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03/08/2011

11-Garde à vue

"Il serait normal que les assassins signalent les crimes. Après tout, ils sont les premiers informés.", Michel Audiard

0.jpgLe lendemain, Luc  fut réveillé à la suite d'un coup de sonnette. C'était la première fois qu'il l'entendait. Personne ne l'avait utilisé depuis sa présence dans son nouvel appartement.

Il avait une gueule de bois. Sortir de son sommeil lui était une torture. Il n'avait aucune intention d'aller ouvrir. Mais, la sonnerie reprit de plus belle, plus insistante. Une grimace en place de la torture. Il se leva comme un zombie. Son luxe, depuis qu'il avait pris possession de cet appartement, c'était de prendre une douche. Ces gêneurs l'en empêcheraient.

Habillé, il l'était déjà. Il n'avait plus qu'à se chausser et à descendre au rez-de-chaussée pour voir quel était l'importun.

Il ouvrit la porte et se trouva nez à nez avec deux hommes.

Le premier tendit sa carte et prononça les mots usuels de présentation.

- Monsieur Orsini? Devalier d'Interpol de Paris et voici l'inspecteur, Van Zeeland de la PJ de Bruxelles.   

Luc était décidément dans les panades. Il se frottait toujours les yeux d'un revers de la main. Ses neurones n'agissaient pas à la bonne vitesse. Il n'eut qu'une seule réponse pour concrétiser ce temps de réaction trop lent.

- Bonjour. Oui, c'est moi. C'est pourquoi? Que puis-je pour vous? Que me vaut l'honneur?

Il ne voulait pas faire du zèle. Ces paroles de bienveillance étaient automatiques, encrées dans sa mémoire.

- Nous aimerions vous parler. Le but de notre visite, je crois que vous devez le deviner un peu, non? Le commissaire Van Dorp de Bruxelles et son inspecteur, ici présent, sont descendus de Bruxelles à Paris pour vous interroger. J'ai le même but en ce qui me concerne sur un autre point précis.

- Ah. A quels sujets?

Luc bredouillait. Aux yeux de ses visiteurs, il continuait à faire l'innocent mais sans vraiment le vouloir tellement une brume épaisse avait pris place et ne voulait se dissiper dans sa tête. 

- Je crois que le mieux serait que vous nous accompagniez sans résistance au poste de police. Nous aurons tout le temps de vous mettre au parfum sur nos soucis et les vôtres. Je vous prie de vous préparer à nous suivre, cela pourrait durer la journée. Si vous avez quelqu'un à prévenir, n'hésitez pas.

Luc n'avait personne à prévenir. Son sac de voyage n'était toujours pas vidé. Il n'eut donc aucun retard par rapport à l'agenda des policiers. Pas de douche au programme. Il n'aurait pas eu le temps, non plus, d'analyser quoique ce soit de la situation.

Ils partirent à trois dans une voiture banalisée. Il devait faire confiance aux cartes présentées à l'entrée.

Sur la route, les conversations ne démarrèrent pas, de part et d'autre. Le silence permit à Luc de se poser les bonnes questions et d'éclaircir l'horizon de ses neurones.

Bruxelles? Cela devait, donc, avoir un lien avec son voyage et avec la mort de Williamson.

Devillier, de Paris, là, c'était moins sûr. Mais les soupçons qu'il avait eu à la suite de son passage dans la capitale, se remettaient en place progressivement dans sa mémoire. Cela devait avoir un lien. Le tamtam avait fonctionné dans les forums. Dans la voiture, l'air hagard, Luc regardait le paysage qui défilait devant ses yeux, comme s'il ne l'avait jamais vu. Il suivait, ainsi, sans un mot, jusqu'au bout de la route qui les menèrent à Nice.

Une heure après, arrivée au poste de police. Ils allèrent s'installer dans un petit bureau réservé aux interrogatoires. Il jeta un coup d'oeil autour de lui. Le grand miroir, sans teint, était présent sur un des murs. Pas de fenêtres. Une table. Deux chaises. Seul un ventilateur vibrait et apportait un peu d'air frais en tournant sur son socle. Dans le fond de la place, une machine à écrire qui attendait le scribe de service. Tout cela, il devait l'avoir vu, de multiples fois, au cinéma.

L'interrogatoire commença avec Jacques Van Zeeland, l'inspecteur de Bruxelles. Il avait un léger accent belge, pas question de se tromper sur son origine.

- Luc Orsini, je ne vais pas aller par des détours. Y a pas longtemps, vous étiez, nous nous sommes renseigné,  dans l'hôtel du Métropole de Bruxelles. Vous y étiez inscrit comme un journaliste mais sous un faux nom, celui de Bittoni. Y en a des, qui vous ont reconnu. Vous avez interrogé Monsieur Dumont sur Monsieur Williamson qu'il connaissait et qui avait fait une conférence, le jour même. Je suis sûr que vous ne me contredirez pas. Quel était votre but et pourquoi ce manège?  

Luc n'avait pas entendu la présence de quelqu'un d'autre dans la pièce. Mais il entendait une machine à écrire qui commençait à crépiter dans le fond de la pièce, en cadence soutenue.

- Je voulais faire un article sur Williamson, mais je voulais en garder le secret.  

- Le secret? Tiens, tiens. Comme c'est amusant, une fois. Vous agissez seul ou êtes vous envoyé par un journal? Nous savons depuis que vous n'étiez plus journaliste appointé par un journal. Vous travaillez, donc, en free-lance. Vos articles, vous les faites payer par qui?

Embarrassante la réponse. Si au moins, Luc le savait. Que répondre? Cela commençait à chauffer sous la crinière de Luc. Quelques gouttes perlaient sur son front. Sa réponse laconique vint presque automatique. 

- Je l'ignore.

- Comment, vous l'ignorez? De plus en plus marrant. Vous n'êtes certainement pas sans ignorer que le lendemain de votre visite à Bruxelles, alors que vous n'aviez pas encore quitté l'hôtel, Monsieur Williamson se faisait assassiné?

- J'ai appris. Vous n'allez tout de même pas imaginer que c'est moi qui l'ai assassiné? fit Luc avec une voix offusquée.

- Non, bien sûr. Pas encore. Nous enquêtons, Monsieur Orsini. Vous n'êtes pas inculpé. Vous êtes ici en tant que témoin, disons... privilégié. Mais, cette affaire ne s'est pas arrêtée là. Elle ne faisait peut-être que commencer.

- Que commencer, que voulez-vous dire?

- Cher Monsieur, nous sommes aussi renseigné sur votre compte dans les environs. Il parait que vous avez déménagé après plusieurs mois de vie assez ... discrète et sans beaucoup de ressources. Il semble que votre vie ait changé depuis des événements récents. Que vous vous êtes payé un certain luxe, encore naissant, je vous le concède. Mais, comme l'argent ne vient pas du ciel, qu'est-ce qui a permis ce revirement soudain?

- J'ai un commanditaire qui me paye pour mes articles.

- Ah. Peut-on avoir son nom?

- Je l'ignore.

- Vous n'avez que ce mot à la bouche, Monsieur Orsini. Je disais aussi que l'affaire ne faisait que commencer. Si je suis ici, c'est pour en apprendre un peu plus. Je ne peux me satisfaire de ce genre de réponse. Mon chef, le commissaire Van Dorp est descendu à Paris. Il n'a pas accompagné jusqu'ici, mais, je devrai lui faire un rapport bien plus circonstancié. Même à la police, on ne peut se permettre des voyages de tourisme sans résultats tangibles. Mon collègue français vous parlera d'autre chose, par après. Cette affaire-là s'est passée à Paris. Comme par hasard, vous y étiez aussi. Au fait, je suis impardonnable, j'oublie. Vous devez avoir soif. Voulez-vous un verre d'eau ou un café?

Ce moment était là pour, artificiellement, détendre l'atmosphère et pas pour humidifier le gosier de Luc. Pour lui, cela permettait une pause dans cette situation délicate, même si son cerveau continuait à surchauffer à grande vitesse. Il fit seulement signe "oui" de la tête. Van Zeeland reposa la question.

- Café avec lait et sucre ou eau?

- Café, avec les deux, merci.

Van Zeeland se leva, sorti du bureau. Il revint, de manière assez cérémonieuse, comme s'il allait servir un verre de champagne, et tendit un gobelet en plastic avec le café, le lait et le sucre avec un certain humour téléphoné.

- Voici. Service compris. Reprenons, si vous le voulez bien.

Si je le veux bien... Il en avait de l'humour, celui-là, pensait Luc. Lui aurait voulu être ailleurs. L'humour c'était pour un autre jour. Ça, oui. Il reprit son attention après avoir bu, presque d'une traite, le café sans se rendre compte de la chaleur qui lui entrait dans la gorge. Le café avait l'avantage de le remettre vraiment d'aplomb.

- Donc, vous êtes journaliste, en disponibilité et vous trouvez un mécène qui vous fait changer de vie. Vous partez à Bruxelles pour tenter de réaliser un reportage sur la conférence de Williamson. Comme vous n'avez pas assisté à sa conférence, vous cherchez à interroger quelqu'un qui en faisait partie. Celui-ci, vous le trouvez en la personne de Monsieur Dumont et il vous arrose de renseignements. Une fois, renseigné, vous le laissez en plan, sans le renseigner de la destination de ces informations. Vous suivez Williamson, nous a-t-il dit, et puis plus rien. C'est bien cela? Trouvez-vous cela normal que le lendemain, le dit Williamson est retrouvé mort? Avez vous un alibi pour cette nuit-là?  Vous ne nous prenez pas vraiment pour des cons, j'espère? Vous pouvez vous considérer, dès maintenant, en garde à vue.

Luc n'avait pas l'habitude de se faire réprimander de la sorte sans répliquer vertement. La sueur dégoulinait, vraiment, à grandes gouttes sur les joues rosies. Une garde à vu, il ne savait pas vraiment ce en quoi cela consistait. Il rassemblait seulement ses souvenirs qui se bousculaient dans sa tête. D'alibi, il n'en avait pas. Il fallait coopérer avec la police, mais que pouvait-il leur dire avec certitude? Changer de tactique? Avec une certaine humeur, il répondit avec le même ton pour commencer sa défense, sachant que la meilleure défense était toujours l'attaque.

- Je suis désolé, mais je ne vais pas pouvoir vous répondre à toutes vos questions. Oui, j'étais sur la touche. Oui, j'ai été embauché par l'intermédiaire d'Internet par je ne sais qui. Non, je ne suis pas impliqué dans le meurtre de ce personnage dont j'ignorais, jusqu'il y a peu, l'existence. Non, je n'ai pas d'alibi, j'ai été dans ma chambre dès que j'ai quitté ce Monsieur dont vous me donnez le nom et qui a été assez aimable pour répondre à mes questions. N'avez-vous pas d'autres soupçons et un autre suspect, en dehors de moi sur cette mort?

- Attention, ne confondons pas les rôles. Nous vous interrogeons et vous nous répondez. Pas d'alibi. Vous, par contre, vous semblez avoir des soupçons sur quelqu'un ou est-ce que je me trompe?

- Vous devez être au courant que ce Williamson était accompagné d'une gentille dame auquel il prodiguait un certains attachement, non?

- En effet, nous savons. Elle reste, jusqu'ici, introuvable. Elle ne perd rien pour attendre. Nous la cherchons. Elle a seulement été plus discrète que vous sur Internet. Aujourd'hui, c'est vous qui êtes sur la sellette. Mais, je vais appeler mon collègue Devilier.

Van Zeeland ouvrit la porte et Devilier apparut sans hésitation. Le miroir n'était pas vraiment un miroir du commun des mortels. Il avait tout entendu, tout vu, derrière lui. Van Zeeland continua.

- Mon collègue a en charge, le deuxième volet de la raison de votre présence. Vous étiez à Paris dernièrement, pour suivre vos hypothétiques interviews avec, cette fois, des patrons de sociétés de forums dans votre ligne de mire. Ne mentez pas, nous le savons. Deux d'entre eux ont été mystérieusement rappelés ad patres sans aucune raison apparente. De plus, nous avons découvert avec un intérêt certain vos articles pour le moins prémonitoires qui révélaient le passage dans l'au-delà. Encore une fois, vous expliquez cela comment? Vous êtes devin, vous lisez dans les cartes?

- Je comprends vos soupçons. J'aime inventé des situations. Cela a été mon gagne-pain après avoir été mon hobby. J'ai eu disons, ... de la chance. Si vous avez suivi mes articles sur Internet, vous savez que c'est mon violon d'Ingres d'inventer des "situations".

Van Zeeland commençait à rougir en résonance avec les rougeurs de Luc, mais pas pour les mêmes raisons.

- Monsieur Devilier va continuer l'interrogatoire, j'arrêterai ici. Vous parlez de violon. Nous allons vous y installer pendant le temps de la garde à vue, juste au cas où la mémoire vous reviendrait. Dans ce cas, n'hésitez pas, sonnez, il y a un réceptionniste dans cette taule 24 heure sur 24. la maison Poulaga n'est peut-être pas de tout confort, mais c'est tout ce que je peux vous donner. Pas besoin de menottes en l'occurrence. La chambre de Monsieur a déjà été préparée, astiquée, même, mais je ne suis pas sûr qu'elle soit munie de tous les gadgets de l'hôtel Métropole. Le WiFi, ce sera la sonnette. Pas d'ordi.

Tous trois se levèrent ensemble et le flic de service mena Luc dans une cellule au fond du couloir. Une petite signature sous le contrendu viendrait plus tard.

Devilier n'insista pas, non plus. D'un clin d'oeil à son collègue, il avait indiqué qu'il préférait laisser mijoter Luc, jusqu'au lendemain.

Une nuit de beuverie, d'un peu de tendresse oubliée, suivie d'une autre, moins agréable. Décidement, les nuits se suivent mais ne se ressemblent plus du tout pour Luc.

Luc avait oublié d'exiger un avocat pour le conseiller.

Aurait-il été d'un grand secours, d'ailleurs?

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

L'auteur a eu la sagesse de préciser à la fin de ce chapitre que Luc avait oublié d'exiger un avocat. D'autre part, les flics belge et français ont-ils lu à Luc ses droits constitutionnels de garder le silence et que tout détail qu'il consentirait à livrer pourrait se retourner contre lui. Je sens naître un vent de sympathie pour ce brave homme qui me semble bien naïf. Je sens qu'il reste beaucoup à découvrir dans les prochains chapitres.

Écrit par : Pierre R. Chantelois | 01/09/2011

Naïf dans la vie réelle et agressif dans le virtuel, c'est exactement le problème de Luc.
C'est, quelque part, être asocial.

Écrit par : L'enfoiré | 01/09/2011

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