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17/08/2011

09-Lundi, jour de la paie

"Moi, fonctionnaire de la vie, je touche mon salaire et de jour et de nuit ; l'heure me paie, les années me ruinent et déjà me remercient.", Jacques Prévert

0.jpgQuelques jours avant, Luc avait décidé d'écourter son voyage à Paris. 

Déçu, il avait repris l'avion pour Nice et avait regagné Peille dans la soirée avec le concours de son copain-chauffeur à partir de Nice.

Le weekend n'avait pas été prolifique. Il avait le vague à l'âme. Il était loin de se douter de ce qui se tramait ailleurs. S'il l'avait su il ne serait pas resté longtemps dans les parages de Peille. Il s'y promena toute un partie de la journée du dimanche, pensif.

Ce ne fut pas un lundi habituel comme il l'espérait. Un jour de la récompense, oui. Le énième du genre avait ajouté le trouble dans l'esprit de Luc.

Lors de ses généreuses rémunérations, il pouvait s'offrir une nuit de relâche pendant laquelle il se fendait la poire à grandes doses de whisky.

Lundi, jour de relâche, qui comme pour les autres, cela pouvait être le vendredi, le samedi ou le dimanche. Lui, c'était chaque lundi. Le soir arriva.

Le soir du lundi n'était pas, vraiment, des vacances. Après les derniers événements, ces meurtres inexpliqués, c'était devenu une soirée plus stressante. Normalement, il dessinait un véritable plan d'attaque original, une sorte de "war game" pour meubler la semaine qui arrivait.

Internet était devenu sa planche de salut. Tapi dans l'ombre, la toile d'araignée, derrière laquelle il se cachait, s'était refermé sur lui et elle cachait des marionnettistes. Cette fois, il ne jouait plus. Le travail commençait à lui peser. Son jeu, son passe-temps n'en était plus un.

Ses employeurs inconnus avaient placé Luc dans leurs propres filets. Grassement payé, bien sûr, mais une partie de sa liberté avait disparu, même s'il ne ressentait que de vagues soupçons et pas encore les retombées de ses soupçons.

Il alla s'installer au fond de la salle du café du village. Un coin lui était dédié, à l'arrière du bar et il avait pris l'habitude de "travailler" l'avenir avec une certaine jubilation.

Peu de monde dans le bar, ce soir-là. A peine, une personne de l'autre côté de la pièce et elle s'apprêtait de déguerpir.

Luc s'attendait à voir le patron sortir du bar. Ce fut une serveuse qu'il n'avait jamais vu qui vient à sa rencontre pour prendre la commande. La trentaine, pas vraiment un canon de beauté, seulement jolie avec des cheveux blonds et un sourire à faire pâlir d'envie.

- Tiens, Marcel n'est pas là?, dit Luc.

- Non, je le remplace. Il est malade.

Son accent indiquait qu'elle n'était pas d'expression française à l'origine, mais son français était plus qu'exact.

- Mais, j'y gagne au change. Comment vous appelez-vous? Je suis l'habitué du lundi soir, dit Luc d'un air enjoué.

- Malika, fit-elle avec un nouveau sourire plus enjôleur que le premier.

- Malika, quel beau prénom. Ce n'est pas en France qu'on le trouverait facilement.

- Je suis roumaine, de Bucarest où j'ai fait mes études et ai étudié le français.

Ses yeux verts pétillaient. Son sourire avait disparu. Apparemment, son sourire n'était pas réservé à ses souvenirs de jeunesse. Luc n'y prit garde. Il était en période de crise de doutes et il fallait les éclaircir.

Installé, le regard vide, fixé au plafond, un verre de whisky à ses côtés, Luc se mit à compulser une série de journaux, qui parlaient des "affaires". Ces patrons venaient de se faire assassiner, si l'on en croit les journalistes, même si la police y mettait encore un point d'interrogation. Pourquoi avaient-ils été supprimés? Ses sources d'informations mixées avec ce qu'il avait lu dans la journée sur le net, ne permettaient pas de le dire.  La droite ou la gauche ne se trouvaient pas derrière ce jeu de chat et de souris. C'était peut-être plus extrême encore.

Chaque article était survolé à grande vitesse. Dès que l'un d'entre eux avait une chance de donner une suite, Luc le cochait dans la marge « A suivre ». Il "compilait" les infos, mais avec du vent et beaucoup trop de points d'interrogation, celles-ci ne lui pas d'os à ronger.

Dans le virtuel, il n'y a rien d'innocent. Il sentait avoir été pris à l'improviste et cela suffisait.

Pas de paradis, pas de cyberparadis, non plus. Luc se sentait dépassé par ce flux. La cybercriminalité, il n'en faisait pas partie et ne voulait pas en être.   

Il nageait en plein brouillard dans une situation ambiguë, comme un agent qui devait assumer sa tâche et ne pouvait déplaire à ses employeurs. Pour couronner le tout, il ne connaissait rien de la stratégie globale de l'entreprise.

Avec son dernier pseudo, "Libellule Bleue", il était payé pour casser du forum libertaire. Ok. Le mot "Libertaire" ne s'associait pas toujours avec le mot «libre». Encore, Ok. Mais il se sentait pris dans un problème de plus en plus inextricable. Le rendez-vous manqué de Karin avait été son coup de Jarnac.

Lancer de fausses informations plausibles, il avait démontré qu'il savait le faire. Les infos les plus invraisemblables, la rumeur, plus elles étaient grosses, mieux cela passait chez la plupart des gogos qui végétaient sur le net. Saper les instincts trop moralisateurs, il se le réservait aussi pour des moments de jouissance. Sa stratégie était simple et complexe dans sa réalisation, à la fois. Une panoplie de pseudos, plus innocents les uns que les autres. En parallèle, parfois entre eux, il pouvait habilement se répondre à lui-même pour accentuer le suspense dans une conversation ou pour, au contraire, lancer une vindicte qui attire les mouches du coche. Il n'y a rien qui attire plus les mouches que les les odeurs fortes. Toutes les interventions étaient minutieusement cataloguées avec leur pseudo associé pour ne pas confondre ou être confondu par une de ses victimes.

Être caméléon comme lui, c'était faire partie d'un jeu d'échecs, avec lui à la place de l'ordinateur contre tous. Les parties se jouaient en roquant dès les premières minutes. Il se retrouvait planqué, au mieux. Les médias sociaux comme Facebook étaient une source intarissable d'informations sur ses interlocuteurs, sur leurs manières de réagir. Mais, il n'y lassait aucune trace personnelle.

Après, c'était jouer au bon pêcheur, au faux samaritain. A celui qui lance sa ligne plusieurs fois au dessus des flots et qui attend que la bonne prise saute hors de l'eau pour happer la mouche. Un fois ferré, il fallait fatiguer la "bête". Lui, laisser du mou, en lui parlant de choses dont il ne s'attendait pas pour lui faire perdre prise tout en le hameçonnant plus fort. Le faire perdre patience. Le fâcher. Le déstabiliser dans ses convictions. Lui donner l'impression qu'il avait regagné sa liberté et tirer, à nouveau, plus fort, sur le fil virtuel. Voilà les étapes de son art.

Si cela se gâtait, que la pêche tournait au détriment du pêcheur, il coupait le fil, se faisait oublier hors jeu de l'attaque de front trop explicite, dont il ne se trouvait plus à la hauteur. Le Pat valait mieux que le Mat. Toujours garder une porte de sortie plutôt que de s'empêtrer indéfiniment était sa règle d'or principale. La crédulité des ouailles, souvent, n'avait d'égal que leur persistance à vouloir s'enfoncer. A force de croire au Père Noël, il y en avait qui avaient gagné leurs galons avec de plus en plus d'étoiles. Les plus calibrés du côté QI étaient les moins à l'abri, chez Luc. Faire du buzz en troll. La plupart de ses interlocuteurs n'avaient pas encore compris son manège.

Mais on n'en était plus là. Le jeu avait changé. Il était passé à une vitesse supérieure. C'est lui qui avait été ferré et il se rendait compte qu'il jouait l'intermédiaire, si pas le bouc-émissaire d'une organisation dont il était devenu le jouet. 

Les techniques de base du "pas vu, pas pris" étaient plus délicates dans ce scénario. S'il était resté volatile, non identifiable dans l'ombre, mais il avait malgré tout, laissé des traces de son passage avec une fausse carte de journaliste. Il s'était un peu plus mouillé. Son visage restait inconnu, il l'espérait.

Une demi d'heure après s'être installé, plus personne dans la taverne.

Luc lança à la tenancière provisoire du bar:

-Marika, peux-tu réduire la puissance de ta musique? On ne s'entend plus réfléchir par ici.

Il l'avait tutoyé. Il s'en excusa.

- En Roumanie, il n'y avait pas de différence entre le "tu" et le "vous". Le "vous" n'existe pas. Donc, pas de problème.

Marika s'exécuta sans objections. Elle était, quelque part, contente de ne pas recommencer la soirée du weekend qui avait été assourdissante avec les jeunes qui faisaient la foire jusque tard dans la nuit avec quelques touristes égarés. Elle repéra dans le vieux juke-box quelques disques 45 tours en vinyle. Des crooners, parfait cela allait calmer l'ambiance. Un peu de nostalgie langoureuse pour plaire à son client principal, voilà la solution.

- Moi, c'est Luc. fit-il en lui tendant la main. Une autre bouteille. Viens t'asseoir et sers-t-en un verre sur mon compte. Je sens que je ne suis pas en forme ce soir.

Il cherchait de la compagnie pour lui faire perdre ce stress latent. Il cherchait de la compagnie pour lui faire perdre ce stress latent. Son caractère solitaire endurci s'était ainsi quelque peu écorné.

Elle se retrouva attablée, face à lui.

Alors, commença une séance de questions-réponses ou plutôt de monologues entrecoupés de questions.

Luc commença par lui.

D'origine italienne, Luc avait quitté son pays et sa famille suite à des différents avec son père, de plus en plus fermes. Sa mère, elle, n'était que la suiveuse de son mari comme c'est souvent le cas dans les petits villages italiens. Sa formation de journaliste, il se l'était fait un peu par hasard et à force d'opiniâtretés.

Il raconta tout jusqu'à ses derniers employeurs d'Internet, sans raconter les péripéties qui avaient menés aux meurtres. 

- Mais, tu sembles inquiet en me racontant cela. Qu'est-ce qui génère ce trouble?

Luc reconnaissait l'intuition féminine qui s'exprime avec franchise mêlé à une certaine innocence. Il se devait de lui raconter la suite.

-Lis-tu les journaux?

- Je lis beaucoup mais ce sont des romans français pour m'exercer avec ta belle langue. J'aime les mots français et leur romantisme. N'as-tu pas remarqué? 

Luc sourit. C'est un peu ce qui lui manquait. Un peu de romantisme. Et c'est une autre âme seule qui allait lui compléter le tableau.

- Tu es perspicace. Oui, j'ai des soupçons. Ces nouveaux patrons, j'en ignore tout. Ils payent bien. Ils me récompensent même quand le travail que je fournis n'est pas complètement achevé. Quand je prends une initiative, ce qui est permis par le contrat qui nous lie, je reçois des menaces à peine voilées. Je ne t'ai pas tout dit. A chaque mission, j'ai laissé des cadavres derrière moi, alors que je peux te le jurer, je n'y suis pour rien.

Marika semblait préparer une réponse. Mais elle ne fit que le penser pour ne pas ajouter une couche à son désarrois. Elle n'avais jamais travaillé pour rien et n'avait jamais été rémunérée pour un travail inachevé.

- Il ne faut pas t'inquiéter. Tu n'as rien fait, tu me dis. La justice en France n'a rien à voir avec celle de mon pays à une certaine époque.

Elle décida de raconter son histoire pour dissiper la tension.

- J'ai connu la période Ceaucescu encore jeune. Mes parents étaient des intellectuels qui s'opposaient à son régime. Ils ont dû se cacher de nombreuses années. La peur a fait partie de ma jeunesse. Quand le régime est tombé après la révolution de 89, le mode occidental s'est installé de force et les choses ne sont pas allés en mieux. Les gens n'étaient pas prêts de passer du socialisme au capitalisme dans un temps record. La misère est restée, surtout dans les campagnes. Le nouveau régime a été, pour certains,  pire que le précédent. J'ai choisi de m'y plonger complètement plutôt que de végéter entre deux eaux. Je me suis expatriée en France puisque ma connaissance de la langue était la meilleure.

Elle raconta son installation et beaucoup d'autres choses. Cette soirée-là, il en avait appris plus sur Marika qu'elle de lui. 

Luc n'avait jamais eu beaucoup d'amis. Il s'était senti rejeté par son père et en avait tiré des conclusions de méfiance très générales. Son ancien travail au journal ne lui avait pas apporté plus d'assurance. Chaque journaliste travaillait seul. Ils se réunissaient en fin de journée devant le rédacteur en chef pour décider des articles à publier.   

Bien que leurs destinées étaient totalement différentes, Marika avait atterri derrière ce bar après beaucoup de vicissitudes et quelques similitudes psychologiques. Les diplômes roumains n'avaient pas le même poids partout et un nom comme le sien fermait quelques portes.

Luc avait besoin d'un confident ou d'une confidente. Elle lui apportait cette aide providentielle. Il avait besoin de quelqu'un sur qui, il pourrait compter au besoin, une nouvelle amie d'infortune.

Il s'était déchargé de quelques histoires personnelles et s'était chargé des siennes, toutes aussi lourdes dans l'autre plateau de la balance. Il venait de découvrir que l'exclusion était plus commune qu'il ne le pensait. Leurs histoires se complétaient, se mariaient, parfois. 

Quand il fut temps de regagner son nouvel appartement, tard dans la nuit, il avait bu plus que d'habitude. Pour Marika, c'était l'heure de fermer la taverne et elle l'accompagna. Il titubait, mais il se sentait mieux avec l'air frais de la nuit. Elle lui tint le bras pour l'empêcher de tomber.

Quelque chose de plus fort s'était produit. Que l'on appelle ça une sorte d'attraction animale ou une suite à l'impression de connaître quelqu'un  sans avoir échangé les moindres pensées intimes.

Lucide, il se félicitait d'avoir changé d'appartement, si d'aventure elle voulait l'accompagner jusqu'au bout du chemin. Il y avait une douche. Un délice dont elle avait peut-être oublié les bienfaits. 

En arrivant à proximité de chez lui, il n'eut pas le temps de lui demander si elle voulait monter pour prendre un dernier verre, selon la formule consacrée. Elle lui mit un doigt sur la bouche et se mit sur la pointe des pieds pour lui donner un baiser. Il en fut surpris et comblé à la fois. 

Il la quitta par un signe de la main et monta dans sa chambre. Heureux, tout à coup.

Il eut juste le temps d'enlever ses chaussures avant de s'affaler sur son lit. Il s'endormit comme une masse. Il aurait pu rêver d'elle, si la masse n'avait pas été aussi lourde.

Les exceptions finissent toujours par confirmer les règles.

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10/08/2011

10-Là haut, cela s'exciste

"Il y a tout lieu de s'inquiéter quand la police est "sur les dents" : la position ne permet pas d'attraper grand-chose", André Frossart extrait de "Les Pensées"

1.jpgLundi, 09:30. A Bruxelles, Van Dorp reçu un coup de fil de France, vu l'indicatif 33 qui apparaissait sur le l'écran du téléphone, en tête du numéro appelant.

Paris réveillait l'affaire du Métropole. Celle-ci ne s'était pas endormie mais faute de nouveaux développements, Van Dorp devait bien s'en contenter.

- Bonjour Monsieur Van Dorp, Devalier de la GGSE. Je vous téléphone à la suite de l'assassinat de Bruxelles. Nous en avons été informé par Interpol. Vous recherchez un faux journaliste et une espèce de Call Girl qui aurait accompagné Williamson avant d'être assassiné.

Bien résumé, pensait Van Dorp. La DGSE, le service de la Sécurité Extérieure qui téléphone, cela devait être important.

- Oui, c'est bien cela, Monsieur Devalier, avez-vous quelque chose de nouveau au sujet de notre affaire?

- En effet, cela se pourrait bien. Mais laissez-moi vous expliquer ce qui se passe chez nous. Nous avons eu une sorte de contagion à Paris. Je ne sais si vous suivez notre actualité.

Van Dorp devait bien l'avouer, il n'avait pas suivi ce qui se passait dans la presse française.

- Je suis désolé, je n'ai pas vraiment tout suivi. Cette contagion m'intéresse au plus haut point. Expliquez-moi.

- Interpol nous avait déjà informé que quelque chose se tramait et dépassait les frontières. D'autres assassinats assez surprenants et inexpliqués, se sont produits à Milan. Je ne vous cacherai pas mon sentiment même s'il parait peu crédible. Il se pourrait qu'il y ait une guerre entre l'extrême droite et l'extrême gauche qui se produit en coulisse. Un lutte entre partis, pour le moins. Je ne sais si vous avez observé ce phénomène en Belgique, mais, l'extrême droite ne fait plus vraiment peur. Bien cadenassée dans leur objectifs. Leurs noms, bien connus de nos services, nous permet de les surveiller et de prévenir les "cas malheureux". L'extrême droite est en perte de vitesse. Leur activisme s'est rangé derrière une routine, dont je ne me plains pas, évidemment. Ces derniers temps, il semble qu'une nouvelle garde a pris la relève ou alors, ce serait l'inverse, l'extrême gauche qui élimine ses têtes pensantes comme une sorte d'agents doubles. Nous venons d'avoir deux assassinats coup sur coup de patrons de grosses entreprises de forums citoyens. Vous ne devez pas connaître Redovox et 666vox. Ce sont des entreprises qui ont des budgets constitués par la publicité, par les dons de leurs rédacteurs. Beaucoup d'articles parus sont clairement destinés à saper le moral des capitalistes et des producteurs du monde de droite. Ils opéraient dans l'ombre et cela ne devait pas plaire à tout le monde parmi eux.

Devalier fit une pause. Il devait reprendre son souffle après cette tirade prononcé d'une traite. Il attendait peut-être, aussi, la réaction de son interlocuteur pour confirmer ou infirmer ses intuitions.

Van Dorp avait écouté avec attention. Il réfléchissait à ce qui se passait en Belgique dans la politique. Il ne pouvait pas lui donner tort. Moins virulents qu'en France, ces forums devaient mettre des bâtons dans les roues. Il devait y avoir un lien avec son affaire. Il embraya.

- Vous devez avoir raison. Nos services belges connaissent bien les noms des leaders de l'extrême droite. Quand des troubles de rues se produisent nous arrivons avec nos autopompes et cela calme les ardeurs. Sur Internet, c'est un peu plus difficile. De plus, ce qu'il y a derrière ces gens qui écrivent sous des pseudos restent souvent très peu connus et très troubles. Ce qu'ils publient est souvent à la limite. Donc, d'après vous, il y aurait un espèce de complot contre l'intellengencia du capital...

- Le complot, ce n'est peut-être pas le mot qui convient, pas encore. Mais qui sait ce n'est peut-être que le début d'une offensive plus générale. La révolution couve dans certains milieux. Vous vous souvenez des corpuscules comme la Bande à Bader, l'affaire Aldo Mauro en Italie, les CCC chez vous... L'élite de droite est peut-être en train de se fourbir de nouvelles armes pour répondre à cette nébuleuse gauchisante. Les antinucléaires, les eco-terroristes vont parfois trop loin et il faut bien le dire, ils ne sont pas souvent condamné en fonction de leurs actions terroristes. Le capitalisme est hué de partout après les crises à répétition. L'OMC, la mondialisation sont désignés comme les responsables des situations en perdition que nous vivons. Le marché des armes est pointé du doigt. Le vent de révolte, aux États-Unis, s'est révélé plus conservateurs que les conservateurs. Vous devez avoir entendu ce qu'on dit des Tea Parties. Alors, je me demande s'il n'y a pas une résurgence sous la forme d'une version européenne que l'on pourrait appeler, avec un certain humour, les "Coffee Parties".

- Diable. Là, vous m'en soufflez un coin. Vous avez des vues assez générales sur ce qui se passe dans le monde. Je crois qu'il faudrait organiser une petite réunion pour en parler.

- La DGSE se doit d'extrapoler très vite les problèmes. Je ne vous pas encore tout dit. Voici, le pourquoi je vous appelle. Nous avons pisté ce journaliste dont vous parliez au début de votre enquête. Il a repris l'avion à partir de Nice, mais cette fois, en direction de l'aéroport de Paris. En cherchant un peu, nous avons appris qu'il avait loué une mobylette pour se déplacer dans Paris. Il était descendu dans un hôtel assez bien coté, d'ailleurs. Et, pour couronner le tout, il était présent sur les lieux des drames. Il y était allé questionné quelques patrons de forums. Je ne dis pas que c'est lui qui a été l'auteur des deux meurtres mais ce serait un maillon de l'histoire que cela ne m'étonnerait pas. De toutes façons, il faudrait aller lui rendre une petite visite pour le questionner.

- Ah, intéressant. Et vous savez déjà où il habite et comment il s'appelle probablement?

- En effet, nos services n'ont pas dormi sur l'affaire. Nous l'avons suivi grâce à ses connections Internet. Il n'habite pas Nice mais un petit village perdu dans la montagne, que vous ne connaissez probablement pas. Il s'agit d'un nid d'aigle dans l'arrière pays du Midi, nommé Peille. Le nom de cet homme n'était pas connu dans nos fichiers. Pour ce qui est de son métier, il a, en effet, été journaliste, mais il est au chômage depuis plusieurs mois. Ses accès sur Internet ne nous sommes pas inconnus depuis longtemps. Mais, plus récemment, il y a eu un revirement dans sa vie comme s'il avait changé de cap.

- Ne pensez-vous pas que nous devrions nous rencontrer pour en parler?         

- Parfaitement. Cela pourrait être intéressant de coordonner nos efforts. Je redoute une certaine recrudescence des mouvements inter-classes extrêmes. Les classes moyennes, les citoyens de la rue qui se trouvent au milieu ne se rendent pas compte qu'elles sont un peu les dindons de la farce. Si vous avez le temps, passez à Paris à mon bureau et après nous pourrions faire un saut à Peille. Vous verrez c'est un beau petit village touristique. Ce journaliste en chômage n'est peut-être qu'un maillon faible mais il pourrait nous servir pour remonter à la source. 

- D'accord. Je m'occupe de réserver une place sur le Thalys. Je serai là dans l'après-midi. Mon collaborateur vous accompagnera. Je resterai à Paris. Je vais voir un gars de votre brigade des fraudes en même temps. Celle-ci me demandait de venir les voir pour une affaire de phishing sur Internet. Nous avons aussi beaucoup de plaintes d'internautes qui se sont fait arnaquer, voler à la suite des emails boule de neige qui demandent de confirmer les références de leurs comptes sur Gmail. Vous savez, ce genre de mail qui vous demande de donner, entre autres, votre mot de passe pour ne pas voir ses comptes clôturés. Le spoofing. Bien trouvé, celle-là. Quand on pense que, souvent, c'est le même dans d'autres systèmes.

- Bonne idée. J'ai entendu parlé de cela. Je serai content de vous rencontrer. A toute à l'heure.

- A plus, on dit dans ce nouveau monde, non?     

Van Dorp raccrocha avec le sourire. Il était fier d'avoir lancé une preuve qu'il était toujours à la hauteur, bien qu'il soit en fin de carrière.

Il appela son second avec l'interphone.

- Jacques, prends deux places sur le Thalys. Nous partons aujourd'hui même. Nos collègues de la DGSE redoutent un mini coup d'état entre les mouvements d'extrême droite et gauche. Cela viendrait à expliquer ce qui s'est passé au Métropole. Nous allons a Peille. Je ne sais pas si tu connais. Moi, jamais entendu parler.

- Ok. Chef. Je me prépare. Je cherche un remplaçant. Peille? Non, connais pas, répondit Jacques.

Van Dorp réfléchissait à l'actualité récente. Beaucoup de choses s'étaient accélérées avec l'informatisation liée à Internet. En 2006, un nouveau groupe était né. Ses membres s'étaient fait appeler les Anonymous. Ils arboraient le masque de Guy Fawkes, un catholique anglais du 16ème siècle. Un Zorro, d'un autre temps, mais qui ne signait pas d'un "Z", mais d'un "V" de Vendetta. Pacifistes, au départ, la lutte contre la censure était devenue leur mission. Une belle ambition, mais que de dérapages possibles dans ce parcours. On connaît des schismes dans tous les genres d'activisme sur Internet. Plus cela devenait exigeant, plus le secret devait les encadrer.

Quel était le message politique derrière cette mouvance?, se demandait Van Dorp qui n'aimait pas les énigmes.

Enfin, cela avait le privilège de créer de l'emploi pour toutes les polices du monde. Van Dorp était dépassé par les nouvelles technologies, mais il devait prévoir la relève. Il avait choisi de rester à Paris pour cette autre affaire et puis, qui sait, il pourra revoir quelqu'un qu'il avait connu, il y avait bien longtemps dans une autre vie. A l'époque, celle auquel il pensait, était jolie. Un soirée pour se rappeler le passé dans un petit resto, ce serait vraiment idiot de ne pas y penser.  

Deux heures plus tard, ils étaient sur le train. La journée était belle. Un peu de vacances et qui sait du tourisme à Peille ne ferait pas de mal pour Jacques qui avait été très éprouvé avec la fausse couche de son épouse. Le train prenait, déjà, de la vitesse. Arrivé en France, le train s'élança à la vitesse maxi. La vitesse les grisait. L'aventure commençait. 

Être dans la police a du bon, devait se dire Jacques. Elle allie de front l'utile à l'agréable.

Tous deux commençaient, déjà, à rêver, mais pas le même rêve.

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

03/08/2011

11-Garde à vue

"Il serait normal que les assassins signalent les crimes. Après tout, ils sont les premiers informés.", Michel Audiard

0.jpgLe lendemain, Luc  fut réveillé à la suite d'un coup de sonnette. C'était la première fois qu'il l'entendait. Personne ne l'avait utilisé depuis sa présence dans son nouvel appartement.

Il avait une gueule de bois. Sortir de son sommeil lui était une torture. Il n'avait aucune intention d'aller ouvrir. Mais, la sonnerie reprit de plus belle, plus insistante. Une grimace en place de la torture. Il se leva comme un zombie. Son luxe, depuis qu'il avait pris possession de cet appartement, c'était de prendre une douche. Ces gêneurs l'en empêcheraient.

Habillé, il l'était déjà. Il n'avait plus qu'à se chausser et à descendre au rez-de-chaussée pour voir quel était l'importun.

Il ouvrit la porte et se trouva nez à nez avec deux hommes.

Le premier tendit sa carte et prononça les mots usuels de présentation.

- Monsieur Orsini? Devalier d'Interpol de Paris et voici l'inspecteur, Van Zeeland de la PJ de Bruxelles.   

Luc était décidément dans les panades. Il se frottait toujours les yeux d'un revers de la main. Ses neurones n'agissaient pas à la bonne vitesse. Il n'eut qu'une seule réponse pour concrétiser ce temps de réaction trop lent.

- Bonjour. Oui, c'est moi. C'est pourquoi? Que puis-je pour vous? Que me vaut l'honneur?

Il ne voulait pas faire du zèle. Ces paroles de bienveillance étaient automatiques, encrées dans sa mémoire.

- Nous aimerions vous parler. Le but de notre visite, je crois que vous devez le deviner un peu, non? Le commissaire Van Dorp de Bruxelles et son inspecteur, ici présent, sont descendus de Bruxelles à Paris pour vous interroger. J'ai le même but en ce qui me concerne sur un autre point précis.

- Ah. A quels sujets?

Luc bredouillait. Aux yeux de ses visiteurs, il continuait à faire l'innocent mais sans vraiment le vouloir tellement une brume épaisse avait pris place et ne voulait se dissiper dans sa tête. 

- Je crois que le mieux serait que vous nous accompagniez sans résistance au poste de police. Nous aurons tout le temps de vous mettre au parfum sur nos soucis et les vôtres. Je vous prie de vous préparer à nous suivre, cela pourrait durer la journée. Si vous avez quelqu'un à prévenir, n'hésitez pas.

Luc n'avait personne à prévenir. Son sac de voyage n'était toujours pas vidé. Il n'eut donc aucun retard par rapport à l'agenda des policiers. Pas de douche au programme. Il n'aurait pas eu le temps, non plus, d'analyser quoique ce soit de la situation.

Ils partirent à trois dans une voiture banalisée. Il devait faire confiance aux cartes présentées à l'entrée.

Sur la route, les conversations ne démarrèrent pas, de part et d'autre. Le silence permit à Luc de se poser les bonnes questions et d'éclaircir l'horizon de ses neurones.

Bruxelles? Cela devait, donc, avoir un lien avec son voyage et avec la mort de Williamson.

Devillier, de Paris, là, c'était moins sûr. Mais les soupçons qu'il avait eu à la suite de son passage dans la capitale, se remettaient en place progressivement dans sa mémoire. Cela devait avoir un lien. Le tamtam avait fonctionné dans les forums. Dans la voiture, l'air hagard, Luc regardait le paysage qui défilait devant ses yeux, comme s'il ne l'avait jamais vu. Il suivait, ainsi, sans un mot, jusqu'au bout de la route qui les menèrent à Nice.

Une heure après, arrivée au poste de police. Ils allèrent s'installer dans un petit bureau réservé aux interrogatoires. Il jeta un coup d'oeil autour de lui. Le grand miroir, sans teint, était présent sur un des murs. Pas de fenêtres. Une table. Deux chaises. Seul un ventilateur vibrait et apportait un peu d'air frais en tournant sur son socle. Dans le fond de la place, une machine à écrire qui attendait le scribe de service. Tout cela, il devait l'avoir vu, de multiples fois, au cinéma.

L'interrogatoire commença avec Jacques Van Zeeland, l'inspecteur de Bruxelles. Il avait un léger accent belge, pas question de se tromper sur son origine.

- Luc Orsini, je ne vais pas aller par des détours. Y a pas longtemps, vous étiez, nous nous sommes renseigné,  dans l'hôtel du Métropole de Bruxelles. Vous y étiez inscrit comme un journaliste mais sous un faux nom, celui de Bittoni. Y en a des, qui vous ont reconnu. Vous avez interrogé Monsieur Dumont sur Monsieur Williamson qu'il connaissait et qui avait fait une conférence, le jour même. Je suis sûr que vous ne me contredirez pas. Quel était votre but et pourquoi ce manège?  

Luc n'avait pas entendu la présence de quelqu'un d'autre dans la pièce. Mais il entendait une machine à écrire qui commençait à crépiter dans le fond de la pièce, en cadence soutenue.

- Je voulais faire un article sur Williamson, mais je voulais en garder le secret.  

- Le secret? Tiens, tiens. Comme c'est amusant, une fois. Vous agissez seul ou êtes vous envoyé par un journal? Nous savons depuis que vous n'étiez plus journaliste appointé par un journal. Vous travaillez, donc, en free-lance. Vos articles, vous les faites payer par qui?

Embarrassante la réponse. Si au moins, Luc le savait. Que répondre? Cela commençait à chauffer sous la crinière de Luc. Quelques gouttes perlaient sur son front. Sa réponse laconique vint presque automatique. 

- Je l'ignore.

- Comment, vous l'ignorez? De plus en plus marrant. Vous n'êtes certainement pas sans ignorer que le lendemain de votre visite à Bruxelles, alors que vous n'aviez pas encore quitté l'hôtel, Monsieur Williamson se faisait assassiné?

- J'ai appris. Vous n'allez tout de même pas imaginer que c'est moi qui l'ai assassiné? fit Luc avec une voix offusquée.

- Non, bien sûr. Pas encore. Nous enquêtons, Monsieur Orsini. Vous n'êtes pas inculpé. Vous êtes ici en tant que témoin, disons... privilégié. Mais, cette affaire ne s'est pas arrêtée là. Elle ne faisait peut-être que commencer.

- Que commencer, que voulez-vous dire?

- Cher Monsieur, nous sommes aussi renseigné sur votre compte dans les environs. Il parait que vous avez déménagé après plusieurs mois de vie assez ... discrète et sans beaucoup de ressources. Il semble que votre vie ait changé depuis des événements récents. Que vous vous êtes payé un certain luxe, encore naissant, je vous le concède. Mais, comme l'argent ne vient pas du ciel, qu'est-ce qui a permis ce revirement soudain?

- J'ai un commanditaire qui me paye pour mes articles.

- Ah. Peut-on avoir son nom?

- Je l'ignore.

- Vous n'avez que ce mot à la bouche, Monsieur Orsini. Je disais aussi que l'affaire ne faisait que commencer. Si je suis ici, c'est pour en apprendre un peu plus. Je ne peux me satisfaire de ce genre de réponse. Mon chef, le commissaire Van Dorp est descendu à Paris. Il n'a pas accompagné jusqu'ici, mais, je devrai lui faire un rapport bien plus circonstancié. Même à la police, on ne peut se permettre des voyages de tourisme sans résultats tangibles. Mon collègue français vous parlera d'autre chose, par après. Cette affaire-là s'est passée à Paris. Comme par hasard, vous y étiez aussi. Au fait, je suis impardonnable, j'oublie. Vous devez avoir soif. Voulez-vous un verre d'eau ou un café?

Ce moment était là pour, artificiellement, détendre l'atmosphère et pas pour humidifier le gosier de Luc. Pour lui, cela permettait une pause dans cette situation délicate, même si son cerveau continuait à surchauffer à grande vitesse. Il fit seulement signe "oui" de la tête. Van Zeeland reposa la question.

- Café avec lait et sucre ou eau?

- Café, avec les deux, merci.

Van Zeeland se leva, sorti du bureau. Il revint, de manière assez cérémonieuse, comme s'il allait servir un verre de champagne, et tendit un gobelet en plastic avec le café, le lait et le sucre avec un certain humour téléphoné.

- Voici. Service compris. Reprenons, si vous le voulez bien.

Si je le veux bien... Il en avait de l'humour, celui-là, pensait Luc. Lui aurait voulu être ailleurs. L'humour c'était pour un autre jour. Ça, oui. Il reprit son attention après avoir bu, presque d'une traite, le café sans se rendre compte de la chaleur qui lui entrait dans la gorge. Le café avait l'avantage de le remettre vraiment d'aplomb.

- Donc, vous êtes journaliste, en disponibilité et vous trouvez un mécène qui vous fait changer de vie. Vous partez à Bruxelles pour tenter de réaliser un reportage sur la conférence de Williamson. Comme vous n'avez pas assisté à sa conférence, vous cherchez à interroger quelqu'un qui en faisait partie. Celui-ci, vous le trouvez en la personne de Monsieur Dumont et il vous arrose de renseignements. Une fois, renseigné, vous le laissez en plan, sans le renseigner de la destination de ces informations. Vous suivez Williamson, nous a-t-il dit, et puis plus rien. C'est bien cela? Trouvez-vous cela normal que le lendemain, le dit Williamson est retrouvé mort? Avez vous un alibi pour cette nuit-là?  Vous ne nous prenez pas vraiment pour des cons, j'espère? Vous pouvez vous considérer, dès maintenant, en garde à vue.

Luc n'avait pas l'habitude de se faire réprimander de la sorte sans répliquer vertement. La sueur dégoulinait, vraiment, à grandes gouttes sur les joues rosies. Une garde à vu, il ne savait pas vraiment ce en quoi cela consistait. Il rassemblait seulement ses souvenirs qui se bousculaient dans sa tête. D'alibi, il n'en avait pas. Il fallait coopérer avec la police, mais que pouvait-il leur dire avec certitude? Changer de tactique? Avec une certaine humeur, il répondit avec le même ton pour commencer sa défense, sachant que la meilleure défense était toujours l'attaque.

- Je suis désolé, mais je ne vais pas pouvoir vous répondre à toutes vos questions. Oui, j'étais sur la touche. Oui, j'ai été embauché par l'intermédiaire d'Internet par je ne sais qui. Non, je ne suis pas impliqué dans le meurtre de ce personnage dont j'ignorais, jusqu'il y a peu, l'existence. Non, je n'ai pas d'alibi, j'ai été dans ma chambre dès que j'ai quitté ce Monsieur dont vous me donnez le nom et qui a été assez aimable pour répondre à mes questions. N'avez-vous pas d'autres soupçons et un autre suspect, en dehors de moi sur cette mort?

- Attention, ne confondons pas les rôles. Nous vous interrogeons et vous nous répondez. Pas d'alibi. Vous, par contre, vous semblez avoir des soupçons sur quelqu'un ou est-ce que je me trompe?

- Vous devez être au courant que ce Williamson était accompagné d'une gentille dame auquel il prodiguait un certains attachement, non?

- En effet, nous savons. Elle reste, jusqu'ici, introuvable. Elle ne perd rien pour attendre. Nous la cherchons. Elle a seulement été plus discrète que vous sur Internet. Aujourd'hui, c'est vous qui êtes sur la sellette. Mais, je vais appeler mon collègue Devilier.

Van Zeeland ouvrit la porte et Devilier apparut sans hésitation. Le miroir n'était pas vraiment un miroir du commun des mortels. Il avait tout entendu, tout vu, derrière lui. Van Zeeland continua.

- Mon collègue a en charge, le deuxième volet de la raison de votre présence. Vous étiez à Paris dernièrement, pour suivre vos hypothétiques interviews avec, cette fois, des patrons de sociétés de forums dans votre ligne de mire. Ne mentez pas, nous le savons. Deux d'entre eux ont été mystérieusement rappelés ad patres sans aucune raison apparente. De plus, nous avons découvert avec un intérêt certain vos articles pour le moins prémonitoires qui révélaient le passage dans l'au-delà. Encore une fois, vous expliquez cela comment? Vous êtes devin, vous lisez dans les cartes?

- Je comprends vos soupçons. J'aime inventé des situations. Cela a été mon gagne-pain après avoir été mon hobby. J'ai eu disons, ... de la chance. Si vous avez suivi mes articles sur Internet, vous savez que c'est mon violon d'Ingres d'inventer des "situations".

Van Zeeland commençait à rougir en résonance avec les rougeurs de Luc, mais pas pour les mêmes raisons.

- Monsieur Devilier va continuer l'interrogatoire, j'arrêterai ici. Vous parlez de violon. Nous allons vous y installer pendant le temps de la garde à vue, juste au cas où la mémoire vous reviendrait. Dans ce cas, n'hésitez pas, sonnez, il y a un réceptionniste dans cette taule 24 heure sur 24. la maison Poulaga n'est peut-être pas de tout confort, mais c'est tout ce que je peux vous donner. Pas besoin de menottes en l'occurrence. La chambre de Monsieur a déjà été préparée, astiquée, même, mais je ne suis pas sûr qu'elle soit munie de tous les gadgets de l'hôtel Métropole. Le WiFi, ce sera la sonnette. Pas d'ordi.

Tous trois se levèrent ensemble et le flic de service mena Luc dans une cellule au fond du couloir. Une petite signature sous le contrendu viendrait plus tard.

Devilier n'insista pas, non plus. D'un clin d'oeil à son collègue, il avait indiqué qu'il préférait laisser mijoter Luc, jusqu'au lendemain.

Une nuit de beuverie, d'un peu de tendresse oubliée, suivie d'une autre, moins agréable. Décidement, les nuits se suivent mais ne se ressemblent plus du tout pour Luc.

Luc avait oublié d'exiger un avocat pour le conseiller.

Aurait-il été d'un grand secours, d'ailleurs?

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27/07/2011

12-Lendemain de veille

"Travailler en collaboration, cela veut dire prendre la moitié de son temps à expliquer à l'autre que ses idées sont stupides.", Georges Wolinski

0.jpgAprès la première partie de l'interrogatoire, les deux policiers s'entretinrent ensemble pendant une heure. Chacun avait senti le malaise de Luc. Ou c'était un bon comédien et il les roulait dans la farine ou bien, on l'avait arnaqué pour qu'il joue un rôle auquel il ne s'attendait pas au départ. Il fallait continuer à le cuisiner et peut-être s'en faire un allié pour remonter à la source.

Pour cela, ils devaient le pousser à bout et lui proposer une sortie honorable en le faisant travailler comme avant, mais pour eux, cette fois.

Une taupe dans le système de renseignements des milieux secrets, c'était toujours un bon point d'avance.

Ils se quittèrent sur cette option et chacun repris son chemin. Après un retour à l'hôtel, ils se retrouvèrent ensemble pour dîner tandis que Luc croupissait dans sa cellule. De l'avis commun, Luc disait la vérité et cette vérité pouvait les servir.

Le lendemain arriva.

Luc avait très mal dormi. La rudesse de la banquette qui se sentait au travers du maigre matelas n'était pas la seule raison. Échafauder un plan pour se sortir de ce mauvais pas n'était pas chose aisée. Il se rendait compte qu'il était tombé dans un traquenard comme l'est un bouc-émissaire malheureux dans une affaire qui le dépassait. Pour cela, il était grassement payé, mais payé avec de l'argent de singe. Il commençait, d'ailleurs, à douter de la propreté de sa provenance.

Ils se retrouvèrent dans le local sans fenêtres.

Ce fut Van Zeeland qui reprit l'interrogatoire. Devilier était présent à ses côtés. Il attendait son tour.

- Vous avez bien dormi, cette fois, Monsieur Orsini?

Van Zeeland savait que passer une nuit en garde à vue ne devait pas être différente dans tous les bureaux de police. On y dort mal.

Luc répondit par un simple rictus. L'accent belge ressortait de ces quelques mots, mais il ne pouvait le faire remarquer. L'humour n'était pas dans la note du moment.

- Je passe la parole à l'inspecteur Devilier qui a sa part dans l'interrogatoire.

Devilier entama sur les chapeaux de roue en feignant la confiance.

- Je ne sais pourquoi, mais j'aimerais que vous partiez libre de ce bureau, le plus rapidement possible. Je vous sens un peu le pigeon dans l'affaire parisienne, aussi. J'en suis arrivé à la même conclusion avec mon collègue belge. Nous repartirions sans autre forme de procès. Lui, à Bruxelles, moi, à Paris et vous continueriez votre petit business bien payé.

- Je sais pourquoi vous voudriez me voir partir. Je vous fait probablement rire, dit Luc.

La remarque ne toucha pas le policier. Un sourire imperceptible et il sauta l'argument.

- Donc, vous n'avez rien vu. Vous vous êtes endormi dans les deux cas. Le lendemain, vous avez été étonné de ce qui est arrivé. Tout à l'insu de votre plein gré. Rien de plus. C'est ça?

- De ce que vous m'avez raconté, hier, je suis innocent. C'est vrai. Ma bêtise vient d'avoir cru à de l'argent facile et vite gagner. Quand on m'a contacté, je n'en menais pas large. L'appartement que j'occupais alors, était bien plus petit et la maison bien plus décrépie que celle que vous avez vu en me cherchant.

- Et après, ce qu'on n'a pas dit hier? Y aurait-il une petite crainte à avoir de notre côté? Vous avez oublié un point litigieux, peut-être? Un point dont vous allez nous parler, ce matin?

- Ce n'était pas vraiment cela. J'ai été à Paris, en effet. En service commandé comme pour Bruxelles.

Luc commença l'histoire de ces ratés dans les sociétés de forums citoyens pour finir par son rendez-vous qui avait tourné à l'aigre avec la dame qu'il soupçonnait être celle qui avait tué deux managers de ces dites-sociétés.

Van Zeland et Devilier écoutaient religieusement ses révélations. Il ne faut pas interrompre quand quelqu'un fait une confession. N'importe quel curé, vous le dirait. Pas d'Ave et Pater à la fin, pourtant.

Quand il comprit que les révélations arrivaient à leurs termes, Devilier reprit la parole. Il n'était pas né de la dernière pluie et les rendez-vous manqué, il connaissait.

- Bon, supposons que vous n'avez été que le dindon de la farce. Quand vous étiez dans ce restaurant, n'avez vous pas eu le moindre doute? Vous n'avez pas cherché et regardé autour de vous vers les autres tables?

Luc sentit la flèche lancée avec un amer regret dans la voix.

- Non, j'ai été con. J'ai regardé vers l'entrée du restaurant en permanence. Je ne m'intéressais pas aux autres convives. Je n'avais même pas de signe distinctif pour reconnaître mon invitée pour la soirée.

Devilier sourit. Vraiment un pigeon sorti de l’œuf, se dit-il.

L'innocence personnifiée. S'il était un maître dans le virtuel, dans le rayon du réel, il en avait encore à apprendre.

Très certainement, il avait été surveillé à l'insu de son plein gré. L'occasion était trop belle de "faire connaissance" en approche visuelle.

Avant toutes choses, avant toutes collaborations, il faudra lui enseigné quelques petits trucs de l'espionnage. Lui faire confiance était de moins en moins difficile. Tout ce qu'avait dit Luc avait été recoupé. Il s'était fait avoir comme un débutant.

- Ok. On vous croit. Parlons argent. Comment étiez-vous payé? Vos frais et le montant qui vous était destiné pour vos émoluments? Alors comment cela se passait? Vous payiez vos hôtels avec du cash. Et le cash arrivait de quelle manière?

Luc sentait la tension baisser un cran.

- En effet, j'étais payé toutes les semaines, le lundi. Je puisais de l'argent avec une carte de crédit pour moi-même et pour les frais. Je n'ai jamais osé extraire du compte plus d'argent qui celui qui me revenait. Je ne voulais pas casser les bonnes relations que j'avais avec mes nouveaux employeurs.

De mieux en mieux, se dit Devilier. Nous avons un honnête caractériel. Cela devient rare de nos jours.

- Cette carte de crédit, vous l'avez sur vous?

- Oui, la voici, dit Luc en la tendant vers Devilier en plongeant dans son portefeuille.

Devilier la prit et nota le numéro de la carte et la lui rendit. Cela devait apporter quelques bonnes idées sur qui étaient les commanditaires. L'argent, lui, il s'attendait à être infini. Probablement de l'argent noir après blanchiment. Il contactera qui de droit pour le renseigner sur le compte de son propriétaire.

- Je ne vais pas aller par quatre chemin. Vous n'êtes pas sans savoir que le capitalisme n'est plus en odeur de sainteté, ces derniers temps. Cela a fait naître des groupements dans des mouvances qui se sont appelées, les "Anomymous". Ceux-ci nous l'avons remarqué, sont souvent victimes de schismes, de dissensions et tombent très vite dans des extrêmes de tous bords, de gauche ou de droite, quitte à devenir des ennemis potentiels. Plus de pacifisme dans leurs actions en marge de la société. Nous les observons. Nous y réagissons, mais nous sommes souvent dépassés en manque de renseignements de première main qui nous permettraient d'anticiper, plutôt que de suivre. Nous aimerions remonter aux sources. Ce sont souvent les citoyens lambda, vous et moi, qui subissent les retombées positives ou négatives de leurs actions concertées. Celles-ci touchent, au besoin, au terrorisme dans le virtuel et sur le terrain dans des combats de rue dès qu'il y a une réunion à Davos ou ailleurs.

Devilier avait fait une pause en regardant, en coin, les réactions de Luc. Il reprit.

- Voilà, ce que nous attendons de vous. Travailler pour nous en continuant vos petites affaires. Vous pouvez choisir l'autre solution, mais elle devait être moins agréable. Nous avons assez de charges et de soupçons contre vous pour vous envoyer à l'ombre pendant un certain temps en attendant d'attraper les vrais coupables de ces meurtres en série. Je dis en série, parce que nous sommes persuadés que cela ne va pas s'arrêter là. Choisissez, mais vite. Le rendez-vous manqué avec cette Karin, il faut le relancer en prétendant n'importe quel artifice. Si elle tombe dans le panneau, cette fois, nous serions là pour la suivre ou la cueillir. Vous n'êtes pas de taille seul.

Nouvelle pause.

- Êtes-vous d'accord de jouer le jeu avec nous en nous renseignant de tout ce qui se tramait et de nous avertir de toutes les missions qu'ils pourraient vous demander?

Luc se rendait compte qu'il avait une chance de gagner le gros lot et en plus de le gagner dans la légalité de son hobby avec le support de la police. Le rôle d'agent double lui plaisait. Alors agent triple, cela méritait seulement une médaille de plus, une barrette invisible sur l'épaule. De plus, il pouvait toujours continuer à toucher la paie du lundi. Le sourire et sa réponse vinrent d'une traite, en soulagement de ses émotions de la nuit.

- J'accepte avec joie. Au moins, je saurai pour qui je travaille par un des bouts.

- Sage décision. Nous allons vous mettre en contact avec un intermédiaire. Il va vous instruire sur certains manquements de votre stratégie. Nous allons établir un plan de bataille. Ensuite, nous vous raccompagnerons. Comme notre voiture était banalisée, il ne sera pas trop difficile de dire que vous avez été invités par des amis. Si l'inspecteur Van Zeeland n'y voit pas d'inconvénients, nous arrêtons ici votre garde à vue. Cette expérience malheureuse pourrait vous avoir apporté une expérience dans le futur.

Tous se levèrent, une nouvelle fois, en même temps.

Luc avait envie de leur serrer la main, mais aucune main ne se tendit.

La mission s'élargissait, c'est tout.

Pas le degré d'amitié entre les missionnaires en présence.

 

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20/07/2011

13-Plan de bataille

"Il n'y a pas d'enfants dans le cybermonde. Il n'y a que des copies.", Jean-Claude Dunyach dans "Stratégie du requin"

0.jpgIls allèrent tous les trois dans une autre pièce. Devilier pris le téléphone et fit le numéro spécial d'Interpol à Paris.

- Ici, Devilier, pourriez-vous me connecter avec le commissaire Van Dorp qui doit être encore dans nos locaux.

Tous se regardaient du coin de l’œil en attendant la réponse.

Cinq minutes, c'est long quand on attend. Enfin, la voix de Van Dorp arriva au bout du fil.

- Van Dorp, à l'appareil.

- Commissaire, nous sommes trois à l'autre bout. Nous avons pu mettre Luc Orsini sur le bon chemin. Il n'a pas trop à se reprocher. Nous avons pu constater qu'il n'est pas l'auteur des crimes qui nous préoccupent, seulement un acteur "malheureux", un pion sur un jeu d'échec dont il ne connaît pas les règles. Il est d'accord de travailler avec nous. Aussi, nous allons un peu accélérer le mouvement pour essayer de comprendre la stratégie de nos "anonymes". Comme la meilleure attaque, c'est de prendre l’initiative, nous devons établir un plan de bataille.

- Bonne nouvelle. Actuellement, c'est le calme plat, par ici. J'ai vu mon homologue à Paris. Aucune trace de notre damoiselle non plus. Calme plat aussi du côté des sociétés qui ont été touchés par les assassinats. Il y a eu quelques internautes qui en ont fait état sur leurs blogs. Des forums en ont été émus. Les blogueurs s'inquiétent de la politique éditoriale qui pourrait changer. Peur que l'on ferme leur passe-temps favoris.

- Ok. Je me doute de l'émoi que cela peut créer dans le milieu. Aussi, voici ce que je propose. Luc Orsini est à côté de moi, il donnera son idée et ses corrections si je vais trop loin. Il n'est pas encore au courant de ce que je propose de faire, donc je ne devrai pas le répéter. Il s'agit de prendre quelques risques, évidemment. Nous allons lui donner un smartphone avec lequel il pourra nous contacter. Il pourrait servir, grâce à la géolocation par GPS, nous saurons à tous moments, où il est. Nous ne serons jamais loin pour l'épauler si besoin. Il va nous communiquer des renseignements avec lesquelles il prend contact avec ses "généreux" mécènes.

Devilier fit une pause et attendit une réaction d'un des quatre acteurs de ce nouveau complot. Mais aucune contestation ne vint et Devilier poursuivit.

- Comme je disais, il faut pousser sur le champignon. Luc va, avec notre aide, puiser dans la caisse. Il prendra contact, au besoin, avec ses employeurs pour dire qu'il a besoin de plus d'argent et donc qu'il serait prêt de commencer d'autres actions plus ciblées, plus risquées et plus efficaces s'ils le veulent. Il va réessayer une entrevue avec la mystérieuse blonde qui doit avoir un lien avec l'affaire car elle a, très certainement, été à l'origine supposée des ... éliminations.  

Personne n'aurait eu le toupet de lui faire remarquer son changement d'attitude, devenue amicale par miracle envers Luc. Il avait déjà un plan d'attaque pour provoquer les réactions. Il se tourna vers Luc.

- Je crois que cela ne vous dérangerait pas de tester les limites du compte que l'on vous a généreusement gratifié. Fini les petits retraits. Faites des retraits successifs. Il doit bien y avoir un plafond. Avec le numéro de la carte de crédit qu'ils vous ont donné, nous allons essayer de suivre les transactions avec l'aide des banques. Cela peut amener à quelque chose de plus précis. Ah, oui, j'oubliais, donnez-nous aussi les adresses emails qui ont servi pour vous contacter. La vôtre peut nous servir pour simuler votre présence dans une période d'absence toujours possible. N'ayez crainte, nous travaillons de concert. Pas d'entourloupe de notre part. Vous pourrez toujours vérifier le suivi. Nous ne changerons pas le mot de passe.

- Combien d'argent dois-je retirer avec la carte de crédit?

- Comme je vous l'ai dit, allez jusqu'à la limite acceptable au départ. Bonne indication pour connaître leurs possibilités financières de leur organisation. Nous allons vous accompagner à un distributeur pendant la période des retraits d'argent. Pas question que vous vous fassiez voler. Ce serait trop bête, fit-il avec un sourire dans la voix.

- Croyez-vous que cela soit limité? Que vais-je faire avec cet argent? répondit Luc, un peu surpris de cette attitude assez peu policière.

- Ne vous en faites pas, il doit certainement y en avoir une de limite. Ce que vous allez en faire? Libre à vous, ce sera une avance pour les charges futures.

Cette fois, il rit franchement et continua.

- Avant cela, nous allons composer un email très court pour appâter votre égérie de Paris. Elle ne me semble pas une lumière du côté d'Internet. La Nikita est certainement attirée par l'odeur de l'argent. Elle va devoir se manifester ou alors, je veux bien mettre ma main au feu.

Ils s'installèrent devant un écran d'ordinateur. Luc se mit en face et s'identifia après quelques frappes rapides sous l'oeil intéressé de ses "nouveaux collègues".

- Que voulez-vous que je lui envoie comme message? 

- Voyons, écrivez ceci: "Chère Karin, Ce n'est plus une possibilité, c'est dans votre propre intérêt. Voulez-vous me téléphoner à ce numéro +33.45469666. L.

Luc supposait ainsi le numéro de son smartphone. 

- Cette Karin n'a jamais entendu votre voix, Luc? Même si elle connaît très probablement votre tête.

- Non, je n'ai jamais fait que lui écrire les quelques mots que je vous ai donnés.

- Parfait. J'ai noté l'adresse et le mot de passe de votre email. C'est le numéro de téléphone que j'ai à la taille. C'est moi qui répondrai. J'ai assez d'expérience avec ce genre de relation. Vous ne serez par inquiété et en plus, je la maintiendrai suffisamment de temps à l'appareil pour que l'on puisse la localiser. J'enverrai ce message après que nous vous aurons ramené chez vous. Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas utiliser votre adresse pour d'autres messages. Faites le mort avec eux et restez vivant avec nous. Et si on allait au distributeur de monnaie? Là, aussi, je suis curieux de savoir s'ils vont aimer ce retrait "drastique" de leur compte. A partir de maintenant, vous allez devenir plus riche par obligation et avec notre bénédiction. Je vous envie, Luc. 

Ils rirent pour effacer le stress rémanent. Devilier avait décidément le sens de l'humour à faire plomber les zygomatiques de tous les interlocuteurs de l'affaire.

Ils sortirent et allèrent à la rencontre de la banque la plus proche.

Le distributeur était à l'intérieur par mesure de sécurité. La carte dans la fente. Le code secret. Le choix de 5000 euros pour commencer et les billets sortir de l'autre fente sans inconvénient.

Luc recommença l'opération par deux fois. Et Crésus continuait à cracher.

A la troisième tentative, un message dit qu'il ne pouvait délivrer 5000 euros. La limite de 20000 avait été dépassée. Rapide calcul, lundi dernier, avait pompé 2500. Encore 2500 et le jack-pot était vide.

Devilier intervint.

- Je suppose que vous êtes satisfait. Je crois qu'on peut arrêter là. Sinon, vous allez faire sauter la banque. 

Van Zeeland avait suivi derrière eux avec un intérêt certain. "Sauter la banque", les mots de circonstance mais pas dans les paroles d'un policier.

Luc empocha la liasse de billets et retira sa carte de crédit de la fente.

Il était temps de ramener Luc chez lui. Remonter à Peille. Luc n'avait jamais imaginé, deux jours plus tôt, pouvoir revenir chez lui avec une escorte, les remerciements du jury et les poches pleines. 

Le plan dans sa globalité semblait efficace à Luc. Il était content de faire partie d'une équipe comme dans son passé au journal. 

Une heure plus tard, ils se quittèrent à proximité de son appartement, Devilier lança:

- On vous laisse ici. Ne vous inquiétez pas pour le reste. Nous prenons l'affaire en main. Au sujet des emails que j'enverrai, je vous mettrai toujours en copie cachée. Faites le mort, comme j'ai dit. Gardez le smartphone que je vous ai donné, allumé. Ce sera votre contact avec nous. Il nous permettra aussi de vous localiser avec les options que nous y avons installé. En cas de problème, composez le numéro de secours et nous arrivons dans les plus brefs délais. 

Le passé n'avait pas été meurtrier pour Luc. Son futur pourrait le rester s'il faisait le mort.

Tout est affaire de simulation, quoi...

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13/07/2011

14-La voix de son maître montre la voie

"La bête arrache le fouet au maître et se fouette elle-même pour devenir maître, et ne sait pas que ce n'est pas là qu'un fantasme produit par un nouveau noeud dans la lanière du maître.", Franz Kafka

0.jpg

Luc, une fois rentré chez lui, étala la liasse de billets sur la table. Il ne se rappelait pas avoir vu autant de billets ensemble.

Personne ne contesterait son magot.

Il pensait déjà à comment l'utiliser. Le garer d'abord sur un compte. En ouvrir un, d'abord. Cela faisait un temps qu'il avait supprimé le compte qu'il détenait pendant sa vie active au journal. Les banques se font payer en frais et cela, Luc ne voulait plus dans sa vie précédente.

L'argent qu'il recevait ces derniers temps, changeait la donne, même si jusqu'ici, il avait été utilisé.

Il avait envie de raconter son aventure à quelqu'un. Marika avait été sa confidente en début de semaine. Une relation de confiance s'était installée entre eux. Il y avait même des affinités qui lui faisaient rêver. Une envie de parfaire cette relation.

Il prit quelques billets en poche et se rendit vers la taverne.

Elle était ouverte. Sa déception fut grande à la vue de Marcel. Sa maladie avait été de courte durée. Trop courte pour Luc.

- Comment va, Marcel? Il parait que tu as été malade.

- Oui, je ne sais où j'ai attrapé la crève. Je ne parvenais plus à respirer. Cela va mieux.

- Et ta remplaçante? Marika, elle ne vient plus?

- Elle t'a fait impression à ce que j'entends. Elle t'intéresse? Elle est gentille et mignonne, hein? Non, elle viendra ce soir. Ce sera probablement nécessaire en fin de semaine. Je l'ai engagé, il n'y a pas longtemps.

- Tu ne sais pas où elle habite?

- Filou. Mon impression était la bonne. Elle n'habite pas loin d'ici. Elle a un appart ou plutôt un kot, à 5 minutes d'ici, dans la ruelle Marignan. Attends, je dois avoir le numéro inscrit quelque part.

Marcel alla chercher son livre des comptes et d'engagements.

- C'est ici, 18... 18, ruelle Marignan.

- Ok. Merci pour l'info. Je viendrai ce soir ou demain.

Luc le quitta et comme il connaissait la ruelle en question, ne continua pas le dialogue.

Au travers de ruelles, de rues, de passerelles, d'escaliers, il se lança en contrebas du village avec plus d'agilité que d'habitude.

La ruelle Marignan apparu. Quelques pas plus loin, le 18, presqu'effacé, apparut sur une façade.

Pas de sonnette, une cloche seulement. Il tira sur la ficelle. Un volet s'ouvrit et Marika apparut.

- Quelques instants, je descends. dit-elle.

Les instants furent plus longs que Luc pouvait l'espérer. 

Une femme a toujours du rangement à faire avant de recevoir, se dit Luc.

Elle apparut enfin à la porte, avec un sourire, toutes dents dehors.

- Je ne m'attendais pas à avoir une visite. Veux-tu monter?

- Si tu me le permets. J'ai à te raconter mon aventure.

- Monte. C'est gentil de me rendre visite. Ne fais pas attention au désordre.

Luc la suivit. Le désordre, le mot rituel de la persécution féminine, se disait Luc. Si elle savait dans quel désordre, il avait vécu avant de la connaître.

Le kot qu'elle occupait, montrait une occupation qui, visiblement, était récente. Depuis très peu de temps et pour peu de temps. Deux paquets entrouverts dans un coin. Un autre, toujours bien ficelé. Tout restait prêt à être emporté très rapidement.

Pas d'hôtel dans le village, cela devait être la raison, se dit Luc.

Luc ne fit aucune remarque. Il s'assit et commença à lui raconter son aventure de la veille, sa nuit en cellule et tout le reste.

Elle l'écouta avec attention jusqu'au bout sans rien dire.

Quand il eut fini, elle se rapprocha de lui, câline.

- Mais tu reviens de l'enfer, mon Luc, fit-elle avec un sourire en coin.

Luc sentait qu'elle se foutait un peu de lui mais il n'avait pas envie de se quereller avec elle.

Bien au contraire, il voulait se voir consoler, se faire aimer, en plus... secrètement.

- Je peux te dire que je n'en menais pas large.

Marika lui plaisait depuis leur première rencontre et apparemment, elle n'était pas insensible.

Ni l'un, ni l'autre ne sut qui prit l'initiative. Ils se retrouvèrent d'abord les doigts enlacés. Ce furent le résultat de l'émotion vécue pour Luc et celle ressentie à la suite de cette histoire racontée et qui avait des relents d'histoire vécue par Marika. Ils se prirent dans les bras l'un de l'autre. Des baisers éperdus. Luc entraîna Marika vers ce qui semblait être sa couche, un grand divan-lit. Caresses, baisers se succédèrent de plus belle dans un rythme de plus en plus endiablé.

L'aller simple vers l'amour dont on ne s'intéresse pas du retour.

Leurs ébats ne s'arrêta que tard dans la soirée. Nus, ils se cherchaient les endroits les plus sensibles, les plus érogènes. Ils s'endormirent, repus de plaisirs partagés. Luc avait oublié sa vie dans l'ombre d'Internet. Les délices de la réalité existaient. Seul un rêve résiduel de la virtualité pouvait encore lui rappeler sa vie de solitude. Ce besoin qui avait fait partie de ses heures de délassements, n'effleurait plus ses envies. Marika avait comblé tout cela.

Quand Luc se réveilla, le soleil inondait déjà la pièce. Son premier réflexe fut de rechercher la caresse, de tâter l'autre moitié du lit.

La couche était encore chaude. Les plis du drap reflétaient encore les retombées de leur soirée, mais la place était désespérément vide. Marika lui manquait déjà.

L'amour avait rempli quelques interstices vides de sa vie. Il se sentait vouloir vivre d'autres épisodes au grand air. Une vie qui lui avait échappé jusqu'ici et il avait envie de tourner la page précédente définitivement.

Il sentit le fumet du café en provenance de la pièce voisine, mais aucun autre bruit ne s'en échappait.

Après quelques étirements, Luc se sentait plus fort que jamais. Le soleil perçait les rideaux.

Sorti du lit, il se dirigea vers la cuisine en suivant le fumet du café. Le percolateur était branché et tenait le café au chaud. Pas de Marika à l'horizon.

C'est alors qu'il vit une enveloppe sur la table avec ces mots « Cher Luc ».

L'inquiétude lui glaça le sang.

Pourquoi avait-elle dû passer par l'intermédiaire d'une lettre plutôt que de lui dire en face?

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06/07/2011

15-Une bombe à fragmentations

"La guerre, c'est la guerre des hommes. La paix, c'est la guerre des idées", Victor Hugo dans "Fragments"

0.jpgLuc ouvrit l'enveloppe. Elle n'était pas scellée.

Une longue lettre en sortit et Luc lut, jusqu'à plus soif.

« Cher Luc,

Hier, nous avons tous deux vécu une journée exceptionnelle. Je n'ai pas eu beaucoup d'occasions d'en vivre de pareilles, pas eu beaucoup d'amants comme toi dans ma vie.

Je crois que mon intuition féminine me permet de dire que cela a été de même pour toi.

Je t'ai raconté une partie de ma vie, mais j'ai laissé dans l'ombre la dernière partie de mon histoire.

Cette partie-là n'est pas très reluisante.

Tu vas peut-être me haïr à la suite de ce que je vais t'apprendre, mais je crois que notre nouvel amour ne mérite pas de mensonges.

Avant de sortir et de reprendre mon boulot temporaire à la taverne, je me suis senti obligée de te révéler la suite.

Contrairement à ce que tu as pu croire, ce n'est pas un hasard si je suis arrivé à Peille.

J'étais en service commandé. Mon histoire a donc fini par une chasse à l'homme. L'homme, c'était toi. Peu glorieux, cet épisode de ma vie, pendant lequel je me suis obligé d'obéir au doigt et l’œil, piégée, sans plus pouvoir me poser trop de questions. Tu sais, on commence par presque rien. Puis on se sent pris dans la tornade des gains faciles, on saute à l'étape suivante sans s'en rendre compte. Comme pour une drogue, c'est seulement une volonté de sortir au plus vite d'une misère non voulue. On joue alors à la pute. J'ai aussi quitté mes parents en Roumanie pour aller vers la terre promise, vers l'ouest, ce Far West dont on y dit que tout est possible si l'on en croit la publicité qui nous arrivait sur nos télévisions d'un autre âge.

Ce que cette pub ne disait pas, c'est que même avec un diplôme en poche, on n'atteint pas l'eldorado rêvé. De guerre lasse, j'ai postulé via Internet et une occasion, une proposition alléchante m'est arrivée. Tout comme toi, probablement. Banale et alléchante.

Cela semblait plein d'avantages. Inoffensive. Bien payée et pour pas grand chose. De la surveillance était le job. Gardien d'une maison ou d'une personne, rien de plus. Un rapport hebdomadaire qui relatait les faits. Rien de plus. Et cela a marché jusqu'au moment où j'ai demandé une augmentation car j'avais besoin de plus d'argent pour ma fille. Encore quelque chose que je ne t'ai pas dite. J'ai une fille dont le père a pris la clé des champs et qui vit toujours en Roumanie. Elle suit des cours.

Là, pour l'augmentation, ils étaient d'accord, mais il fallait mériter cette « augmentation ». L'étape suivante fut en dents de scie, mais avec des crans et beaucoup d'arêtes à se planter dans la gorge. De plus en plus durs et assérée, cette scie.

L'organisation, elle, ne se mouillait pas. Elle ne signe jamais ses forfaits. Moi, je devais m'exécuter et passer à des actes de plus en plus répréhensibles comme une zombie.

Cette Karin dont tu m'as parlé, est probablement arrivée au stade du meurtre avant moi.

Je suis seulement sur la marche précédente sur l'échelle des actes délictueux avec une petite avance à l'allumage sur toi.

Les meurtres font partie des attributions.

Mais, revenons à nous.

J'étais donc chargée de ta surveillance et j'avais déjà envoyé deux rapports sur celle-ci.

Si les relations se gâtaient avec toi et nos employeurs, je suis certaine que je recevrais un ordre de t'éliminer ou quelques autres procédés du même acabit. L'aurais-je fait si je ne t'avais pas connu vraiment? Je l'ignore. Mes commanditaires, eux, doivent penser que j'aurais pu comme une mercenaire. C'est fou comme on devient docile quand on est exigeant de la vie et que celle-ci n'est pas à la hauteur des ambitions. Cela devient vite de l'esclavagisme volontaire après le premier faux pas.

Pour leur malheur, je suis tombée amoureuse de toi.

Je ne sais si tu me pardonneras de t'avoir trompé lors de notre première rencontre.

La place que j'ai prise à la taverne, était une couverture temporaire.

Ton déménagement, ta vie qui a progressivement changé dans plus de luxe, j'en ai fais le rapport.

De ta garde-à-vue, je ne l'ai pas fait, heureusement.

Voilà, tu sais tout ce que je voulais te dire avant de partir ce matin.

Ce que je sais, aujourd'hui, c'est que je t'aime.

Marika. »

Luc n'en revenait pas. Il avait reçu un uppercut dans l'estomac. Ainsi, il avait risqué sa vie sans s'en rendre compte. La mission de Marika se limitait en une surveillance étroite de sa personne et à son élimination au cas où Luc aurait pris la tangente.

Il s’habillât lentement, pensif. Tous ses gestes étaient devenus automatiques.

Instinctivement, il enfila les tartines dans le grille-pain qui se trouvait sur la table et bu le café, en attendant, qu'elles prennent une allure dorée. Toutes ses idées restaient figées. Le déjeuner n'avait, pour lui, pas plus de goût que du papier mâché.

Il quitta l'appartement et se mit à déambuler dans les ruelles du village.

Physiquement, il butait sur les pierres sur son chemin. Intellectuellement, sur certains points d'un nouveau plan qui s'échafaudait dans sa tête.

Si Marika ne continuait pas à remplir son rapport sur lui et sur ce qu'elle avait découvert, c'était elle qui entrait sur la liste noire des personnes à éliminer. Dans ce milieu, on est vite dans la ligne de mire d'une balle perdue. Le statu quo n'était plus permis ni pour l'un, ni pour l'autre. Lui pardonner n'était pas le problème. Il connaissait les affres de la vie sans le sous, pour l'avoir vécu et comprendre par quel extrémité, on cherche à s'en sortir.

Il revint à son appartement, rassembla ses affaires dans les paquets vides qui traînaient encore, non remisées. L'argent qu'il avait pompé, une dernière fois, s'étalait encore sur la table. Cumulé avec les résidus des émoluments précédents, cela représentait une somme suffisante pour recommencer une nouvelle vie.

Luc n'y avait pas encore pensé jusqu'ici mais cette fois, son idée emplissait totalement son esprit. Il fallait partir, mais, plus seul. Il fallait aussi téléphoner à son père. Renouer avec lui. Il y avait souvent pensé sans oser lui raconter sa déchéance, la perte de son emploi. Son smartphone allait lui servir une première fois. D'une voix cassée, enrouée, il entama la conversation.

- Papa, ici, c'est Luc. Je dois m'excuser du fait que je n'ai plus donner de mes nouvelles.

Il lui raconta les dernières nouvelles, la rencontre avec une jeune fille sans aller dans trop de détails et finit par lui demander s'il pouvait venir lui présenter son élue.

Les événements se déroulèrent mieux que prévu. Son père l'attendait avec impatience. Luc n'avait plus qu'à s'informer des horaires des trains. Il lui dit qu'il retéléphonerait très vite et le quitta.

Il laissa le tout rassemblé en paquets et se dirigea vers la taverne.

Marika était en train de nettoyer les tables quand il pénétra dans la taverne. Marcel était absent. Pas d'autres consommateurs à cette heure matinale.

Dès qu'elle le vit, elle lui sauta au cou.

-Je suis si heureuse que tu aies compris que désormais, je ne pouvais plus être un danger pour toi. Plus rien n'est comme avant. L'argent, je m'en fous, dit-elle, pleine d'excitation..

Après le baiser, Luc lui mit un doigt sur la bouche pour lui donner le temps de lui faire redescendre de ce paradis fictif.

-Comme tu dis, plus rien n'est comme avant. Il nous faudra fuir avant que nos employeurs ne se rendent compte que nous les avons trahis.

-J'ai pensé à cela. As-tu des idées d'où nous pourrions aller ?

-J'ai une somme assez rondelette, un faux passeport, pas encore utilisé. Que dirais-tu de m'accompagner en Italie? Je suis italien d'origine, je te rappelle. De la région de Venise, plus précisément. J'ai téléphoné à mon père. Il est prêt à nous recevoir. Je ne t'ai pas dit que si j'étais journaliste de formation, mon rêve serait d'ouvrir un petit restaurant pour touristes. Le patelin de ma jeunesse s'était fait une spécialité du tourisme. J'ai quelques dons en cuisine. Quand je vivais avec quelques euros en poche, je m'étais fait un challenge de préparer de bons petits plats pas chers pour les copains et la famille. J'ai téléphoné à mon père. Il attend la confirmation de notre arrivée, si tu es d'accord. Peut-être aura-t-il de bons filons pour nous caser. Il a toujours désiré que je me range, que je me marie pour avoir, un jour, de petits enfants. Les bambini des Italiens restent une raison de vivre. Si cela ne marchait pas, je peux toujours postuler pour un poste de journaliste en freelance pour un journal local. Qu'en penses-tu ? Veux-tu m'accompagner?

Marika, toujours dans ses bras, buvait ses paroles. Il avait digéré tout cela sans interrompre mais elle devait y mettre de l'ordre dans le temps. Sa pensée calait. Elle savait que tout doucement, il fallait qu'elle lâche prise. Elle était déjà allé trop loin dans les étapes d'agent secret. Luc avait raison. Sa position était devenue problématique. Elle risquait d'être brûlée très vite si elle délivrait des messages mensongés ou incomplets. Une autre mission, dans ces conditions, il ne fallait pas y songer.

Luc continua à la suite de l'absence de réponse de Marika par dire:

-Je t'ai dit que la police française possède l'adresse et le mot de passe que j'utilisais pour communiquer avec nos employeurs. Ils vont certainement prendre ma relève. S'ils ne changent pas le mot de passe, je pourrai toujours jeter un coup d’œil sur le suivi de l'affaire. Ils n'ont plus besoin de moi que dans de rares cas, d'une confrontation physique. Et encore... Il est toujours possible de trouver un sosie chez eux pour me représenter.

Luc semblait essoufflé, tant il avait d'arguments à donner en même temps. Son imagination éclatait. Les mots qui sortaient de sa bouche, ne suivaient pas le rythme de sa pensée et de ce qu'il voulait dire. On aurait dit une bombe à fragmentations dont les fragments déviaient dans tous les sens de leur trajectoire.

Et Marika qui restait muette...

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29/06/2011

16-Dans l'ombre des extrêmes

« Les extrêmes marquent la frontière au-delà de laquelle la vie prend fin, et la passion de l'extrémisme, en art comme en politique, est désir déguisé de mort. », Milan Kundera dans l'Insoutenable légèreté de l'âme

0.jpg

Quelque part à Amsterdam, dans un appartement luxueux. Jan Van Koel réfléchissait en regardant sur les canaux par la fenêtre. La situation n'était pas claire. Si à Bruxelles, tous s'était bien passé comme il le désirait, à Paris, cela avait quelque peu foiré.

Deux affaires réglées, alors qu'il était planifié d'en passer le double dans la même journée.

La police avait désormais une foule d'indices. Trop d'indices.

Éléphant Rose l'avait, en plus, contrarié dans ses plans. Il ne se rappelait que du premier pseudo utilisé par Luc. Derrière ce pseudo, celui-ci avait pris trop de liberté qui ne plaisait pas à Jan, son commanditaire, son sponsor comme il aimait le penser. Son intuition maladive, presque féminine, son scepticisme l'avaient mis dans le désarrois. Il faut dire qu'il avait quelques lunes à son actif.

Depuis qu'il avait reçu le dernier rapport de Marika, le doute s'était installé dans son esprit. Ce rapport était toujours très détaillé, presque heure par heure. Toutes les circonvolutions de Luc y étaient mentionnées.

Son plan devait se faire dans la discrétion, en crescendo et sans fanfares ni trompettes jusqu'au moment opportun. Pas de publicité, ni d'interfaces malheureux.

La docilité vis-à-vis du "système" était la seule manière d'envisager sa réussite. Jan l'avait créé et l'avait imposé à tous ses membres. Ses membres auxiliaires n’étaient évidemment pas dans le coup.

Il se rappelait du choix de Luc comme auxiliaire. Il avait été contre ce choix, mais avait dû se résigner aux arguments et aux résultats des votes des autres membres, pris à main levée lors d'une réunion.

L'organisation n'avait pas été compromise, mais il fallait prendre plus de précautions.

Jan aimait les gens qui agissent au doigt et à l’œil, sans réfléchir, comme il l’avait fait dans sa jeunesse, à l'armée.

Pas d'actes gratuits qui sortaient de la stratégie. Seulement des actes à valeur ajoutée pour l'organisation.

C'est alors, que le téléphone sonna.

-Vic De Storm, à l'appareil. Êtes-vous au courant qu’Éléphant Rose avait siphonné son compte? Vous n'avez pas, vous-même, soldé son compte, tout de même?

Vic était le trésorier du groupe. Jan restait la patron. Il avait apporté la plus grande cotisation et le projet. L'argent, pour lui, n'était pas le problème.

Le fait que Luc ait pu vider le compte ne l'inquiétait pas, mais c'était l'action, elle-même, qui le gênait.

Jan avait fait fortune plusieurs fois. Dans le pétrole d'abord, quand le pétrole se raréfiait et que les prix étaient à la hausse, alors qu'il avait fait son marché à une époque où le commun des mortels estimait que les prix de cet or noir végétaient au raz des pâquerettes. Ce fut les métaux, ensuite. Ceux qui devenaient rares et qui servaient à toutes les occasions dans la production des gadgets de l'électronique. Chacun avait apporté l'effet de levier à sa fortune. D'une famille d'afrikaners, l'Afrique du Sud avait été son champ de bataille préféré pendant la période de l'apartheid. Il était imbattable sur les cours des matières premières. Les cours de sociétés ne l'intéressaient pas. Sa dernière trouvaille était l'or.

Acheter la rumeur et vendre le produit fini, c'était sa stratégie fondamentale. Sortir des marchés dès que ceux-ci présentaient les premiers accès de faiblesses pour se relancer dans un autre créneau que personne n'avait encore décelé auparavant, représentait toute sa stratégie financière et commerciale. En fin psychologue, il avait l'aide de son intuition, son arme de persuasion personnel, comme il le disait.

Sans rien faire, rien qu'avec des placements judicieux, il pouvait reconstituer n'importe quel trou sans entamer le capital. Enfin, capital, dans son cas était un grand mot. Il était réparti dans beaucoup de pays et dans beaucoup de domaines. Alors, l'argent cannibalisé par Luc, il n'en ferait aucun drame en temps normal.

Le problème, il n'était pas dans un état normal. Politiquement, il rongeait son frein. Un coup d’État, il le savait, ne se crée plus par la force dans un pays, dit civilisé. Ce sera, donc, aux élections qu'il devait trouvé une entrée en politique dès que les marrons y seraient devenus assez chauds pour qu'il se propose de sortir de l'ombre.

Il ne "roulait" pour personne sinon pour lui-même et cela depuis longtemps. L'extrême gauche, l'extrême droite qui avait pris quelques échelons dans son pays ne l'émouvait pas outre mesure. Il ne faisait partie d'aucun parti politique sinon le sien qu'il tenait sous le manteau. Liquider ses ennemis et pousser les amis, vers le faux pas, au besoin quand ceux-ci prenaient trop la tangente. "Éliminer", pour suivre une vieille pub d'eau gazeuse, qu'il adoptait en visant la seule phase finale.

Jan avait l'âge de la retraite dans une autre vie active plus "standard". Des cheveux argentés avaient remplacé des blonds, du plus bel effet. Amis, plutôt qu'ennemis, son sourire malicieux ne dépareillait pas à son allure et lui donnait un aspect de séducteur d'âge mûr.

Il avait créé son groupe dans une sorte de baroud d'honneur, sans lui coller d'étiquette. Son bouquet final était de fomenter un coup d’État par une suite d'actes qui mettraient la population en émois. Une fois que la machine avait été chauffée à blanc, il serait arrivé comme un sauveur avec les paroles de rédemptions comme un Messie de la politique.

Pourtant, Jan exécrait la démocratie. Trop lente à réagir aux événements. Trop lourde à son gré.

Il finit par répondre.

- Non, j'ignorais. A-t-il prévenu? A-t-il envie de nous fausser compagnie?

- Je ne comprends pas la manœuvre. Le rapport de Marika ne donnait pas l'impression que cela puisse arriver. Éléphant Rose vient de déménager pour s'installer plus confortablement mais sans changer d'horizon. Il est toujours à Peille. Je proposerais d'attendre avant de recapitaliser son compte comme seule manière de voir venir.

-Bonne idée. Tout à fait d'accord avec toi, Vic. Cela ne me dit rien qui vaille. Qu'est-ce qui lui a fait changé d'optique? Je propose qu'on en discute ce soir.

-D'accord. Je préviens les autres. A 20 heures, comme d'habitude.

Et il raccrocha.

Un quart d'heure après, autre coup de fil.

- Salut Jan. Nos affaires progressent bien, non? Les flics semblent patauger dans nos petites manœuvres parisiennes. Karin est parvenue à passer entre les mailles du filet. Pouvions-nous espérer meilleure opportunité?

Vu la voix ferme de Steph, Jan n'avait aucun besoin pour lui ajouter un nom. L'optimiste de service, comme il l'appelait.

- Écoute Steph, je sais que tu es l'optimiste de la bande, mais les policiers de Paris sont sur le qui-vive. Ils ne sont pas cons, du tout. Nous devons rester très prudents. Nos mercenaires restent des hommes avec leurs erreurs de stratégie surtout que cette fois, ils l'ignore et n'en connaissent pas les pourtours, ni les buts de notre action. Comme je l'ai proposé à Vic, nous devons nous réunir pour en discuter et décider en commun accord de ce que nous devons faire, tout en restant discret pour que les médias ne sentent pas l'oignon. Sinon, je ne réponds plus de rien.

A 20 heures, les cinq membres du club étaient réunis autour de la table ronde du salon de Jan. La table était d'ailleurs plus grande que le nombre de convives présents.

Celui-ci ouvrit la séance.

- Je vous ai donné rendez-vous pour parler "stratégie". Éléphant Rose, vous savez notre gars de Peille, nous donne quelques soucis. Il plonge dans la caisse. Il a vidé son enveloppe. Je ne sais ce que cela signifie. Il était chargé de servir de bouc-émissaire, de disjoncteur, dans le cas de problèmes majeurs. Il était bien payé pour le travail qu'on lui demandait, mais il était seulement prié de ne pas nous gêner dans notre action. Vic et moi avons déjà décidé de clôturer temporairement son compte en attente d'être mieux informés. Alors, je pose la question, gardons-nous la confiance vis-à-vis de lui. En résumé: stop ou encore?

Steph prit la parole.

-C'est moi qui l'ai fait entrer dans le jeu de quilles. Il avait des dons indéniables pour foutre la merde dans les réseaux sociaux d'Internet. Sans emploi. Vivant chichement, il était la victime rêvée. Que dit Marika de ses états de services? Elle qui suit l'affaire avec beaucoup de maîtrise.

-Elle est peu loquace, ces derniers temps, sur le sujet. Rien ne semble troubler la "fête", mais...

Il prit un pause et un autre interlocuteur pris la parole.

-Je propose qu'on lui tende une perche. Qu'on l'envoie à nouveau sur le terrain des opérations dans une autre mission. Avons-nous encore Karin sur le terrain. Elle connaît notre organisation et nos buts.

- Absolument. Oui, Karin est toujours à l'affût. Puis, si, cela foire vraiment, que Marika nous trompe dans la foulée, on envoie Karin pour les éliminer.

Point suivant...

La démocratie à cinq, c'est fou comme cela allait plus vite.

Et Dieu dans tout cela, pourrait se dire le religieux, perdu dans ses pensées et sa conscience.

Jésus Christ, lui, il avait eu douze apôtres avec un traître, parmi eux.

On n'allait pas réécrire l'histoire depuis la nuit des temps.

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22/06/2011

17-Retour aux sources

« La vie ne peut être comprise qu'en remontant à sa source première. Cette source est à jamais douce et sans fin. », Swâmi Râmdâs

0.jpgLuc avait perdu le souffle après cette rafale de mots et d'idées. N'y tenant plus, il arrêta pour attendre la réaction de Marika qui vint laconique.

-Nous partons. J'en ai assez de faire l'idiote. Trop longtemps que ça dure à exécuter leurs ordres.

C'était à elle de prendre les conclusions de sa décision. Elle le fit avec plus de souplesse, le plus de calme qui tranchait avec celle de Luc. La chronologie des événements qui suivraient, étaient déjà dans sa tête.

-Je n'ai aucun contrat avec la taverne. Je vais contacter Marcel ou lui écrire un billet pour l'avertir qu'il devra chercher une autre aide. Je dirai que je dois retourner voir ma mère malade en Roumanie. Pas besoin d'avertir qui que ce soit du côté de nos employeurs, par contre. Ils s'apercevront dès lundi prochain que mon rapport hebdomadaire n'arrivera plus jamais, du moins par mes soins. Je n'ai pas d'autre passeport que l'officiel, mais nous sommes en Europe. Ce ne sera pas utile de le présenter par le train. Alors, viva Italia. J'ai toujours rêvé d'aller à Venise.

Luc en déduisait qu'elle avait compris qu'il fallait déguerpir de Peille sans demander son reste.

Lui devait encore téléphoner à son père. Celui-ci allait être étonné qu'il reprenne contact. Il essaya de contrôler son stress en lui disant plus calmement.

- Si tu savais comme je suis content que tu prennes cette décision. Pas sûr que ce soit la bonne solution de couper les ponts et ta contribution avec nos employeurs. Comme je l'ai fait, envoyer le mot de passe aux flics ne serait pas une mauvais idée comme alternative. Mais on peut le faire en dernière minutes. Le mieux serait, actuellement, que l'on reprenne son calme, que l'on rassemble toutes nos affaires transportables. Il n'y a plus de train aujourd'hui. Donnons-nous rendez-vous demain matin? Je préviens mon copain. Il nous mènera à la gare de Nice. Le train pour Venise est à 10:25, demain, j'ai vérifié, nous pourrions atteindre Venise en moins de quatre heures par le train. Tu as raison, pas question de prendre l'avion. Trop de contrôles aux aéroports. "Andiamo a Venezia", comme on dit chez moi. J'ai oublié de te dire: je t'aime, aussi.

L'aventure continuerait mais, sous d'autres cieux. Pas nécessairement plus clémente, cette aventure mais, de toutes manières, moins dangereuse pour deux touristes comme eux.

-Au fait, Luc, tu connais mon pseudo "Marika". Ce n'est pas mon prénom. Mon vrai nom est Maria Slowska. Un jour, peut-être, je te présenterai à mes parents. Ils ne connaissent pas de Marika. Tu verras, ils sont sympathiques et ils t'adopteront immédiatement. Ils pensent encore que j'ai un petit magasin à Paris, comme je leur ai écrit, Ils pensent que tout marche bien pour moi. Il vont être surpris.

-Maria. J'aime aussi. C'est le prénom de ma mère.

Luc, pris d'une envie indicible, l'embrassa sur les lèvres. Elles étaient fraîches, douces. Le baiser dura dans un plaisir partagé. Il n'était plus question de travailler, mais de, seulement, se préparer et puis faire l'amour. Se retrouver une dernière fois à Peille, ensemble.

Le lendemain, comme prévu, le copain de Luc conduisit Maria et Luc à Nice. Ils arrivèrent avec un peu d'avance à la gare de Nice.

Dans le train qui les emmenèrent vers Venise, Luc tenta une connexion Internet. Le WiFi était installé et, comble de bonheur, la connexion avait un bon débit. Plonger dans les mails fut sa réaction automatique.

Le plus ancien mail, chronologiquement qui n'avait pas encore été lu, était celui de ses ex-employeurs auxquels il n'avait pas donné de préavis de cessation d'activités. Un dialogue en style de "tchat" commençait entre des inconnus qui s'ignorent et ne savent vraiment plus qui est à l'autre bout.

-Cher Monsieur, Nous avons constaté que vous avez soldé votre compte? Avez-vous l'idée de nous faire faux-bond? Bien à vous".

La réponse apparaissait, à peine une heure après, dans le courriel suivant.

-Pas du tout. J'ai eu une opportunité d'achat de l'appartement que j'occupe actuellement. J'avais besoin de dix pour-cents du prix de la vente pour le compromis de l'acte d'achat. J'aime Peille. Je comprends votre surprise. J'aurais dû vous prévenir. Je suis prêt à plus de charges pour compenser. Bien à vous".

Décidément, la police française avait pris son rôle d'intermédiaire en porte-paroles de Luc, très au sérieux. Cela lui donnait une impression d'une force personnelle indicible par personnes interposées. Bien répondu, se disait-il.

Luc referma son netbook. Il se lova sur l'épaule de Maria qui avait pris une avance sur le l'investissement en sommeil.

Si tout allait bien, ils allaient arriver à Venise vers 21 heures. Le train avait quelques arrêts en cours de route.

Il avait téléphoné à son père. Il y eut des larmes sur le fil en aller et retour. Tous deux étaient heureux des retrouvailles après une dispute qui avait creusé un fossé entre eux. Une nouvelle vie se présentait sous les meilleurs auspices.

Son père l'attendrait à la sortie de la gare comme il était prévu.

La gare de Santa Lucia de Venise apparu à l'heure dite.

Ils descendirent du train encombrés de quelques bagages, à peine plus importants que le touriste habituel qu passerait des vacances à Venise. Toujours, très encombrée les quais de la gare. 

Un homme, seul, était dans la gare dans la foule. Luc n'eut aucune peine à le reconnaître. Pas eu le temps de vieillir, Papa, pensait Luc.

Le père fut tous sourires pour les accueillir. Maria suivait à quelques pas.

- Papa, voici, Maria dont je t'ai parlé. Je voudrais que tu l’accueille comme moi.

- Luc, tu as un goût du tonnerre. Ne laisse jamais Maria avec moi seul. Tu sais, un Italien arrive à oublier son âge. Je serais capable de lui faire la cour, dit-il, avec un accent chantant et en riant de ses bonnes paroles en embrassant sa future bru.

-Que dirait Maman? A mon avis, elle ne serait pas d'accord, répondit Luc. 

Ils rirent tous ensemble.

Une voiture Fiat que Luc ne connaissait pas, les emmena.

-Tu as changé ta vieille Mercedès, Papa?

-Bien sûr, quand on vieillit, il faut se réveiller plus promptement au volant. La Mercédes avait bien 10 ans et pour ne pas m'endormir au volant, j'avais besoin de quelque chose de plus nerveux, de plus moderne.

Moins d'une heure après, ce fut l'arrivée dans la maison familiale dans l'arrière pays près de Trévise. Traverser ainsi la Vénétie et y trouver la région la plus riche d'Italie, ce n'était pas difficile à l'admettre. Des villas anciennes, de vieilles maisons familiales se présentaient derrière des grilles en fer forgé et gardaient un certain charme médiéval. Les éloges de Maria faisaient rougir de fierté, le père de Luc.

A l'arrivée, la Mama les accueillit. Elle avait gardé moins de mots français dans son vocabulaire pour exprimer sa joie. Mais a-t-on besoin de mots dans ces cas-là?

Le rez-de-chaussée de la maison était devenu un gîte pour touristes.  Ils habitaient au premier étage.

Une chambre de libre, au rez-de-chaussée, une occasion rêvée pour une lune de miel, se dit Luc, en secret.

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15/06/2011

18-Epilogue à épisodes

"Dans la vie, quand on pense le dernier acte arrivé, on s'aperçoit souvent que la pièce ne se comprend pas sans son épilogue.", Richard Joly
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Quinze jours se passèrent.

Maria et Luc passaient de véritables vacances près de Venise. Le temps était superbe avec un léger vent pour refroidir l'atmosphère.

La vieille maison avait des chambres complètement rénovées récemment. Luc avait difficilement reconnu la chambre de sa jeunesse, tellement elle avait été changée, agrandie. Il y avait, depuis le départ de Luc, une annexe qui servait de petit restaurant pour servir les déjeuners avec vue sur le jardin.

 Luc se demandait comment il avait pu quitter tout cela.

 En cette arrière saison, il n'y avait que quelques couples de touristes dans trois autres chambres. Une maison d'hôtes, cela veut dire des repas servis à heures fixes et ensembles. Au petit restaurant du matin, le père de Luc avait organisé de petits soupers pour fêter le retour de l'enfant prodige. 

On riait souvent, à table. La région de Trévise est connue pour son vin et sa gastronomie. Les histoires et les anecdotes se succédaient. Pas question de raconter l'histoire vraie dans son entièreté. Tant de choses à se raconter sans pouvoir effleurer les parties trop noires du passé. Pas d'acte de contrition. Une véritable lune de miel, après le déluge de fiel qu'il avait déversé sur la Toile.

Luc était au paradis.  Maria et lui s'étaient mis d'accord sur un scénario probable, banal, très banal d'une rencontre fortuite. Selon celle-ci, il n'avait pas été viré. Il avait démissionné, récemment. Il voulait changer de vie. Revenir à ses premières amours. Retrouver le village et les copains. L’Italie lui manquait. Pour Maria, l'histoire du petit magasin dont elle avait rêvé, revenait avec de multiples histoires apportées par la seule imagination d'un rêve.     

Depuis son arrivée, il avait continué à consulter ce qui se passait sur Internet, mais il n'intervenait plus activement. Il avait délégué ses "affaires". Maria avait envoyé deux derniers rapports d'activités de Luc qui déviaient, très sensiblement, de la vérité pour donner du champ à leur fuite.

Tout allait décidément bien vite pour Luc qui nageait dans ce nouveau bonheur. Les sentiments par rapport à ce qu'il lisait, allaient de l'effroi à la jubilation en transitant par l'étonnement.

Il était devenu le spectateur du prolongement de sa propre histoire. Un roman feuilleton dont il connaissait les prémices mais pas le dénouement. Les épisodes défilaient comme une sorte de  thriller de l'été Indien dans cette arrière saison et prenaient forme au fur et à mesure, via ses mails. La presse française racontait les acquis de la police sans en connaîitre les artifices internes pour y arriver. Les mails donnaient leur préparation.

Manifestement, l'affaire avait monopolisé du monde à Interpol.

Le fil de l'histoire avait continué par la mission dont aurait dû être chargé Luc par ses ex-commanditaires. 

Il s’agissait d'aller déposer un sac qu'il trouverait à la consigne, au milieu de manifestants qui devaient avoir un meeting à Paris et dans d'autres villes. 

Luc se doutait bien du genre de colis qu'il pouvait s'agir. On poussait apparemment les choses dans le terrorisme. Le but était de désorganiser, de faire peur les foules. Actionné à distance par un émetteur, très probablement, une bombe devait faire sauter le colis.

La récupération du sac avait été normalement interceptée par la police. Le détonateur dégoupillé par le service de déminage et un sosie de Luc comme transporteur de la bombe désamorcée.

Un article d'un journal parisien relayait ce qui s'était passé à Paris avec un grand titre.

"Une tentative d'attentat a échoué à Paris".

L'article allait dans le détail mais ne racontait que ce que la police débitait comme informations, ni de la procédure d'évitement si ce n'est un contrôle de routine bien opportun qui avait remarqué un paquet suspect.

Il devait y avoir eu une filature qui avait dû suivre ou peut-être que la fameuse Karin avait été télescopée au préalable.

Mais, la pelote de laine tomba. Le fil se défit. La police remonta à la source, à Amsterdam. 

Du centre de la pelote de fil au dernier échelon, ce n'était pas rendu public, non révélé par la presse.

Il ne fallait pas donner peur à la foule avec descriptions trop précises.

Toute l'organisation se révéla ainsi, moins invincible que prévu par elle.

Il lut un entrefilet à la 3ème page d'un quotidien.

"Jan Van Koel, le grand argentier, a été retrouvé pendu dans sa maison d'Amsterdam".

Dans le même temps, Luc reçu un message à son adresse email qui lui était destiné.

- Monsieur Orsini alias Éléphant Rose, (vous permettez que je continue à vous appeler ainsi)

Vous avez probablement suivi l'affaire par nos interventions et par la presse. Nous n'avons pas suivi vos déplacements, même si nous savons que vous n'êtes plus à Peille.

Notre entente cordiale a porté ses fruits. L'organisation mafieuse a complètement été dissoute. Elle partait d'Amsterdam et avait quelques membres. Le principal organisateur, initiateur du projet s'est donné la mort avant que nous ayons eu le temps de l'appréhender. La police d'Amsterdam a capturé les autres membres à leur domicile. Nous avons conclu un pacte avec la presse pour que l'affaire reste assez discrète. Votre "chère" Karin, malgré notre discrétion nous échappait dans toutes les souricières que nous lui avons tendues. Je vous le donne en mille.

Nous avons remarqué qu’il devait y avoir une taupe dans nos service. Nous avons surpris une communication qui nous en donnait la preuve. Une fois que nous avons eu la confirmation, suite à un coup de téléphone de notre agent ripoux, il a fallu très peu de temps pour la piéger. Comme elle faisait partie de l'organisation, nous l'avons coincé et obligé à remonter les fils. Vous connaissez la suite.

Nous vous devons un peu plus d'informations. Interpol était déjà sur le coup d'une affaire d'organisation spécialisée dans le crime organisé, le blanchiment d'argent et de financement d'opérations illégales. Le lien avec ce que vous connaissez, n'avait pas été fait. Il y avait le marché des armes et celui des dettes qui permettaient de vivre dans cette organisation sans soucis d'être inquiété. Par la maîtrise de la dette, l'organisation espérait, ainsi, un jour, la maîtrise totale du monde. L'activité liée à l'or n'était qu'une couverture. C'était plutôt d'armes et contre-armes dans un machiavélisme sans fin.

Pas de justice, de sentimentalités dans cet environnement. Ce système dépasse l'humain avec un idéal qui ne l'effleure même pas, dans une chaîne de responsabilités assumée à chaque échelon. Après le Ponzi de la finance, nous assistions ainsi au Ponzi de l'ambition. Et l'ambition n'a pas de patrie. Ses antennes sont disséminées dans le monde. Nous pensions que l'organisation était intéressée par l'intrusion dans la politique. Fausse route.         

Pour arriver à ses buts, elle n'avait pas besoin de James Bond, mais de pigeons comme vous. Les fictions se doivent d'être logiques. Les réalités, elles, sont plus sournoises, plus chaotiques.

Les meurtres de Paris ont été perpétrés par l'intermédiaire de poisons cyanhydriques.

Vous avez échappé belle. Karin se préparait à descendre sur Peille après l'échec de l'attentat chez les indignés de Paris.  

C'est par l'intermédiaire de l'ordinateur du chef de l'organisation que nous avons appris tout cela. Comme leur chef était assez conservateur, les réunions virtuelles étaient enregistrées.

L'organisation a été ainsi décapitée.

Si un jour vous décidez de changer de métier et de rentrer dans la police, nous serions heureux de vous compter parmi nous, en freelance, en "pigeon autorisé".

Sinon, nous espérons, Van Dorp et moi, tout le bonheur du monde pour investir dans une autre vie.

Nous espérons que cette affaire vous aura fait réfléchir.

Devilier"   

Luc reposa son PC. Il regarda par la fenêtre. Le soleil était toujours là.

Rentrer dans la police? Rien qu'à l'idée, il en souriait.

Faire réfléchir? Cela, pas de doute.

Le virtuel avait rattrapé le réel et l'avait dépassé.

Il allait reprendre l'affaire de son père. C'était décidé de commun accord. Son PC gisait dans un coin de la pièce. Son père n'était pas doué de ce côté. Ce sera sa contribution. Maria avait pris contact avec ses parents en Roumanie. Un voyage là-bas était planifié. Peut-être un voyage de noce.

Il semblait nager dans le bonheur comme il ne l'avait jamais ressenti.

Maria bougea dans le lit. Elle se réveillait doucement. Elle s'étirait.

Elle lui souriait comme d'habitude à son réveil.

Deux semaines après, quelque part, à New York...

Du haut de son appartement, au 20ème étage, donnant sur Central Park, un homme encore jeune se fâche devant son ordinateur.

Il crie sa rage et prépare sa revanche. C'est l'héritier. Pas l'héritier naturel. Il ne porte pas le nom de Van Koel. Il n'est que son fils adoptif, son fils spirituel.

Il a toujours été tenu à l'écart, tapi dans l'ombre, mais, il a été tenu au courant de toutes les affaires par son père spirituel. 

Ce qui doit arriver, arrivera, peut-être, un jour.

Mais cela, comme on dit dans ces cas-là.

C'est, déjà, une autre histoire. 

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (5)