles.

Une fois, prêt, relu plusieurs fois, il pressa la touche d'envoi et son rapport partit par la voie du mail vers ses employeurs.

Complet il l'était, ce rapport. Le seul événement dont il ne parla pas, ce fut le raté de la dernière interview quand on lui avait volé la fonction devant son nez. Cela l'avait trop vexé.

Luc ignorait ce que ses employeurs allaient en faire. Ce n'était plus son problème et il essaya de se convaincre qu'il n'était pas responsable de ses informations et pas coupable de malversations dans son job. Il y avait matière à saper le moral de ces forums qui vivaient sur une corde raide.

Il se pressa à ne plus penser à la psychologie et oublia jusqu'à la troublante concurrence de cette journaliste qui lui avait donné du fil à retordre dans son rêve de la nuit.

Entre temps, faire un peu de ménage et ses occupations habituelles, fureter sur Internet, quelques journaux acheté au kiosque à journaux.

Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir un entrefilet dans un journal du matin parisien, à la lecture du titre « Mort suspecte dans la société Redavox ».

Redavox était la société qui l'avait rejeté la veille pour raison de duplicata, de redondance d'interview avec l'autre journaliste. Il se jeta, éperdu, dans la lecture de l'article. Une nouvelle coïncidence?

Le patron de la société avait trouvé la mort dans des circonstances, non encore élucidées. Mort naturelle ou provoquée? La police était sur place et cherchait les indices de cette mort qui n'avait pas encore trouvé de raisons au vu des révélations des employés et de l'épouse du mort. La victime était un homme d'une cinquantaine d'années que l'on avait retrouvé affalé dans une salle de réunion de la société. Pas de traces de blessures. Rien d'apparent. AVC ou autre chose? Son épouse avait raconté à la police, qu'il était en bonne santé et ne souffrait d'aucune affection. Suspect, donc, pour le moins. Le médecin légiste, précisait-on, devait apporter la raison de cette mort. 

Mais, l'article qui relatait l’événement, restait plus sur l'idée d'une mort fulgurante et suspecte, plutôt que sur un point d'interrogation.

Pour Luc, et suivre son approche analytique de journaliste dans les cas du genre, l'affaire prenait une tournure particulière. Cela faisait la deuxième mort suspecte dans ses propres parages, sur ses propres plates bandes.

La manchette de l'histoire n'avait pas pris beaucoup de place sur la page, mais nous n'étions qu'au début de l'affaire. Les journaux à sensations allaient pouvoir décortiquer l'histoire de manière plus sulfureuse.

Et si Luc lançait une piste en lançant une extrapolation, une histoire entre vrai et faux ?

Il n'y a jamais de fumée sans feu, se disait-il.

La journaliste qui l'avait précédé à peine une demi-heure avant, n'était-elle pas la cause de cette mort suspecte?

Luc ébaucha en mémoire une histoire plausible complète. Assassinat commandité par la mafia. On soupçonnait une dame d'être à l'origine de la mort. La Matahari de son rêve revenait sur le terrain du réel. Cela ferait un beau papier. Il en était sûr.

Lui même ne pouvait être suspecté. Il avait donné un faux nom, avec la référence d'un journal qui existait mais n'avait évidemment pas demandé d'enquête. Un nouveau hoax qui remonterait les bretelles d'un fait divers enrobé de suspenses. Que pouvait espérer le peuple de plus?

Il mit, à peine, un quart d'heure pour l'écrire sur Internet. Vite fait, bien fait.

Dans l'article, il imagina la fable dans laquelle une dame avait introduit du poison dans le gobelet du patron de Rédavox.

Sorte de revanche pour avoir court-circuité son dernier interview et s'être vu renvoyé comme un mal propre. 

Pas question de reprendre ses interviews. Pas question de se décommander. Il n'était pas seul à avoir lu les informations. Après, on avisera.

Le reste de la journée, il décida de s'octroyer un peu de congé et à faire ce qu'il n'avait plus fait depuis longtemps : du tourisme parisien, du shopping.

Le soir, retour au bercail.

Deux surprises attendaient. Deux courriels attendaient Luc.

Le premier était court, laconique. Une menace à peine voilée.

-Monsieur, Pourriez-vous vous mêler de vos affaires. Karin.

Le second tout aussi étonnant à peine plus long, venant de ses employeurs.

-Monsieur, Nous avons pris connaissance de votre rapport de Paris.

Excellent. Efficace et circonstancié.

Nous avons aussi lu ce que vous avez écrit sur Internet et là, nous éprouvons une certaine gêne.

Pourriez-vous, à l'avenir, nous prévenir des réflexions que vous avez l'intention d'envoyer sur Internet ? Divulguer certaines choses peut nous être contre-productif.

Offrez-vous quelques jours de relâche, de bon temps, à Paris, cela, à nos frais, bien entendu.

Nous reviendrons ensuite avec d'autres projets et objectifs. Veuillez.... »

A la lecture de ces deux mails, Luc se rendait compte que son histoire construite avec l'aide de son rêve, avait dû gêner quelques personnes.

Cette mystérieuse « Karin » était-elle vraiment l'auteur du forfait?

Elle ne mettait pas de gants. La hargne se sentait dans ses propos.

Luc réfléchissait vite.

Pourquoi, cette brusque volte face de ses employeurs ? Il n'était plus libre d'écrire ce qu'il voulait sur Internet. La carte blanche avait jauni? Cela n'était pas fait pour lui plaire. Il était d'accord d'orienter certains de ses écrits mais de là à lui imposer sa ligne de conduite...

Demander des explications à ses employeurs? Cela pourrait être considéré comme un rébellion et donc, tuer la poule aux œufs d'or. S'il doutait qu'ils étaient impliqués, ce n'était pas sûr.

Et s'il y avait un lien entre cette « Karin » et l'organisation qui le payait lui-même?

Cette idée se coinça dans sa tête. Il relut les quelques lignes : « une certaine gêne ». Tout était dans ces mots.

Une journée de relâche, il venait d'en prendre. Le lendemain, il se le réservait sur la recherche de qui pouvait être cette « Karin ». Lui répondre d'abord. Aussi brièvement, pour marquer le coup. Un accusé de réception.

Peut-être, était-elle également engagée par l'organisation. Peut-être avait-elle été chargée à effectuer le travail d'élimination comme une tueuse à gage.

Retour sur son PC pour se rendre compte s'il y avait eu des commentaires à son message du matin et qui aurait révélé plus de suites.

Rien ou presque. Personne n'avait eu l'habitude de le suivre à la trace sur Internet sous son nouveau pseudonyme. "Libellule bleue", cela sonnait bien, pourtant.

A midi, pas de nouvelles officielles en complément d'enquête depuis le matin.

Luc abandonna l'espoir de remonter la trace si ce n'est par l'intermédiaire du logiciel dont il avait appris l'existence pendant son cours du week-end.

Pourquoi ne pas envoyer une invitation à cette « Karin » ?

Il passa la soirée à ruminer son action.

Puis se décida à jouer par le bluff et répondit à son interlocutrice offusquée ;

-Chère collègue Karin,

Me mêler de ce qui me regarde, c'est exactement ce que je fais.

Ne m'avez-vous pas volé un client ?

Ne ferions-nous pas mieux d'unir nos forces ?

N'avons-nous pas le même patron ?

L. ».

La réponse ne fut pas immédiate. Elle arriva tard dans la soirée.

-Du même patron ? Que vous fait penser cela ? K.

Luc, entre temps, à l'aide de son logiciel «SearchIP » avait essayé de la localiser avec son IP adresse.

Le programme avait buté contre les pare-feux du réseau et il avait dû renoncer.

Il alla se coucher. La nuit porterait, normalement, conseil.

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

24/08/2011

08-Une rencontre du 3ème type

"Dans la vie, il est des rencontres stimulantes qui nous incitent à donner le meilleur de nous-même, il est aussi des rencontres qui nous minent et qui peuvent finir par nous briser.", Marie-France Hirigoyen

1.jpgLe lendemain, Luc s’apprêtait à reprendre la conversation électronique avec la mystérieuse « Karin ».

Ce prénom n'était pas vraiment français.

Était-ce une "Catherine" d'un pays germanophone ou même de plus loin encore?

Signait-elle, d'ailleurs, de son véritable prénom ou d'un pseudo ?

Des questions sans réponses.

Luc fantasmait quelque peu. L'étrange s'ajoutait au suspense qui lui donnait un dérivatif tout à fait engageant même si dérangeant.

Il imaginait une espionne blonde qui venait de l'Est, prête à toutes les forfaitures pour conclure un contrat. A Bruxelles, celle qu'il avait vue, n'était pas blonde, mais n'avait-elle pas mis une perruque pour la circonstance? Diable de morceau, cette Matahari, qui avait les moyens d'exciter n’importe quel mâle. Alors, en période de disette... quand cela frétille au moindre souffle du vent.

Luc n'avait-il pas de souci à se faire dans une telle rencontre?

Il était devenu contractuel, un mercenaire du numérique dans une guerre civile ou commerciale non déclarée et aux règles du jeu imprécises. Dans ce jeu-ci, il n'y avait que ceux qui avaient le dernier mot qui gagnaient. Cela ne l'empêchait pas de rester homme et, en chaque homme, un chasseur sommeille.

Fini le temps de la vieille chanson de Guy Béart « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ». Le virtuel a tout changé. C'est le dernier, la « lanterne rouge » qui intéressait Internet, celui qui conserve sa première place dans l'historique le plus récent.

Les moteurs de recherches ont l'habitude de présenter l'activité la plus récente avec le plus d'appels à l'information.

Y avait-il des précédents à ces histoires de meurtres?

Question que Luc aurait pu se poser, mais qu'il ne fit pas.

Avant de replonger sur le courrier, en espérant y trouver une réponse, il parcourut les informations du jour.

Très vite, il se braqua sur un article qui l'interpella. « Nouvelle mort suspecte dans les forums citoyens ».

Même procédure, la police était au début de l'enquête et un empoisonnement semblait avoir été la cause. Avec effet retard, cette fois. La mort était arrivée dans la soirée, pour un autre patron, qui rentré chez lui avait éprouvé des difficultés de respiration avant de s'affaler chez lui. Il semblait que l'on éliminait un à un les dirigeants des entreprises qui avaient pour profession de laisser parler les citoyens.

Pour Luc, le doute n'était plus permis. Il y avait un complot dont il faisait partie à l'insu de son plein gré ou, du moins, de son ampleur. L'article ne parlait pas d'un auteur présumé. Il désignait une dame avec un signalement présenté sous forme de portrait robot. Ils avaient fait vite à la police de Paris. Il commençait à s'inquiéter sérieusement dans la "maison poulaga". Luc décida de faire son enquête en parallèle.

Il composa sa réponse à sa mystérieuse collègue en la titillant un peu.

-"Chère collègue Karin,

N'avons-nous pas le même patron ?

Il me semblait, en effet. Je n'ai pas encore reçu d'ordre d'expédier mes semblables ad patres.
Mais je m'y attends. Ne pourrions-nous pas nous rencontrer quelque part à Paris? Je vous invite. Nous en discuterions. L."

Quel était le côté pile de cette pièce à deux personnages?

Quelque part dans Paris, une jeune et belle femme avait lu le courriel de Luc.

Elle était aux antipodes de Luc. Pas journaliste, pour un sou. Loin d'être informaticienne. Pas folle d'Internet, d'ailleurs. Rien de tout cela. Sa sensibilité était, ailleurs, et à fleur de peau. Elle vivait dans le réel. Le pur et dur.

La Toile, c'était plutôt une ennemie. L'influence numérique ne l'avait pas atteinte. Elle utilisait Internet comme le Minitel à une autre époque.

Ancien mannequin, elle avait pris quelques années de plus, mais elle faisait toujours tourner les têtes. Sa beauté avait mûri, simplement, efficacement. La profession de mannequin, elle l'avait lâchée. Elle ne voulait plus jouer aux anorexiques pour suivre la mode dans un imposé des agences de presse de mode. Escort girl, ensuite, pendant un temps. Dans ce parcours, elle avait eu un gosse dont elle était folle. Il avait quatre ans et était choyé comme seul une mère peut le faire. Son histoire ne s'était pas arrêtée là. Elle avait eu besoin de plus en plus d'argent. Un jour, elle avait été contactée. Elle avait sombré dans des promesses non suivies. Un horrible chantage l’oppressait depuis lors. Elle était devenue la tueuse par obligation. Ses débiteurs, elle ne les connaissait pas. La seule rencontre fut à visages voilés. Et, finalement, elle y avait pris un certain goût de rester, de plus en plus, en marge de la société.  

C'est alors, qu'elle avait lu l'article de Luc. Il s'agissait de celui d'un journaliste qui avait interrogé le patron de la société et qui l'avait quitté à l'heure précise où elle l'avait interrogé et qui en faisait état de manière cavalière sans preuves.  Elle ne pouvait pas s'empêcher de lui lancer une correction à cet impudent qui ignorait tout d'elle. Ce journaliste à la noix le méritait. Il se mêlait de choses qui le dépassaient.

La société où elle avait passé la dernière heure de sa journée n'était pas une coïncidence, bien sûr. Elle y avait une mission de "nettoyage". Elle avait été recrutée de manière brutale et elle agissait en conséquence. A Luc, elle ne lui devait aucune explication. 

Comment connaissait-il son rendez-vous? Était-il quelqu'un de l'intérieur de l'organisation qui l'employait et qui n'avait pas fourni beaucoup de renseignements.

Elle avait trouvé un emploi et elle y tenait. Peu importait la portée, du moment que cela rapporta l'argent pour payer, plus tard, les études de sa fille. De ce côté, elle ne pouvait vraiment pas se plaindre. La pension et la cotisation qu'elle lui réservait, valaient toute son attention.

"L" l'invitait à une rencontre, pourquoi pas? Sera-ce celle qu'il penserait de premier à bord?

- Cher L, Pourquoi pas, fixez-moi un rendez-vous. K,

Luc, à la lecture, se disait "gagné". Il allait passer sa soirée accompagné, cela changerait de ses habitudes.

Un rapide coup d’œil au répertoire des restaurants parisiens. "Le Montparnasse" lui paraissait parfaitement dans la note d'un rendez-vous.

Trop heureux, son mail en retour ne se fit pas attendre. Il y fixa rendez-vous avec la belle inconnue pour 20 heures dans le restaurant qui n'avait rien à voir avec un "Resto du cœur". La confirmation était implicite. Il n'attendait pas de confirmation.

Le reste de la journée, il entreprit quelques promenades à bord de sa mobylette. 

Sorte de pèlerinages, car il y avait bien plus de quinze ans, qu'il n'était plus venu à Paris.

Le soir, retour à l'hôtel, Luc se faisait une joie de rencontrer cette Karin.

Il avait réservé une table dans un coin de la salle du restaurant. Il y arriva pile à l'heure.

La table était dressée avec les petits plats dans les grands. L'attente commença. Le restaurant se remplissait progressivement de clients qui passaient commande. Luc se limitait à des apéritifs, coup sur coup.

21 heures, la dame ne s'était toujours pas manifestée. Le garçon repassait, à intervalles réguliers, pour s'informer s'il pouvait prendre la commande. Il s'impatientait, ce qui excitait encore plus Luc.

Un quart d'heure, plus tard, n'y tenant plus, il commanda son repas qu'il réduisit à un strict minimum de rage. Le restaurant était plein de convives.  Plus personne ne semblait devoir arriver.

Que s'est-il passé? L'imagination de Luc allait bon train en commençant à déglutir le repas. Son goût avait perdu de sa saveur. A 22:30, tout était fini. Elle ne viendrait pas. Il régla et s'en retourna, déçu de sa soirée.

Luc avait une humeur rageuse, à bord de sa mobylette au retour vers l’hôtel. Il avait manqué avoir un accident.

Son humeur aurait été plus massacrante encore, s'il avait su qui était trois tables, plus loin, près de la fenêtre.

La fameuse Karin avait été présente avant que Luc n'arrive, accompagnée d'un complice. Elle dînait bien calmement comme des amoureux. Elle avait très vite repéré Luc par le plongeon répété de son regard sur sa montre bracelet. Autre indice, personne n'était venu s'ajouter à sa table, alors qu'il attendait visiblement quelqu'un. De plus, c'était la seule table qui n'était pas occupée par un couple, au minimum. Subrepticement, tout en parlant, elle avait pris quelques photos de Luc avec son portable en simulant un coup de téléphone. Elle connaîtrait, ainsi, son visage, ses manies. Cela pouvait toujours servir, un jour.

Elle avait mis une nouvelle perruque sur la tête avec des lunettes ambrées qui cachaient une partie de son visage, au cas où Luc s'était muni des mêmes envies de photographier les convives voisins. Elle restait très jolie, mais c'était une autre personne, physiquement, que celle que Luc avait vu à Bruxelles. Elle avait l'art de se métamorphoser.

Luc n'avait eu aucun soupçon et n'avait repéré personne.  

Dépité, au retour à l'hôtel, Luc gara la mobylette et l'attacha à une chaîne de sécurité. Récupéra la clé chez le portier et monta dans sa chambre en oubliant l’ascenseur.

Demain, il aviserait. Mais, son voyage à Paris se terminait en queue de poisson.

Être pêcheur et avoir une queue de poisson au bout de la ligne, ce n'était vraiment pas finir en beauté.

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

17/08/2011

09-Lundi, jour de la paie

"Moi, fonctionnaire de la vie, je touche mon salaire et de jour et de nuit ; l'heure me paie, les années me ruinent et déjà me remercient.", Jacques Prévert

0.jpgQuelques jours avant, Luc avait décidé d'écourter son voyage à Paris. 

Déçu, il avait repris l'avion pour Nice et avait regagné Peille dans la soirée avec le concours de son copain-chauffeur à partir de Nice.

Le weekend n'avait pas été prolifique. Il avait le vague à l'âme. Il était loin de se douter de ce qui se tramait ailleurs. S'il l'avait su il ne serait pas resté longtemps dans les parages de Peille. Il s'y promena toute un partie de la journée du dimanche, pensif.

Ce ne fut pas un lundi habituel comme il l'espérait. Un jour de la récompense, oui. Le énième du genre avait ajouté le trouble dans l'esprit de Luc.

Lors de ses généreuses rémunérations, il pouvait s'offrir une nuit de relâche pendant laquelle il se fendait la poire à grandes doses de whisky.

Lundi, jour de relâche, qui comme pour les autres, cela pouvait être le vendredi, le samedi ou le dimanche. Lui, c'était chaque lundi. Le soir arriva.

Le soir du lundi n'était pas, vraiment, des vacances. Après les derniers événements, ces meurtres inexpliqués, c'était devenu une soirée plus stressante. Normalement, il dessinait un véritable plan d'attaque original, une sorte de "war game" pour meubler la semaine qui arrivait.

Internet était devenu sa planche de salut. Tapi dans l'ombre, la toile d'araignée, derrière laquelle il se cachait, s'était refermé sur lui et elle cachait des marionnettistes. Cette fois, il ne jouait plus. Le travail commençait à lui peser. Son jeu, son passe-temps n'en était plus un.

Ses employeurs inconnus avaient placé Luc dans leurs propres filets. Grassement payé, bien sûr, mais une partie de sa liberté avait disparu, même s'il ne ressentait que de vagues soupçons et pas encore les retombées de ses soupçons.

Il alla s'installer au fond de la salle du café du village. Un coin lui était dédié, à l'arrière du bar et il avait pris l'habitude de "travailler" l'avenir avec une certaine jubilation.

Peu de monde dans le bar, ce soir-là. A peine, une personne de l'autre côté de la pièce et elle s'apprêtait de déguerpir.

Luc s'attendait à voir le patron sortir du bar. Ce fut une serveuse qu'il n'avait jamais vu qui vient à sa rencontre pour prendre la commande. La trentaine, pas vraiment un canon de beauté, seulement jolie avec des cheveux blonds et un sourire à faire pâlir d'envie.

- Tiens, Marcel n'est pas là?, dit Luc.

- Non, je le remplace. Il est malade.

Son accent indiquait qu'elle n'était pas d'expression française à l'origine, mais son français était plus qu'exact.

- Mais, j'y gagne au change. Comment vous appelez-vous? Je suis l'habitué du lundi soir, dit Luc d'un air enjoué.

- Malika, fit-elle avec un nouveau sourire plus enjôleur que le premier.

- Malika, quel beau prénom. Ce n'est pas en France qu'on le trouverait facilement.

- Je suis roumaine, de Bucarest où j'ai fait mes études et ai étudié le français.

Ses yeux verts pétillaient. Son sourire avait disparu. Apparemment, son sourire n'était pas réservé à ses souvenirs de jeunesse. Luc n'y prit garde. Il était en période de crise de doutes et il fallait les éclaircir.

Installé, le regard vide, fixé au plafond, un verre de whisky à ses côtés, Luc se mit à compulser une série de journaux, qui parlaient des "affaires". Ces patrons venaient de se faire assassiner, si l'on en croit les journalistes, même si la police y mettait encore un point d'interrogation. Pourquoi avaient-ils été supprimés? Ses sources d'informations mixées avec ce qu'il avait lu dans la journée sur le net, ne permettaient pas de le dire.  La droite ou la gauche ne se trouvaient pas derrière ce jeu de chat et de souris. C'était peut-être plus extrême encore.

Chaque article était survolé à grande vitesse. Dès que l'un d'entre eux avait une chance de donner une suite, Luc le cochait dans la marge « A suivre ». Il "compilait" les infos, mais avec du vent et beaucoup trop de points d'interrogation, celles-ci ne lui pas d'os à ronger.

Dans le virtuel, il n'y a rien d'innocent. Il sentait avoir été pris à l'improviste et cela suffisait.

Pas de paradis, pas de cyberparadis, non plus. Luc se sentait dépassé par ce flux. La cybercriminalité, il n'en faisait pas partie et ne voulait pas en être.   

Il nageait en plein brouillard dans une situation ambiguë, comme un agent qui devait assumer sa tâche et ne pouvait déplaire à ses employeurs. Pour couronner le tout, il ne connaissait rien de la stratégie globale de l'entreprise.

Avec son dernier pseudo, "Libellule Bleue", il était payé pour casser du forum libertaire. Ok. Le mot "Libertaire" ne s'associait pas toujours avec le mot «libre». Encore, Ok. Mais il se sentait pris dans un problème de plus en plus inextricable. Le rendez-vous manqué de Karin avait été son coup de Jarnac.

Lancer de fausses informations plausibles, il avait démontré qu'il savait le faire. Les infos les plus invraisemblables, la rumeur, plus elles étaient grosses, mieux cela passait chez la plupart des gogos qui végétaient sur le net. Saper les instincts trop moralisateurs, il se le réservait aussi pour des moments de jouissance. Sa stratégie était simple et complexe dans sa réalisation, à la fois. Une panoplie de pseudos, plus innocents les uns que les autres. En parallèle, parfois entre eux, il pouvait habilement se répondre à lui-même pour accentuer le suspense dans une conversation ou pour, au contraire, lancer une vindicte qui attire les mouches du coche. Il n'y a rien qui attire plus les mouches que les les odeurs fortes. Toutes les interventions étaient minutieusement cataloguées avec leur pseudo associé pour ne pas confondre ou être confondu par une de ses victimes.

Être caméléon comme lui, c'était faire partie d'un jeu d'échecs, avec lui à la place de l'ordinateur contre tous. Les parties se jouaient en roquant dès les premières minutes. Il se retrouvait planqué, au mieux. Les médias sociaux comme Facebook étaient une source intarissable d'informations sur ses interlocuteurs, sur leurs manières de réagir. Mais, il n'y lassait aucune trace personnelle.

Après, c'était jouer au bon pêcheur, au faux samaritain. A celui qui lance sa ligne plusieurs fois au dessus des flots et qui attend que la bonne prise saute hors de l'eau pour happer la mouche. Un fois ferré, il fallait fatiguer la "bête". Lui, laisser du mou, en lui parlant de choses dont il ne s'attendait pas pour lui faire perdre prise tout en le hameçonnant plus fort. Le faire perdre patience. Le fâcher. Le déstabiliser dans ses convictions. Lui donner l'impression qu'il avait regagné sa liberté et tirer, à nouveau, plus fort, sur le fil virtuel. Voilà les étapes de son art.

Si cela se gâtait, que la pêche tournait au détriment du pêcheur, il coupait le fil, se faisait oublier hors jeu de l'attaque de front trop explicite, dont il ne se trouvait plus à la hauteur. Le Pat valait mieux que le Mat. Toujours garder une porte de sortie plutôt que de s'empêtrer indéfiniment était sa règle d'or principale. La crédulité des ouailles, souvent, n'avait d'égal que leur persistance à vouloir s'enfoncer. A force de croire au Père Noël, il y en avait qui avaient gagné leurs galons avec de plus en plus d'étoiles. Les plus calibrés du côté QI étaient les moins à l'abri, chez Luc. Faire du buzz en troll. La plupart de ses interlocuteurs n'avaient pas encore compris son manège.

Mais on n'en était plus là. Le jeu avait changé. Il était passé à une vitesse supérieure. C'est lui qui avait été ferré et il se rendait compte qu'il jouait l'intermédiaire, si pas le bouc-émissaire d'une organisation dont il était devenu le jouet. 

Les techniques de base du "pas vu, pas pris" étaient plus délicates dans ce scénario. S'il était resté volatile, non identifiable dans l'ombre, mais il avait malgré tout, laissé des traces de son passage avec une fausse carte de journaliste. Il s'était un peu plus mouillé. Son visage restait inconnu, il l'espérait.

Une demi d'heure après s'être installé, plus personne dans la taverne.

Luc lança à la tenancière provisoire du bar:

-Marika, peux-tu réduire la puissance de ta musique? On ne s'entend plus réfléchir par ici.

Il l'avait tutoyé. Il s'en excusa.

- En Roumanie, il n'y avait pas de différence entre le "tu" et le "vous". Le "vous" n'existe pas. Donc, pas de problème.

Marika s'exécuta sans objections. Elle était, quelque part, contente de ne pas recommencer la soirée du weekend qui avait été assourdissante avec les jeunes qui faisaient la foire jusque tard dans la nuit avec quelques touristes égarés. Elle repéra dans le vieux juke-box quelques disques 45 tours en vinyle. Des crooners, parfait cela allait calmer l'ambiance. Un peu de nostalgie langoureuse pour plaire à son client principal, voilà la solution.

- Moi, c'est Luc. fit-il en lui tendant la main. Une autre bouteille. Viens t'asseoir et sers-t-en un verre sur mon compte. Je sens que je ne suis pas en forme ce soir.

Il cherchait de la compagnie pour lui faire perdre ce stress latent. Il cherchait de la compagnie pour lui faire perdre ce stress latent. Son caractère solitaire endurci s'était ainsi quelque peu écorné.

Elle se retrouva attablée, face à lui.

Alors, commença une séance de questions-réponses ou plutôt de monologues entrecoupés de questions.

Luc commença par lui.

D'origine italienne, Luc avait quitté son pays et sa famille suite à des différents avec son père, de plus en plus fermes. Sa mère, elle, n'était que la suiveuse de son mari comme c'est souvent le cas dans les petits villages italiens. Sa formation de journaliste, il se l'était fait un peu par hasard et à force d'opiniâtretés.

Il raconta tout jusqu'à ses derniers employeurs d'Internet, sans raconter les péripéties qui avaient menés aux meurtres. 

- Mais, tu sembles inquiet en me racontant cela. Qu'est-ce qui génère ce trouble?

Luc reconnaissait l'intuition féminine qui s'exprime avec franchise mêlé à une certaine innocence. Il se devait de lui raconter la suite.

-Lis-tu les journaux?

- Je lis beaucoup mais ce sont des romans français pour m'exercer avec ta belle langue. J'aime les mots français et leur romantisme. N'as-tu pas remarqué? 

Luc sourit. C'est un peu ce qui lui manquait. Un peu de romantisme. Et c'est une autre âme seule qui allait lui compléter le tableau.

- Tu es perspicace. Oui, j'ai des soupçons. Ces nouveaux patrons, j'en ignore tout. Ils payent bien. Ils me récompensent même quand le travail que je fournis n'est pas complètement achevé. Quand je prends une initiative, ce qui est permis par le contrat qui nous lie, je reçois des menaces à peine voilées. Je ne t'ai pas tout dit. A chaque mission, j'ai laissé des cadavres derrière moi, alors que je peux te le jurer, je n'y suis pour rien.

Marika semblait préparer une réponse. Mais elle ne fit que le penser pour ne pas ajouter une couche à son désarrois. Elle n'avais jamais travaillé pour rien et n'avait jamais été rémunérée pour un travail inachevé.

- Il ne faut pas t'inquiéter. Tu n'as rien fait, tu me dis. La justice en France n'a rien à voir avec celle de mon pays à une certaine époque.

Elle décida de raconter son histoire pour dissiper la tension.

- J'ai connu la période Ceaucescu encore jeune. Mes parents étaient des intellectuels qui s'opposaient à son régime. Ils ont dû se cacher de nombreuses années. La peur a fait partie de ma jeunesse. Quand le régime est tombé après la révolution de 89, le mode occidental s'est installé de force et les choses ne sont pas allés en mieux. Les gens n'étaient pas prêts de passer du socialisme au capitalisme dans un temps record. La misère est restée, surtout dans les campagnes. Le nouveau régime a été, pour certains,  pire que le précédent. J'ai choisi de m'y plonger complètement plutôt que de végéter entre deux eaux. Je me suis expatriée en France puisque ma connaissance de la langue était la meilleure.

Elle raconta son installation et beaucoup d'autres choses. Cette soirée-là, il en avait appris plus sur Marika qu'elle de lui. 

Luc n'avait jamais eu beaucoup d'amis. Il s'était senti rejeté par son père et en avait tiré des conclusions de méfiance très générales. Son ancien travail au journal ne lui avait pas apporté plus d'assurance. Chaque journaliste travaillait seul. Ils se réunissaient en fin de journée devant le rédacteur en chef pour décider des articles à publier.   

Bien que leurs destinées étaient totalement différentes, Marika avait atterri derrière ce bar après beaucoup de vicissitudes et quelques similitudes psychologiques. Les diplômes roumains n'avaient pas le même poids partout et un nom comme le sien fermait quelques portes.

Luc avait besoin d'un confident ou d'une confidente. Elle lui apportait cette aide providentielle. Il avait besoin de quelqu'un sur qui, il pourrait compter au besoin, une nouvelle amie d'infortune.

Il s'était déchargé de quelques histoires personnelles et s'était chargé des siennes, toutes aussi lourdes dans l'autre plateau de la balance. Il venait de découvrir que l'exclusion était plus commune qu'il ne le pensait. Leurs histoires se complétaient, se mariaient, parfois. 

Quand il fut temps de regagner son nouvel appartement, tard dans la nuit, il avait bu plus que d'habitude. Pour Marika, c'était l'heure de fermer la taverne et elle l'accompagna. Il titubait, mais il se sentait mieux avec l'air frais de la nuit. Elle lui tint le bras pour l'empêcher de tomber.

Quelque chose de plus fort s'était produit. Que l'on appelle ça une sorte d'attraction animale ou une suite à l'impression de connaître quelqu'un  sans avoir échangé les moindres pensées intimes.

Lucide, il se félicitait d'avoir changé d'appartement, si d'aventure elle voulait l'accompagner jusqu'au bout du chemin. Il y avait une douche. Un délice dont elle avait peut-être oublié les bienfaits. 

En arrivant à proximité de chez lui, il n'eut pas le temps de lui demander si elle voulait monter pour prendre un dernier verre, selon la formule consacrée. Elle lui mit un doigt sur la bouche et se mit sur la pointe des pieds pour lui donner un baiser. Il en fut surpris et comblé à la fois. 

Il la quitta par un signe de la main et monta dans sa chambre. Heureux, tout à coup.

Il eut juste le temps d'enlever ses chaussures avant de s'affaler sur son lit. Il s'endormit comme une masse. Il aurait pu rêver d'elle, si la masse n'avait pas été aussi lourde.

Les exceptions finissent toujours par confirmer les règles.

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10/08/2011

10-Là haut, cela s'exciste

"Il y a tout lieu de s'inquiéter quand la police est "sur les dents" : la position ne permet pas d'attraper grand-chose", André Frossart extrait de "Les Pensées"

1.jpgLundi, 09:30. A Bruxelles, Van Dorp reçu un coup de fil de France, vu l'indicatif 33 qui apparaissait sur le l'écran du téléphone, en tête du numéro appelant.

Paris réveillait l'affaire du Métropole. Celle-ci ne s'était pas endormie mais faute de nouveaux développements, Van Dorp devait bien s'en contenter.

- Bonjour Monsieur Van Dorp, Devalier de la GGSE. Je vous téléphone à la suite de l'assassinat de Bruxelles. Nous en avons été informé par Interpol. Vous recherchez un faux journaliste et une espèce de Call Girl qui aurait accompagné Williamson avant d'être assassiné.

Bien résumé, pensait Van Dorp. La DGSE, le service de la Sécurité Extérieure qui téléphone, cela devait être important.

- Oui, c'est bien cela, Monsieur Devalier, avez-vous quelque chose de nouveau au sujet de notre affaire?

- En effet, cela se pourrait bien. Mais laissez-moi vous expliquer ce qui se passe chez nous. Nous avons eu une sorte de contagion à Paris. Je ne sais si vous suivez notre actualité.

Van Dorp devait bien l'avouer, il n'avait pas suivi ce qui se passait dans la presse française.

- Je suis désolé, je n'ai pas vraiment tout suivi. Cette contagion m'intéresse au plus haut point. Expliquez-moi.

- Interpol nous avait déjà informé que quelque chose se tramait et dépassait les frontières. D'autres assassinats assez surprenants et inexpliqués, se sont produits à Milan. Je ne vous cacherai pas mon sentiment même s'il parait peu crédible. Il se pourrait qu'il y ait une guerre entre l'extrême droite et l'extrême gauche qui se produit en coulisse. Un lutte entre partis, pour le moins. Je ne sais si vous avez observé ce phénomène en Belgique, mais, l'extrême droite ne fait plus vraiment peur. Bien cadenassée dans leur objectifs. Leurs noms, bien connus de nos services, nous permet de les surveiller et de prévenir les "cas malheureux". L'extrême droite est en perte de vitesse. Leur activisme s'est rangé derrière une routine, dont je ne me plains pas, évidemment. Ces derniers temps, il semble qu'une nouvelle garde a pris la relève ou alors, ce serait l'inverse, l'extrême gauche qui élimine ses têtes pensantes comme une sorte d'agents doubles. Nous venons d'avoir deux assassinats coup sur coup de patrons de grosses entreprises de forums citoyens. Vous ne devez pas connaître Redovox et 666vox. Ce sont des entreprises qui ont des budgets constitués par la publicité, par les dons de leurs rédacteurs. Beaucoup d'articles parus sont clairement destinés à saper le moral des capitalistes et des producteurs du monde de droite. Ils opéraient dans l'ombre et cela ne devait pas plaire à tout le monde parmi eux.

Devalier fit une pause. Il devait reprendre son souffle après cette tirade prononcé d'une traite. Il attendait peut-être, aussi, la réaction de son interlocuteur pour confirmer ou infirmer ses intuitions.

Van Dorp avait écouté avec attention. Il réfléchissait à ce qui se passait en Belgique dans la politique. Il ne pouvait pas lui donner tort. Moins virulents qu'en France, ces forums devaient mettre des bâtons dans les roues. Il devait y avoir un lien avec son affaire. Il embraya.

- Vous devez avoir raison. Nos services belges connaissent bien les noms des leaders de l'extrême droite. Quand des troubles de rues se produisent nous arrivons avec nos autopompes et cela calme les ardeurs. Sur Internet, c'est un peu plus difficile. De plus, ce qu'il y a derrière ces gens qui écrivent sous des pseudos restent souvent très peu connus et très troubles. Ce qu'ils publient est souvent à la limite. Donc, d'après vous, il y aurait un espèce de complot contre l'intellengencia du capital...

- Le complot, ce n'est peut-être pas le mot qui convient, pas encore. Mais qui sait ce n'est peut-être que le début d'une offensive plus générale. La révolution couve dans certains milieux. Vous vous souvenez des corpuscules comme la Bande à Bader, l'affaire Aldo Mauro en Italie, les CCC chez vous... L'élite de droite est peut-être en train de se fourbir de nouvelles armes pour répondre à cette nébuleuse gauchisante. Les antinucléaires, les eco-terroristes vont parfois trop loin et il faut bien le dire, ils ne sont pas souvent condamné en fonction de leurs actions terroristes. Le capitalisme est hué de partout après les crises à répétition. L'OMC, la mondialisation sont désignés comme les responsables des situations en perdition que nous vivons. Le marché des armes est pointé du doigt. Le vent de révolte, aux États-Unis, s'est révélé plus conservateurs que les conservateurs. Vous devez avoir entendu ce qu'on dit des Tea Parties. Alors, je me demande s'il n'y a pas une résurgence sous la forme d'une version européenne que l'on pourrait appeler, avec un certain humour, les "Coffee Parties".

- Diable. Là, vous m'en soufflez un coin. Vous avez des vues assez générales sur ce qui se passe dans le monde. Je crois qu'il faudrait organiser une petite réunion pour en parler.

- La DGSE se doit d'extrapoler très vite les problèmes. Je ne vous pas encore tout dit. Voici, le pourquoi je vous appelle. Nous avons pisté ce journaliste dont vous parliez au début de votre enquête. Il a repris l'avion à partir de Nice, mais cette fois, en direction de l'aéroport de Paris. En cherchant un peu, nous avons appris qu'il avait loué une mobylette pour se déplacer dans Paris. Il était descendu dans un hôtel assez bien coté, d'ailleurs. Et, pour couronner le tout, il était présent sur les lieux des drames. Il y était allé questionné quelques patrons de forums. Je ne dis pas que c'est lui qui a été l'auteur des deux meurtres mais ce serait un maillon de l'histoire que cela ne m'étonnerait pas. De toutes façons, il faudrait aller lui rendre une petite visite pour le questionner.

- Ah, intéressant. Et vous savez déjà où il habite et comment il s'appelle probablement?

- En effet, nos services n'ont pas dormi sur l'affaire. Nous l'avons suivi grâce à ses connections Internet. Il n'habite pas Nice mais un petit village perdu dans la montagne, que vous ne connaissez probablement pas. Il s'agit d'un nid d'aigle dans l'arrière pays du Midi, nommé Peille. Le nom de cet homme n'était pas connu dans nos fichiers. Pour ce qui est de son métier, il a, en effet, été journaliste, mais il est au chômage depuis plusieurs mois. Ses accès sur Internet ne nous sommes pas inconnus depuis longtemps. Mais, plus récemment, il y a eu un revirement dans sa vie comme s'il avait changé de cap.

- Ne pensez-vous pas que nous devrions nous rencontrer pour en parler?         

- Parfaitement. Cela pourrait être intéressant de coordonner nos efforts. Je redoute une certaine recrudescence des mouvements inter-classes extrêmes. Les classes moyennes, les citoyens de la rue qui se trouvent au milieu ne se rendent pas compte qu'elles sont un peu les dindons de la farce. Si vous avez le temps, passez à Paris à mon bureau et après nous pourrions faire un saut à Peille. Vous verrez c'est un beau petit village touristique. Ce journaliste en chômage n'est peut-être qu'un maillon faible mais il pourrait nous servir pour remonter à la source. 

- D'accord. Je m'occupe de réserver une place sur le Thalys. Je serai là dans l'après-midi. Mon collaborateur vous accompagnera. Je resterai à Paris. Je vais voir un gars de votre brigade des fraudes en même temps. Celle-ci me demandait de venir les voir pour une affaire de phishing sur Internet. Nous avons aussi beaucoup de plaintes d'internautes qui se sont fait arnaquer, voler à la suite des emails boule de neige qui demandent de confirmer les références de leurs comptes sur Gmail. Vous savez, ce genre de mail qui vous demande de donner, entre autres, votre mot de passe pour ne pas voir ses comptes clôturés. Le spoofing. Bien trouvé, celle-là. Quand on pense que, souvent, c'est le même dans d'autres systèmes.

- Bonne idée. J'ai entendu parlé de cela. Je serai content de vous rencontrer. A toute à l'heure.

- A plus, on dit dans ce nouveau monde, non?     

Van Dorp raccrocha avec le sourire. Il était fier d'avoir lancé une preuve qu'il était toujours à la hauteur, bien qu'il soit en fin de carrière.

Il appela son second avec l'interphone.

- Jacques, prends deux places sur le Thalys. Nous partons aujourd'hui même. Nos collègues de la DGSE redoutent un mini coup d'état entre les mouvements d'extrême droite et gauche. Cela viendrait à expliquer ce qui s'est passé au Métropole. Nous allons a Peille. Je ne sais pas si tu connais. Moi, jamais entendu parler.

- Ok. Chef. Je me prépare. Je cherche un remplaçant. Peille? Non, connais pas, répondit Jacques.

Van Dorp réfléchissait à l'actualité récente. Beaucoup de choses s'étaient accélérées avec l'informatisation liée à Internet. En 2006, un nouveau groupe était né. Ses membres s'étaient fait appeler les Anonymous. Ils arboraient le masque de Guy Fawkes, un catholique anglais du 16ème siècle. Un Zorro, d'un autre temps, mais qui ne signait pas d'un "Z", mais d'un "V" de Vendetta. Pacifistes, au départ, la lutte contre la censure était devenue leur mission. Une belle ambition, mais que de dérapages possibles dans ce parcours. On connaît des schismes dans tous les genres d'activisme sur Internet. Plus cela devenait exigeant, plus le secret devait les encadrer.

Quel était le message politique derrière cette mouvance?, se demandait Van Dorp qui n'aimait pas les énigmes.

Enfin, cela avait le privilège de créer de l'emploi pour toutes les polices du monde. Van Dorp était dépassé par les nouvelles technologies, mais il devait prévoir la relève. Il avait choisi de rester à Paris pour cette autre affaire et puis, qui sait, il pourra revoir quelqu'un qu'il avait connu, il y avait bien longtemps dans une autre vie. A l'époque, celle auquel il pensait, était jolie. Un soirée pour se rappeler le passé dans un petit resto, ce serait vraiment idiot de ne pas y penser.  

Deux heures plus tard, ils étaient sur le train. La journée était belle. Un peu de vacances et qui sait du tourisme à Peille ne ferait pas de mal pour Jacques qui avait été très éprouvé avec la fausse couche de son épouse. Le train prenait, déjà, de la vitesse. Arrivé en France, le train s'élança à la vitesse maxi. La vitesse les grisait. L'aventure commençait. 

Être dans la police a du bon, devait se dire Jacques. Elle allie de front l'utile à l'agréable.

Tous deux commençaient, déjà, à rêver, mais pas le même rêve.

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03/08/2011

11-Garde à vue

"Il serait normal que les assassins signalent les crimes. Après tout, ils sont les premiers informés.", Michel Audiard

0.jpgLe lendemain, Luc  fut réveillé à la suite d'un coup de sonnette. C'était la première fois qu'il l'entendait. Personne ne l'avait utilisé depuis sa présence dans son nouvel appartement.

Il avait une gueule de bois. Sortir de son sommeil lui était une torture. Il n'avait aucune intention d'aller ouvrir. Mais, la sonnerie reprit de plus belle, plus insistante. Une grimace en place de la torture. Il se leva comme un zombie. Son luxe, depuis qu'il avait pris possession de cet appartement, c'était de prendre une douche. Ces gêneurs l'en empêcheraient.

Habillé, il l'était déjà. Il n'avait plus qu'à se chausser et à descendre au rez-de-chaussée pour voir quel était l'importun.

Il ouvrit la porte et se trouva nez à nez avec deux hommes.

Le premier tendit sa carte et prononça les mots usuels de présentation.

- Monsieur Orsini? Devalier d'Interpol de Paris et voici l'inspecteur, Van Zeeland de la PJ de Bruxelles.   

Luc était décidément dans les panades. Il se frottait toujours les yeux d'un revers de la main. Ses neurones n'agissaient pas à la bonne vitesse. Il n'eut qu'une seule réponse pour concrétiser ce temps de réaction trop lent.

- Bonjour. Oui, c'est moi. C'est pourquoi? Que puis-je pour vous? Que me vaut l'honneur?

Il ne voulait pas faire du zèle. Ces paroles de bienveillance étaient automatiques, encrées dans sa mémoire.

- Nous aimerions vous parler. Le but de notre visite, je crois que vous devez le deviner un peu, non? Le commissaire Van Dorp de Bruxelles et son inspecteur, ici présent, sont descendus de Bruxelles à Paris pour vous interroger. J'ai le même but en ce qui me concerne sur un autre point précis.

- Ah. A quels sujets?

Luc bredouillait. Aux yeux de ses visiteurs, il continuait à faire l'innocent mais sans vraiment le vouloir tellement une brume épaisse avait pris place et ne voulait se dissiper dans sa tête. 

- Je crois que le mieux serait que vous nous accompagniez sans résistance au poste de police. Nous aurons tout le temps de vous mettre au parfum sur nos soucis et les vôtres. Je vous prie de vous préparer à nous suivre, cela pourrait durer la journée. Si vous avez quelqu'un à prévenir, n'hésitez pas.

Luc n'avait personne à prévenir. Son sac de voyage n'était toujours pas vidé. Il n'eut donc aucun retard par rapport à l'agenda des policiers. Pas de douche au programme. Il n'aurait pas eu le temps, non plus, d'analyser quoique ce soit de la situation.

Ils partirent à trois dans une voiture banalisée. Il devait faire confiance aux cartes présentées à l'entrée.

Sur la route, les conversations ne démarrèrent pas, de part et d'autre. Le silence permit à Luc de se poser les bonnes questions et d'éclaircir l'horizon de ses neurones.

Bruxelles? Cela devait, donc, avoir un lien avec son voyage et avec la mort de Williamson.

Devillier, de Paris, là, c'était moins sûr. Mais les soupçons qu'il avait eu à la suite de son passage dans la capitale, se remettaient en place progressivement dans sa mémoire. Cela devait avoir un lien. Le tamtam avait fonctionné dans les forums. Dans la voiture, l'air hagard, Luc regardait le paysage qui défilait devant ses yeux, comme s'il ne l'avait jamais vu. Il suivait, ainsi, sans un mot, jusqu'au bout de la route qui les menèrent à Nice.

Une heure après, arrivée au poste de police. Ils allèrent s'installer dans un petit bureau réservé aux interrogatoires. Il jeta un coup d'oeil autour de lui. Le grand miroir, sans teint, était présent sur un des murs. Pas de fenêtres. Une table. Deux chaises. Seul un ventilateur vibrait et apportait un peu d'air frais en tournant sur son socle. Dans le fond de la place, une machine à écrire qui attendait le scribe de service. Tout cela, il devait l'avoir vu, de multiples fois, au cinéma.

L'interrogatoire commença avec Jacques Van Zeeland, l'inspecteur de Bruxelles. Il avait un léger accent belge, pas question de se tromper sur son origine.

- Luc Orsini, je ne vais pas aller par des détours. Y a pas longtemps, vous étiez, nous nous sommes renseigné,  dans l'hôtel du Métropole de Bruxelles. Vous y étiez inscrit comme un journaliste mais sous un faux nom, celui de Bittoni. Y en a des, qui vous ont reconnu. Vous avez interrogé Monsieur Dumont sur Monsieur Williamson qu'il connaissait et qui avait fait une conférence, le jour même. Je suis sûr que vous ne me contredirez pas. Quel était votre but et pourquoi ce manège?  

Luc n'avait pas entendu la présence de quelqu'un d'autre dans la pièce. Mais il entendait une machine à écrire qui commençait à crépiter dans le fond de la pièce, en cadence soutenue.

- Je voulais faire un article sur Williamson, mais je voulais en garder le secret.  

- Le secret? Tiens, tiens. Comme c'est amusant, une fois. Vous agissez seul ou êtes vous envoyé par un journal? Nous savons depuis que vous n'étiez plus journaliste appointé par un journal. Vous travaillez, donc, en free-lance. Vos articles, vous les faites payer par qui?

Embarrassante la réponse. Si au moins, Luc le savait. Que répondre? Cela commençait à chauffer sous la crinière de Luc. Quelques gouttes perlaient sur son front. Sa réponse laconique vint presque automatique. 

- Je l'ignore.

- Comment, vous l'ignorez? De plus en plus marrant. Vous n'êtes certainement pas sans ignorer que le lendemain de votre visite à Bruxelles, alors que vous n'aviez pas encore quitté l'hôtel, Monsieur Williamson se faisait assassiné?

- J'ai appris. Vous n'allez tout de même pas imaginer que c'est moi qui l'ai assassiné? fit Luc avec une voix offusquée.

- Non, bien sûr. Pas encore. Nous enquêtons, Monsieur Orsini. Vous n'êtes pas inculpé. Vous êtes ici en tant que témoin, disons... privilégié. Mais, cette affaire ne s'est pas arrêtée là. Elle ne faisait peut-être que commencer.

- Que commencer, que voulez-vous dire?

- Cher Monsieur, nous sommes aussi renseigné sur votre compte dans les environs. Il parait que vous avez déménagé après plusieurs mois de vie assez ... discrète et sans beaucoup de ressources. Il semble que votre vie ait changé depuis des événements récents. Que vous vous êtes payé un certain luxe, encore naissant, je vous le concède. Mais, comme l'argent ne vient pas du ciel, qu'est-ce qui a permis ce revirement soudain?

- J'ai un commanditaire qui me paye pour mes articles.

- Ah. Peut-on avoir son nom?

- Je l'ignore.

- Vous n'avez que ce mot à la bouche, Monsieur Orsini. Je disais aussi que l'affaire ne faisait que commencer. Si je suis ici, c'est pour en apprendre un peu plus. Je ne peux me satisfaire de ce genre de réponse. Mon chef, le commissaire Van Dorp est descendu à Paris. Il n'a pas accompagné jusqu'ici, mais, je devrai lui faire un rapport bien plus circonstancié. Même à la police, on ne peut se permettre des voyages de tourisme sans résultats tangibles. Mon collègue français vous parlera d'autre chose, par après. Cette affaire-là s'est passée à Paris. Comme par hasard, vous y étiez aussi. Au fait, je suis impardonnable, j'oublie. Vous devez avoir soif. Voulez-vous un verre d'eau ou un café?

Ce moment était là pour, artificiellement, détendre l'atmosphère et pas pour humidifier le gosier de Luc. Pour lui, cela permettait une pause dans cette situation délicate, même si son cerveau continuait à surchauffer à grande vitesse. Il fit seulement signe "oui" de la tête. Van Zeeland reposa la question.

- Café avec lait et sucre ou eau?

- Café, avec les deux, merci.

Van Zeeland se leva, sorti du bureau. Il revint, de manière assez cérémonieuse, comme s'il allait servir un verre de champagne, et tendit un gobelet en plastic avec le café, le lait et le sucre avec un certain humour téléphoné.

- Voici. Service compris. Reprenons, si vous le voulez bien.

Si je le veux bien... Il en avait de l'humour, celui-là, pensait Luc. Lui aurait voulu être ailleurs. L'humour c'était pour un autre jour. Ça, oui. Il reprit son attention après avoir bu, presque d'une traite, le café sans se rendre compte de la chaleur qui lui entrait dans la gorge. Le café avait l'avantage de le remettre vraiment d'aplomb.

- Donc, vous êtes journaliste, en disponibilité et vous trouvez un mécène qui vous fait changer de vie. Vous partez à Bruxelles pour tenter de réaliser un reportage sur la conférence de Williamson. Comme vous n'avez pas assisté à sa conférence, vous cherchez à interroger quelqu'un qui en faisait partie. Celui-ci, vous le trouvez en la personne de Monsieur Dumont et il vous arrose de renseignements. Une fois, renseigné, vous le laissez en plan, sans le renseigner de la destination de ces informations. Vous suivez Williamson, nous a-t-il dit, et puis plus rien. C'est bien cela? Trouvez-vous cela normal que le lendemain, le dit Williamson est retrouvé mort? Avez vous un alibi pour cette nuit-là?  Vous ne nous prenez pas vraiment pour des cons, j'espère? Vous pouvez vous considérer, dès maintenant, en garde à vue.

Luc n'avait pas l'habitude de se faire réprimander de la sorte sans répliquer vertement. La sueur dégoulinait, vraiment, à grandes gouttes sur les joues rosies. Une garde à vu, il ne savait pas vraiment ce en quoi cela consistait. Il rassemblait seulement ses souvenirs qui se bousculaient dans sa tête. D'alibi, il n'en avait pas. Il fallait coopérer avec la police, mais que pouvait-il leur dire avec certitude? Changer de tactique? Avec une certaine humeur, il répondit avec le même ton pour commencer sa défense, sachant que la meilleure défense était toujours l'attaque.

- Je suis désolé, mais je ne vais pas pouvoir vous répondre à toutes vos questions. Oui, j'étais sur la touche. Oui, j'ai été embauché par l'intermédiaire d'Internet par je ne sais qui. Non, je ne suis pas impliqué dans le meurtre de ce personnage dont j'ignorais, jusqu'il y a peu, l'existence. Non, je n'ai pas d'alibi, j'ai été dans ma chambre dès que j'ai quitté ce Monsieur dont vous me donnez le nom et qui a été assez aimable pour répondre à mes questions. N'avez-vous pas d'autres soupçons et un autre suspect, en dehors de moi sur cette mort?

- Attention, ne confondons pas les rôles. Nous vous interrogeons et vous nous répondez. Pas d'alibi. Vous, par contre, vous semblez avoir des soupçons sur quelqu'un ou est-ce que je me trompe?

- Vous devez être au courant que ce Williamson était accompagné d'une gentille dame auquel il prodiguait un certains attachement, non?

- En effet, nous savons. Elle reste, jusqu'ici, introuvable. Elle ne perd rien pour attendre. Nous la cherchons. Elle a seulement été plus discrète que vous sur Internet. Aujourd'hui, c'est vous qui êtes sur la sellette. Mais, je vais appeler mon collègue Devilier.

Van Zeeland ouvrit la porte et Devilier apparut sans hésitation. Le miroir n'était pas vraiment un miroir du commun des mortels. Il avait tout entendu, tout vu, derrière lui. Van Zeeland continua.

- Mon collègue a en charge, le deuxième volet de la raison de votre présence. Vous étiez à Paris dernièrement, pour suivre vos hypothétiques interviews avec, cette fois, des patrons de sociétés de forums dans votre ligne de mire. Ne mentez pas, nous le savons. Deux d'entre eux ont été mystérieusement rappelés ad patres sans aucune raison apparente. De plus, nous avons découvert avec un intérêt certain vos articles pour le moins prémonitoires qui révélaient le passage dans l'au-delà. Encore une fois, vous expliquez cela comment? Vous êtes devin, vous lisez dans les cartes?

- Je comprends vos soupçons. J'aime inventé des situations. Cela a été mon gagne-pain après avoir été mon hobby. J'ai eu disons, ... de la chance. Si vous avez suivi mes articles sur Internet, vous savez que c'est mon violon d'Ingres d'inventer des "situations".

Van Zeeland commençait à rougir en résonance avec les rougeurs de Luc, mais pas pour les mêmes raisons.

- Monsieur Devilier va continuer l'interrogatoire, j'arrêterai ici. Vous parlez de violon. Nous allons vous y installer pendant le temps de la garde à vue, juste au cas où la mémoire vous reviendrait. Dans ce cas, n'hésitez pas, sonnez, il y a un réceptionniste dans cette taule 24 heure sur 24. la maison Poulaga n'est peut-être pas de tout confort, mais c'est tout ce que je peux vous donner. Pas besoin de menottes en l'occurrence. La chambre de Monsieur a déjà été préparée, astiquée, même, mais je ne suis pas sûr qu'elle soit munie de tous les gadgets de l'hôtel Métropole. Le WiFi, ce sera la sonnette. Pas d'ordi.

Tous trois se levèrent ensemble et le flic de service mena Luc dans une cellule au fond du couloir. Une petite signature sous le contrendu viendrait plus tard.

Devilier n'insista pas, non plus. D'un clin d'oeil à son collègue, il avait indiqué qu'il préférait laisser mijoter Luc, jusqu'au lendemain.

Une nuit de beuverie, d'un peu de tendresse oubliée, suivie d'une autre, moins agréable. Décidement, les nuits se suivent mais ne se ressemblent plus du tout pour Luc.

Luc avait oublié d'exiger un avocat pour le conseiller.

Aurait-il été d'un grand secours, d'ailleurs?

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