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06/07/2011

15-Une bombe à fragmentations

"La guerre, c'est la guerre des hommes. La paix, c'est la guerre des idées", Victor Hugo dans "Fragments"

0.jpgLuc ouvrit l'enveloppe. Elle n'était pas scellée.

Une longue lettre en sortit et Luc lut, jusqu'à plus soif.

« Cher Luc,

Hier, nous avons tous deux vécu une journée exceptionnelle. Je n'ai pas eu beaucoup d'occasions d'en vivre de pareilles, pas eu beaucoup d'amants comme toi dans ma vie.

Je crois que mon intuition féminine me permet de dire que cela a été de même pour toi.

Je t'ai raconté une partie de ma vie, mais j'ai laissé dans l'ombre la dernière partie de mon histoire.

Cette partie-là n'est pas très reluisante.

Tu vas peut-être me haïr à la suite de ce que je vais t'apprendre, mais je crois que notre nouvel amour ne mérite pas de mensonges.

Avant de sortir et de reprendre mon boulot temporaire à la taverne, je me suis senti obligée de te révéler la suite.

Contrairement à ce que tu as pu croire, ce n'est pas un hasard si je suis arrivé à Peille.

J'étais en service commandé. Mon histoire a donc fini par une chasse à l'homme. L'homme, c'était toi. Peu glorieux, cet épisode de ma vie, pendant lequel je me suis obligé d'obéir au doigt et l’œil, piégée, sans plus pouvoir me poser trop de questions. Tu sais, on commence par presque rien. Puis on se sent pris dans la tornade des gains faciles, on saute à l'étape suivante sans s'en rendre compte. Comme pour une drogue, c'est seulement une volonté de sortir au plus vite d'une misère non voulue. On joue alors à la pute. J'ai aussi quitté mes parents en Roumanie pour aller vers la terre promise, vers l'ouest, ce Far West dont on y dit que tout est possible si l'on en croit la publicité qui nous arrivait sur nos télévisions d'un autre âge.

Ce que cette pub ne disait pas, c'est que même avec un diplôme en poche, on n'atteint pas l'eldorado rêvé. De guerre lasse, j'ai postulé via Internet et une occasion, une proposition alléchante m'est arrivée. Tout comme toi, probablement. Banale et alléchante.

Cela semblait plein d'avantages. Inoffensive. Bien payée et pour pas grand chose. De la surveillance était le job. Gardien d'une maison ou d'une personne, rien de plus. Un rapport hebdomadaire qui relatait les faits. Rien de plus. Et cela a marché jusqu'au moment où j'ai demandé une augmentation car j'avais besoin de plus d'argent pour ma fille. Encore quelque chose que je ne t'ai pas dite. J'ai une fille dont le père a pris la clé des champs et qui vit toujours en Roumanie. Elle suit des cours.

Là, pour l'augmentation, ils étaient d'accord, mais il fallait mériter cette « augmentation ». L'étape suivante fut en dents de scie, mais avec des crans et beaucoup d'arêtes à se planter dans la gorge. De plus en plus durs et assérée, cette scie.

L'organisation, elle, ne se mouillait pas. Elle ne signe jamais ses forfaits. Moi, je devais m'exécuter et passer à des actes de plus en plus répréhensibles comme une zombie.

Cette Karin dont tu m'as parlé, est probablement arrivée au stade du meurtre avant moi.

Je suis seulement sur la marche précédente sur l'échelle des actes délictueux avec une petite avance à l'allumage sur toi.

Les meurtres font partie des attributions.

Mais, revenons à nous.

J'étais donc chargée de ta surveillance et j'avais déjà envoyé deux rapports sur celle-ci.

Si les relations se gâtaient avec toi et nos employeurs, je suis certaine que je recevrais un ordre de t'éliminer ou quelques autres procédés du même acabit. L'aurais-je fait si je ne t'avais pas connu vraiment? Je l'ignore. Mes commanditaires, eux, doivent penser que j'aurais pu comme une mercenaire. C'est fou comme on devient docile quand on est exigeant de la vie et que celle-ci n'est pas à la hauteur des ambitions. Cela devient vite de l'esclavagisme volontaire après le premier faux pas.

Pour leur malheur, je suis tombée amoureuse de toi.

Je ne sais si tu me pardonneras de t'avoir trompé lors de notre première rencontre.

La place que j'ai prise à la taverne, était une couverture temporaire.

Ton déménagement, ta vie qui a progressivement changé dans plus de luxe, j'en ai fais le rapport.

De ta garde-à-vue, je ne l'ai pas fait, heureusement.

Voilà, tu sais tout ce que je voulais te dire avant de partir ce matin.

Ce que je sais, aujourd'hui, c'est que je t'aime.

Marika. »

Luc n'en revenait pas. Il avait reçu un uppercut dans l'estomac. Ainsi, il avait risqué sa vie sans s'en rendre compte. La mission de Marika se limitait en une surveillance étroite de sa personne et à son élimination au cas où Luc aurait pris la tangente.

Il s’habillât lentement, pensif. Tous ses gestes étaient devenus automatiques.

Instinctivement, il enfila les tartines dans le grille-pain qui se trouvait sur la table et bu le café, en attendant, qu'elles prennent une allure dorée. Toutes ses idées restaient figées. Le déjeuner n'avait, pour lui, pas plus de goût que du papier mâché.

Il quitta l'appartement et se mit à déambuler dans les ruelles du village.

Physiquement, il butait sur les pierres sur son chemin. Intellectuellement, sur certains points d'un nouveau plan qui s'échafaudait dans sa tête.

Si Marika ne continuait pas à remplir son rapport sur lui et sur ce qu'elle avait découvert, c'était elle qui entrait sur la liste noire des personnes à éliminer. Dans ce milieu, on est vite dans la ligne de mire d'une balle perdue. Le statu quo n'était plus permis ni pour l'un, ni pour l'autre. Lui pardonner n'était pas le problème. Il connaissait les affres de la vie sans le sous, pour l'avoir vécu et comprendre par quel extrémité, on cherche à s'en sortir.

Il revint à son appartement, rassembla ses affaires dans les paquets vides qui traînaient encore, non remisées. L'argent qu'il avait pompé, une dernière fois, s'étalait encore sur la table. Cumulé avec les résidus des émoluments précédents, cela représentait une somme suffisante pour recommencer une nouvelle vie.

Luc n'y avait pas encore pensé jusqu'ici mais cette fois, son idée emplissait totalement son esprit. Il fallait partir, mais, plus seul. Il fallait aussi téléphoner à son père. Renouer avec lui. Il y avait souvent pensé sans oser lui raconter sa déchéance, la perte de son emploi. Son smartphone allait lui servir une première fois. D'une voix cassée, enrouée, il entama la conversation.

- Papa, ici, c'est Luc. Je dois m'excuser du fait que je n'ai plus donner de mes nouvelles.

Il lui raconta les dernières nouvelles, la rencontre avec une jeune fille sans aller dans trop de détails et finit par lui demander s'il pouvait venir lui présenter son élue.

Les événements se déroulèrent mieux que prévu. Son père l'attendait avec impatience. Luc n'avait plus qu'à s'informer des horaires des trains. Il lui dit qu'il retéléphonerait très vite et le quitta.

Il laissa le tout rassemblé en paquets et se dirigea vers la taverne.

Marika était en train de nettoyer les tables quand il pénétra dans la taverne. Marcel était absent. Pas d'autres consommateurs à cette heure matinale.

Dès qu'elle le vit, elle lui sauta au cou.

-Je suis si heureuse que tu aies compris que désormais, je ne pouvais plus être un danger pour toi. Plus rien n'est comme avant. L'argent, je m'en fous, dit-elle, pleine d'excitation..

Après le baiser, Luc lui mit un doigt sur la bouche pour lui donner le temps de lui faire redescendre de ce paradis fictif.

-Comme tu dis, plus rien n'est comme avant. Il nous faudra fuir avant que nos employeurs ne se rendent compte que nous les avons trahis.

-J'ai pensé à cela. As-tu des idées d'où nous pourrions aller ?

-J'ai une somme assez rondelette, un faux passeport, pas encore utilisé. Que dirais-tu de m'accompagner en Italie? Je suis italien d'origine, je te rappelle. De la région de Venise, plus précisément. J'ai téléphoné à mon père. Il est prêt à nous recevoir. Je ne t'ai pas dit que si j'étais journaliste de formation, mon rêve serait d'ouvrir un petit restaurant pour touristes. Le patelin de ma jeunesse s'était fait une spécialité du tourisme. J'ai quelques dons en cuisine. Quand je vivais avec quelques euros en poche, je m'étais fait un challenge de préparer de bons petits plats pas chers pour les copains et la famille. J'ai téléphoné à mon père. Il attend la confirmation de notre arrivée, si tu es d'accord. Peut-être aura-t-il de bons filons pour nous caser. Il a toujours désiré que je me range, que je me marie pour avoir, un jour, de petits enfants. Les bambini des Italiens restent une raison de vivre. Si cela ne marchait pas, je peux toujours postuler pour un poste de journaliste en freelance pour un journal local. Qu'en penses-tu ? Veux-tu m'accompagner?

Marika, toujours dans ses bras, buvait ses paroles. Il avait digéré tout cela sans interrompre mais elle devait y mettre de l'ordre dans le temps. Sa pensée calait. Elle savait que tout doucement, il fallait qu'elle lâche prise. Elle était déjà allé trop loin dans les étapes d'agent secret. Luc avait raison. Sa position était devenue problématique. Elle risquait d'être brûlée très vite si elle délivrait des messages mensongés ou incomplets. Une autre mission, dans ces conditions, il ne fallait pas y songer.

Luc continua à la suite de l'absence de réponse de Marika par dire:

-Je t'ai dit que la police française possède l'adresse et le mot de passe que j'utilisais pour communiquer avec nos employeurs. Ils vont certainement prendre ma relève. S'ils ne changent pas le mot de passe, je pourrai toujours jeter un coup d’œil sur le suivi de l'affaire. Ils n'ont plus besoin de moi que dans de rares cas, d'une confrontation physique. Et encore... Il est toujours possible de trouver un sosie chez eux pour me représenter.

Luc semblait essoufflé, tant il avait d'arguments à donner en même temps. Son imagination éclatait. Les mots qui sortaient de sa bouche, ne suivaient pas le rythme de sa pensée et de ce qu'il voulait dire. On aurait dit une bombe à fragmentations dont les fragments déviaient dans tous les sens de leur trajectoire.

Et Marika qui restait muette...

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Tiens tiens. Une idylle. Deux espions réunis qui vont tenter de quitter mais qui seront - j'en suis sûr - inlassablement pourchassés. Bravo l'auteur. Passionnant

Écrit par : Pierre R. Chantelois | 01/10/2011

Cher Guy ,
Après un amour précipité qui a une apparence réciproque , suivi par des confidences
dangereuses tant pour Luc que pour Marika , nous pouvons nous attendre a ce que
les mystérieux patrons envoient soit Karine pour éliminer les deux amoureux espions traitres avant
leur départ pour l'Italie. Et si Marika a la mission de tuer Luc et elle l’exécute ?
Mais comme ce chapitre s’arrête au bon moment pour créer une suspense , attendons la suite.
Nina

Écrit par : Nina Georgescu | 01/10/2011

Tout est étudié pour maintenir le suspense, chère Nina. :-)

Écrit par : L'enfoiré | 01/10/2011

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