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27/07/2011

12-Lendemain de veille

"Travailler en collaboration, cela veut dire prendre la moitié de son temps à expliquer à l'autre que ses idées sont stupides.", Georges Wolinski

0.jpgAprès la première partie de l'interrogatoire, les deux policiers s'entretinrent ensemble pendant une heure. Chacun avait senti le malaise de Luc. Ou c'était un bon comédien et il les roulait dans la farine ou bien, on l'avait arnaqué pour qu'il joue un rôle auquel il ne s'attendait pas au départ. Il fallait continuer à le cuisiner et peut-être s'en faire un allié pour remonter à la source.

Pour cela, ils devaient le pousser à bout et lui proposer une sortie honorable en le faisant travailler comme avant, mais pour eux, cette fois.

Une taupe dans le système de renseignements des milieux secrets, c'était toujours un bon point d'avance.

Ils se quittèrent sur cette option et chacun repris son chemin. Après un retour à l'hôtel, ils se retrouvèrent ensemble pour dîner tandis que Luc croupissait dans sa cellule. De l'avis commun, Luc disait la vérité et cette vérité pouvait les servir.

Le lendemain arriva.

Luc avait très mal dormi. La rudesse de la banquette qui se sentait au travers du maigre matelas n'était pas la seule raison. Échafauder un plan pour se sortir de ce mauvais pas n'était pas chose aisée. Il se rendait compte qu'il était tombé dans un traquenard comme l'est un bouc-émissaire malheureux dans une affaire qui le dépassait. Pour cela, il était grassement payé, mais payé avec de l'argent de singe. Il commençait, d'ailleurs, à douter de la propreté de sa provenance.

Ils se retrouvèrent dans le local sans fenêtres.

Ce fut Van Zeeland qui reprit l'interrogatoire. Devilier était présent à ses côtés. Il attendait son tour.

- Vous avez bien dormi, cette fois, Monsieur Orsini?

Van Zeeland savait que passer une nuit en garde à vue ne devait pas être différente dans tous les bureaux de police. On y dort mal.

Luc répondit par un simple rictus. L'accent belge ressortait de ces quelques mots, mais il ne pouvait le faire remarquer. L'humour n'était pas dans la note du moment.

- Je passe la parole à l'inspecteur Devilier qui a sa part dans l'interrogatoire.

Devilier entama sur les chapeaux de roue en feignant la confiance.

- Je ne sais pourquoi, mais j'aimerais que vous partiez libre de ce bureau, le plus rapidement possible. Je vous sens un peu le pigeon dans l'affaire parisienne, aussi. J'en suis arrivé à la même conclusion avec mon collègue belge. Nous repartirions sans autre forme de procès. Lui, à Bruxelles, moi, à Paris et vous continueriez votre petit business bien payé.

- Je sais pourquoi vous voudriez me voir partir. Je vous fait probablement rire, dit Luc.

La remarque ne toucha pas le policier. Un sourire imperceptible et il sauta l'argument.

- Donc, vous n'avez rien vu. Vous vous êtes endormi dans les deux cas. Le lendemain, vous avez été étonné de ce qui est arrivé. Tout à l'insu de votre plein gré. Rien de plus. C'est ça?

- De ce que vous m'avez raconté, hier, je suis innocent. C'est vrai. Ma bêtise vient d'avoir cru à de l'argent facile et vite gagner. Quand on m'a contacté, je n'en menais pas large. L'appartement que j'occupais alors, était bien plus petit et la maison bien plus décrépie que celle que vous avez vu en me cherchant.

- Et après, ce qu'on n'a pas dit hier? Y aurait-il une petite crainte à avoir de notre côté? Vous avez oublié un point litigieux, peut-être? Un point dont vous allez nous parler, ce matin?

- Ce n'était pas vraiment cela. J'ai été à Paris, en effet. En service commandé comme pour Bruxelles.

Luc commença l'histoire de ces ratés dans les sociétés de forums citoyens pour finir par son rendez-vous qui avait tourné à l'aigre avec la dame qu'il soupçonnait être celle qui avait tué deux managers de ces dites-sociétés.

Van Zeland et Devilier écoutaient religieusement ses révélations. Il ne faut pas interrompre quand quelqu'un fait une confession. N'importe quel curé, vous le dirait. Pas d'Ave et Pater à la fin, pourtant.

Quand il comprit que les révélations arrivaient à leurs termes, Devilier reprit la parole. Il n'était pas né de la dernière pluie et les rendez-vous manqué, il connaissait.

- Bon, supposons que vous n'avez été que le dindon de la farce. Quand vous étiez dans ce restaurant, n'avez vous pas eu le moindre doute? Vous n'avez pas cherché et regardé autour de vous vers les autres tables?

Luc sentit la flèche lancée avec un amer regret dans la voix.

- Non, j'ai été con. J'ai regardé vers l'entrée du restaurant en permanence. Je ne m'intéressais pas aux autres convives. Je n'avais même pas de signe distinctif pour reconnaître mon invitée pour la soirée.

Devilier sourit. Vraiment un pigeon sorti de l’œuf, se dit-il.

L'innocence personnifiée. S'il était un maître dans le virtuel, dans le rayon du réel, il en avait encore à apprendre.

Très certainement, il avait été surveillé à l'insu de son plein gré. L'occasion était trop belle de "faire connaissance" en approche visuelle.

Avant toutes choses, avant toutes collaborations, il faudra lui enseigné quelques petits trucs de l'espionnage. Lui faire confiance était de moins en moins difficile. Tout ce qu'avait dit Luc avait été recoupé. Il s'était fait avoir comme un débutant.

- Ok. On vous croit. Parlons argent. Comment étiez-vous payé? Vos frais et le montant qui vous était destiné pour vos émoluments? Alors comment cela se passait? Vous payiez vos hôtels avec du cash. Et le cash arrivait de quelle manière?

Luc sentait la tension baisser un cran.

- En effet, j'étais payé toutes les semaines, le lundi. Je puisais de l'argent avec une carte de crédit pour moi-même et pour les frais. Je n'ai jamais osé extraire du compte plus d'argent qui celui qui me revenait. Je ne voulais pas casser les bonnes relations que j'avais avec mes nouveaux employeurs.

De mieux en mieux, se dit Devilier. Nous avons un honnête caractériel. Cela devient rare de nos jours.

- Cette carte de crédit, vous l'avez sur vous?

- Oui, la voici, dit Luc en la tendant vers Devilier en plongeant dans son portefeuille.

Devilier la prit et nota le numéro de la carte et la lui rendit. Cela devait apporter quelques bonnes idées sur qui étaient les commanditaires. L'argent, lui, il s'attendait à être infini. Probablement de l'argent noir après blanchiment. Il contactera qui de droit pour le renseigner sur le compte de son propriétaire.

- Je ne vais pas aller par quatre chemin. Vous n'êtes pas sans savoir que le capitalisme n'est plus en odeur de sainteté, ces derniers temps. Cela a fait naître des groupements dans des mouvances qui se sont appelées, les "Anomymous". Ceux-ci nous l'avons remarqué, sont souvent victimes de schismes, de dissensions et tombent très vite dans des extrêmes de tous bords, de gauche ou de droite, quitte à devenir des ennemis potentiels. Plus de pacifisme dans leurs actions en marge de la société. Nous les observons. Nous y réagissons, mais nous sommes souvent dépassés en manque de renseignements de première main qui nous permettraient d'anticiper, plutôt que de suivre. Nous aimerions remonter aux sources. Ce sont souvent les citoyens lambda, vous et moi, qui subissent les retombées positives ou négatives de leurs actions concertées. Celles-ci touchent, au besoin, au terrorisme dans le virtuel et sur le terrain dans des combats de rue dès qu'il y a une réunion à Davos ou ailleurs.

Devilier avait fait une pause en regardant, en coin, les réactions de Luc. Il reprit.

- Voilà, ce que nous attendons de vous. Travailler pour nous en continuant vos petites affaires. Vous pouvez choisir l'autre solution, mais elle devait être moins agréable. Nous avons assez de charges et de soupçons contre vous pour vous envoyer à l'ombre pendant un certain temps en attendant d'attraper les vrais coupables de ces meurtres en série. Je dis en série, parce que nous sommes persuadés que cela ne va pas s'arrêter là. Choisissez, mais vite. Le rendez-vous manqué avec cette Karin, il faut le relancer en prétendant n'importe quel artifice. Si elle tombe dans le panneau, cette fois, nous serions là pour la suivre ou la cueillir. Vous n'êtes pas de taille seul.

Nouvelle pause.

- Êtes-vous d'accord de jouer le jeu avec nous en nous renseignant de tout ce qui se tramait et de nous avertir de toutes les missions qu'ils pourraient vous demander?

Luc se rendait compte qu'il avait une chance de gagner le gros lot et en plus de le gagner dans la légalité de son hobby avec le support de la police. Le rôle d'agent double lui plaisait. Alors agent triple, cela méritait seulement une médaille de plus, une barrette invisible sur l'épaule. De plus, il pouvait toujours continuer à toucher la paie du lundi. Le sourire et sa réponse vinrent d'une traite, en soulagement de ses émotions de la nuit.

- J'accepte avec joie. Au moins, je saurai pour qui je travaille par un des bouts.

- Sage décision. Nous allons vous mettre en contact avec un intermédiaire. Il va vous instruire sur certains manquements de votre stratégie. Nous allons établir un plan de bataille. Ensuite, nous vous raccompagnerons. Comme notre voiture était banalisée, il ne sera pas trop difficile de dire que vous avez été invités par des amis. Si l'inspecteur Van Zeeland n'y voit pas d'inconvénients, nous arrêtons ici votre garde à vue. Cette expérience malheureuse pourrait vous avoir apporté une expérience dans le futur.

Tous se levèrent, une nouvelle fois, en même temps.

Luc avait envie de leur serrer la main, mais aucune main ne se tendit.

La mission s'élargissait, c'est tout.

Pas le degré d'amitié entre les missionnaires en présence.

 

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20/07/2011

13-Plan de bataille

"Il n'y a pas d'enfants dans le cybermonde. Il n'y a que des copies.", Jean-Claude Dunyach dans "Stratégie du requin"

0.jpgIls allèrent tous les trois dans une autre pièce. Devilier pris le téléphone et fit le numéro spécial d'Interpol à Paris.

- Ici, Devilier, pourriez-vous me connecter avec le commissaire Van Dorp qui doit être encore dans nos locaux.

Tous se regardaient du coin de l’œil en attendant la réponse.

Cinq minutes, c'est long quand on attend. Enfin, la voix de Van Dorp arriva au bout du fil.

- Van Dorp, à l'appareil.

- Commissaire, nous sommes trois à l'autre bout. Nous avons pu mettre Luc Orsini sur le bon chemin. Il n'a pas trop à se reprocher. Nous avons pu constater qu'il n'est pas l'auteur des crimes qui nous préoccupent, seulement un acteur "malheureux", un pion sur un jeu d'échec dont il ne connaît pas les règles. Il est d'accord de travailler avec nous. Aussi, nous allons un peu accélérer le mouvement pour essayer de comprendre la stratégie de nos "anonymes". Comme la meilleure attaque, c'est de prendre l’initiative, nous devons établir un plan de bataille.

- Bonne nouvelle. Actuellement, c'est le calme plat, par ici. J'ai vu mon homologue à Paris. Aucune trace de notre damoiselle non plus. Calme plat aussi du côté des sociétés qui ont été touchés par les assassinats. Il y a eu quelques internautes qui en ont fait état sur leurs blogs. Des forums en ont été émus. Les blogueurs s'inquiétent de la politique éditoriale qui pourrait changer. Peur que l'on ferme leur passe-temps favoris.

- Ok. Je me doute de l'émoi que cela peut créer dans le milieu. Aussi, voici ce que je propose. Luc Orsini est à côté de moi, il donnera son idée et ses corrections si je vais trop loin. Il n'est pas encore au courant de ce que je propose de faire, donc je ne devrai pas le répéter. Il s'agit de prendre quelques risques, évidemment. Nous allons lui donner un smartphone avec lequel il pourra nous contacter. Il pourrait servir, grâce à la géolocation par GPS, nous saurons à tous moments, où il est. Nous ne serons jamais loin pour l'épauler si besoin. Il va nous communiquer des renseignements avec lesquelles il prend contact avec ses "généreux" mécènes.

Devilier fit une pause et attendit une réaction d'un des quatre acteurs de ce nouveau complot. Mais aucune contestation ne vint et Devilier poursuivit.

- Comme je disais, il faut pousser sur le champignon. Luc va, avec notre aide, puiser dans la caisse. Il prendra contact, au besoin, avec ses employeurs pour dire qu'il a besoin de plus d'argent et donc qu'il serait prêt de commencer d'autres actions plus ciblées, plus risquées et plus efficaces s'ils le veulent. Il va réessayer une entrevue avec la mystérieuse blonde qui doit avoir un lien avec l'affaire car elle a, très certainement, été à l'origine supposée des ... éliminations.  

Personne n'aurait eu le toupet de lui faire remarquer son changement d'attitude, devenue amicale par miracle envers Luc. Il avait déjà un plan d'attaque pour provoquer les réactions. Il se tourna vers Luc.

- Je crois que cela ne vous dérangerait pas de tester les limites du compte que l'on vous a généreusement gratifié. Fini les petits retraits. Faites des retraits successifs. Il doit bien y avoir un plafond. Avec le numéro de la carte de crédit qu'ils vous ont donné, nous allons essayer de suivre les transactions avec l'aide des banques. Cela peut amener à quelque chose de plus précis. Ah, oui, j'oubliais, donnez-nous aussi les adresses emails qui ont servi pour vous contacter. La vôtre peut nous servir pour simuler votre présence dans une période d'absence toujours possible. N'ayez crainte, nous travaillons de concert. Pas d'entourloupe de notre part. Vous pourrez toujours vérifier le suivi. Nous ne changerons pas le mot de passe.

- Combien d'argent dois-je retirer avec la carte de crédit?

- Comme je vous l'ai dit, allez jusqu'à la limite acceptable au départ. Bonne indication pour connaître leurs possibilités financières de leur organisation. Nous allons vous accompagner à un distributeur pendant la période des retraits d'argent. Pas question que vous vous fassiez voler. Ce serait trop bête, fit-il avec un sourire dans la voix.

- Croyez-vous que cela soit limité? Que vais-je faire avec cet argent? répondit Luc, un peu surpris de cette attitude assez peu policière.

- Ne vous en faites pas, il doit certainement y en avoir une de limite. Ce que vous allez en faire? Libre à vous, ce sera une avance pour les charges futures.

Cette fois, il rit franchement et continua.

- Avant cela, nous allons composer un email très court pour appâter votre égérie de Paris. Elle ne me semble pas une lumière du côté d'Internet. La Nikita est certainement attirée par l'odeur de l'argent. Elle va devoir se manifester ou alors, je veux bien mettre ma main au feu.

Ils s'installèrent devant un écran d'ordinateur. Luc se mit en face et s'identifia après quelques frappes rapides sous l'oeil intéressé de ses "nouveaux collègues".

- Que voulez-vous que je lui envoie comme message? 

- Voyons, écrivez ceci: "Chère Karin, Ce n'est plus une possibilité, c'est dans votre propre intérêt. Voulez-vous me téléphoner à ce numéro +33.45469666. L.

Luc supposait ainsi le numéro de son smartphone. 

- Cette Karin n'a jamais entendu votre voix, Luc? Même si elle connaît très probablement votre tête.

- Non, je n'ai jamais fait que lui écrire les quelques mots que je vous ai donnés.

- Parfait. J'ai noté l'adresse et le mot de passe de votre email. C'est le numéro de téléphone que j'ai à la taille. C'est moi qui répondrai. J'ai assez d'expérience avec ce genre de relation. Vous ne serez par inquiété et en plus, je la maintiendrai suffisamment de temps à l'appareil pour que l'on puisse la localiser. J'enverrai ce message après que nous vous aurons ramené chez vous. Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas utiliser votre adresse pour d'autres messages. Faites le mort avec eux et restez vivant avec nous. Et si on allait au distributeur de monnaie? Là, aussi, je suis curieux de savoir s'ils vont aimer ce retrait "drastique" de leur compte. A partir de maintenant, vous allez devenir plus riche par obligation et avec notre bénédiction. Je vous envie, Luc. 

Ils rirent pour effacer le stress rémanent. Devilier avait décidément le sens de l'humour à faire plomber les zygomatiques de tous les interlocuteurs de l'affaire.

Ils sortirent et allèrent à la rencontre de la banque la plus proche.

Le distributeur était à l'intérieur par mesure de sécurité. La carte dans la fente. Le code secret. Le choix de 5000 euros pour commencer et les billets sortir de l'autre fente sans inconvénient.

Luc recommença l'opération par deux fois. Et Crésus continuait à cracher.

A la troisième tentative, un message dit qu'il ne pouvait délivrer 5000 euros. La limite de 20000 avait été dépassée. Rapide calcul, lundi dernier, avait pompé 2500. Encore 2500 et le jack-pot était vide.

Devilier intervint.

- Je suppose que vous êtes satisfait. Je crois qu'on peut arrêter là. Sinon, vous allez faire sauter la banque. 

Van Zeeland avait suivi derrière eux avec un intérêt certain. "Sauter la banque", les mots de circonstance mais pas dans les paroles d'un policier.

Luc empocha la liasse de billets et retira sa carte de crédit de la fente.

Il était temps de ramener Luc chez lui. Remonter à Peille. Luc n'avait jamais imaginé, deux jours plus tôt, pouvoir revenir chez lui avec une escorte, les remerciements du jury et les poches pleines. 

Le plan dans sa globalité semblait efficace à Luc. Il était content de faire partie d'une équipe comme dans son passé au journal. 

Une heure plus tard, ils se quittèrent à proximité de son appartement, Devilier lança:

- On vous laisse ici. Ne vous inquiétez pas pour le reste. Nous prenons l'affaire en main. Au sujet des emails que j'enverrai, je vous mettrai toujours en copie cachée. Faites le mort, comme j'ai dit. Gardez le smartphone que je vous ai donné, allumé. Ce sera votre contact avec nous. Il nous permettra aussi de vous localiser avec les options que nous y avons installé. En cas de problème, composez le numéro de secours et nous arrivons dans les plus brefs délais. 

Le passé n'avait pas été meurtrier pour Luc. Son futur pourrait le rester s'il faisait le mort.

Tout est affaire de simulation, quoi...

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13/07/2011

14-La voix de son maître montre la voie

"La bête arrache le fouet au maître et se fouette elle-même pour devenir maître, et ne sait pas que ce n'est pas là qu'un fantasme produit par un nouveau noeud dans la lanière du maître.", Franz Kafka

0.jpg

Luc, une fois rentré chez lui, étala la liasse de billets sur la table. Il ne se rappelait pas avoir vu autant de billets ensemble.

Personne ne contesterait son magot.

Il pensait déjà à comment l'utiliser. Le garer d'abord sur un compte. En ouvrir un, d'abord. Cela faisait un temps qu'il avait supprimé le compte qu'il détenait pendant sa vie active au journal. Les banques se font payer en frais et cela, Luc ne voulait plus dans sa vie précédente.

L'argent qu'il recevait ces derniers temps, changeait la donne, même si jusqu'ici, il avait été utilisé.

Il avait envie de raconter son aventure à quelqu'un. Marika avait été sa confidente en début de semaine. Une relation de confiance s'était installée entre eux. Il y avait même des affinités qui lui faisaient rêver. Une envie de parfaire cette relation.

Il prit quelques billets en poche et se rendit vers la taverne.

Elle était ouverte. Sa déception fut grande à la vue de Marcel. Sa maladie avait été de courte durée. Trop courte pour Luc.

- Comment va, Marcel? Il parait que tu as été malade.

- Oui, je ne sais où j'ai attrapé la crève. Je ne parvenais plus à respirer. Cela va mieux.

- Et ta remplaçante? Marika, elle ne vient plus?

- Elle t'a fait impression à ce que j'entends. Elle t'intéresse? Elle est gentille et mignonne, hein? Non, elle viendra ce soir. Ce sera probablement nécessaire en fin de semaine. Je l'ai engagé, il n'y a pas longtemps.

- Tu ne sais pas où elle habite?

- Filou. Mon impression était la bonne. Elle n'habite pas loin d'ici. Elle a un appart ou plutôt un kot, à 5 minutes d'ici, dans la ruelle Marignan. Attends, je dois avoir le numéro inscrit quelque part.

Marcel alla chercher son livre des comptes et d'engagements.

- C'est ici, 18... 18, ruelle Marignan.

- Ok. Merci pour l'info. Je viendrai ce soir ou demain.

Luc le quitta et comme il connaissait la ruelle en question, ne continua pas le dialogue.

Au travers de ruelles, de rues, de passerelles, d'escaliers, il se lança en contrebas du village avec plus d'agilité que d'habitude.

La ruelle Marignan apparu. Quelques pas plus loin, le 18, presqu'effacé, apparut sur une façade.

Pas de sonnette, une cloche seulement. Il tira sur la ficelle. Un volet s'ouvrit et Marika apparut.

- Quelques instants, je descends. dit-elle.

Les instants furent plus longs que Luc pouvait l'espérer. 

Une femme a toujours du rangement à faire avant de recevoir, se dit Luc.

Elle apparut enfin à la porte, avec un sourire, toutes dents dehors.

- Je ne m'attendais pas à avoir une visite. Veux-tu monter?

- Si tu me le permets. J'ai à te raconter mon aventure.

- Monte. C'est gentil de me rendre visite. Ne fais pas attention au désordre.

Luc la suivit. Le désordre, le mot rituel de la persécution féminine, se disait Luc. Si elle savait dans quel désordre, il avait vécu avant de la connaître.

Le kot qu'elle occupait, montrait une occupation qui, visiblement, était récente. Depuis très peu de temps et pour peu de temps. Deux paquets entrouverts dans un coin. Un autre, toujours bien ficelé. Tout restait prêt à être emporté très rapidement.

Pas d'hôtel dans le village, cela devait être la raison, se dit Luc.

Luc ne fit aucune remarque. Il s'assit et commença à lui raconter son aventure de la veille, sa nuit en cellule et tout le reste.

Elle l'écouta avec attention jusqu'au bout sans rien dire.

Quand il eut fini, elle se rapprocha de lui, câline.

- Mais tu reviens de l'enfer, mon Luc, fit-elle avec un sourire en coin.

Luc sentait qu'elle se foutait un peu de lui mais il n'avait pas envie de se quereller avec elle.

Bien au contraire, il voulait se voir consoler, se faire aimer, en plus... secrètement.

- Je peux te dire que je n'en menais pas large.

Marika lui plaisait depuis leur première rencontre et apparemment, elle n'était pas insensible.

Ni l'un, ni l'autre ne sut qui prit l'initiative. Ils se retrouvèrent d'abord les doigts enlacés. Ce furent le résultat de l'émotion vécue pour Luc et celle ressentie à la suite de cette histoire racontée et qui avait des relents d'histoire vécue par Marika. Ils se prirent dans les bras l'un de l'autre. Des baisers éperdus. Luc entraîna Marika vers ce qui semblait être sa couche, un grand divan-lit. Caresses, baisers se succédèrent de plus belle dans un rythme de plus en plus endiablé.

L'aller simple vers l'amour dont on ne s'intéresse pas du retour.

Leurs ébats ne s'arrêta que tard dans la soirée. Nus, ils se cherchaient les endroits les plus sensibles, les plus érogènes. Ils s'endormirent, repus de plaisirs partagés. Luc avait oublié sa vie dans l'ombre d'Internet. Les délices de la réalité existaient. Seul un rêve résiduel de la virtualité pouvait encore lui rappeler sa vie de solitude. Ce besoin qui avait fait partie de ses heures de délassements, n'effleurait plus ses envies. Marika avait comblé tout cela.

Quand Luc se réveilla, le soleil inondait déjà la pièce. Son premier réflexe fut de rechercher la caresse, de tâter l'autre moitié du lit.

La couche était encore chaude. Les plis du drap reflétaient encore les retombées de leur soirée, mais la place était désespérément vide. Marika lui manquait déjà.

L'amour avait rempli quelques interstices vides de sa vie. Il se sentait vouloir vivre d'autres épisodes au grand air. Une vie qui lui avait échappé jusqu'ici et il avait envie de tourner la page précédente définitivement.

Il sentit le fumet du café en provenance de la pièce voisine, mais aucun autre bruit ne s'en échappait.

Après quelques étirements, Luc se sentait plus fort que jamais. Le soleil perçait les rideaux.

Sorti du lit, il se dirigea vers la cuisine en suivant le fumet du café. Le percolateur était branché et tenait le café au chaud. Pas de Marika à l'horizon.

C'est alors qu'il vit une enveloppe sur la table avec ces mots « Cher Luc ».

L'inquiétude lui glaça le sang.

Pourquoi avait-elle dû passer par l'intermédiaire d'une lettre plutôt que de lui dire en face?

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06/07/2011

15-Une bombe à fragmentations

"La guerre, c'est la guerre des hommes. La paix, c'est la guerre des idées", Victor Hugo dans "Fragments"

0.jpgLuc ouvrit l'enveloppe. Elle n'était pas scellée.

Une longue lettre en sortit et Luc lut, jusqu'à plus soif.

« Cher Luc,

Hier, nous avons tous deux vécu une journée exceptionnelle. Je n'ai pas eu beaucoup d'occasions d'en vivre de pareilles, pas eu beaucoup d'amants comme toi dans ma vie.

Je crois que mon intuition féminine me permet de dire que cela a été de même pour toi.

Je t'ai raconté une partie de ma vie, mais j'ai laissé dans l'ombre la dernière partie de mon histoire.

Cette partie-là n'est pas très reluisante.

Tu vas peut-être me haïr à la suite de ce que je vais t'apprendre, mais je crois que notre nouvel amour ne mérite pas de mensonges.

Avant de sortir et de reprendre mon boulot temporaire à la taverne, je me suis senti obligée de te révéler la suite.

Contrairement à ce que tu as pu croire, ce n'est pas un hasard si je suis arrivé à Peille.

J'étais en service commandé. Mon histoire a donc fini par une chasse à l'homme. L'homme, c'était toi. Peu glorieux, cet épisode de ma vie, pendant lequel je me suis obligé d'obéir au doigt et l’œil, piégée, sans plus pouvoir me poser trop de questions. Tu sais, on commence par presque rien. Puis on se sent pris dans la tornade des gains faciles, on saute à l'étape suivante sans s'en rendre compte. Comme pour une drogue, c'est seulement une volonté de sortir au plus vite d'une misère non voulue. On joue alors à la pute. J'ai aussi quitté mes parents en Roumanie pour aller vers la terre promise, vers l'ouest, ce Far West dont on y dit que tout est possible si l'on en croit la publicité qui nous arrivait sur nos télévisions d'un autre âge.

Ce que cette pub ne disait pas, c'est que même avec un diplôme en poche, on n'atteint pas l'eldorado rêvé. De guerre lasse, j'ai postulé via Internet et une occasion, une proposition alléchante m'est arrivée. Tout comme toi, probablement. Banale et alléchante.

Cela semblait plein d'avantages. Inoffensive. Bien payée et pour pas grand chose. De la surveillance était le job. Gardien d'une maison ou d'une personne, rien de plus. Un rapport hebdomadaire qui relatait les faits. Rien de plus. Et cela a marché jusqu'au moment où j'ai demandé une augmentation car j'avais besoin de plus d'argent pour ma fille. Encore quelque chose que je ne t'ai pas dite. J'ai une fille dont le père a pris la clé des champs et qui vit toujours en Roumanie. Elle suit des cours.

Là, pour l'augmentation, ils étaient d'accord, mais il fallait mériter cette « augmentation ». L'étape suivante fut en dents de scie, mais avec des crans et beaucoup d'arêtes à se planter dans la gorge. De plus en plus durs et assérée, cette scie.

L'organisation, elle, ne se mouillait pas. Elle ne signe jamais ses forfaits. Moi, je devais m'exécuter et passer à des actes de plus en plus répréhensibles comme une zombie.

Cette Karin dont tu m'as parlé, est probablement arrivée au stade du meurtre avant moi.

Je suis seulement sur la marche précédente sur l'échelle des actes délictueux avec une petite avance à l'allumage sur toi.

Les meurtres font partie des attributions.

Mais, revenons à nous.

J'étais donc chargée de ta surveillance et j'avais déjà envoyé deux rapports sur celle-ci.

Si les relations se gâtaient avec toi et nos employeurs, je suis certaine que je recevrais un ordre de t'éliminer ou quelques autres procédés du même acabit. L'aurais-je fait si je ne t'avais pas connu vraiment? Je l'ignore. Mes commanditaires, eux, doivent penser que j'aurais pu comme une mercenaire. C'est fou comme on devient docile quand on est exigeant de la vie et que celle-ci n'est pas à la hauteur des ambitions. Cela devient vite de l'esclavagisme volontaire après le premier faux pas.

Pour leur malheur, je suis tombée amoureuse de toi.

Je ne sais si tu me pardonneras de t'avoir trompé lors de notre première rencontre.

La place que j'ai prise à la taverne, était une couverture temporaire.

Ton déménagement, ta vie qui a progressivement changé dans plus de luxe, j'en ai fais le rapport.

De ta garde-à-vue, je ne l'ai pas fait, heureusement.

Voilà, tu sais tout ce que je voulais te dire avant de partir ce matin.

Ce que je sais, aujourd'hui, c'est que je t'aime.

Marika. »

Luc n'en revenait pas. Il avait reçu un uppercut dans l'estomac. Ainsi, il avait risqué sa vie sans s'en rendre compte. La mission de Marika se limitait en une surveillance étroite de sa personne et à son élimination au cas où Luc aurait pris la tangente.

Il s’habillât lentement, pensif. Tous ses gestes étaient devenus automatiques.

Instinctivement, il enfila les tartines dans le grille-pain qui se trouvait sur la table et bu le café, en attendant, qu'elles prennent une allure dorée. Toutes ses idées restaient figées. Le déjeuner n'avait, pour lui, pas plus de goût que du papier mâché.

Il quitta l'appartement et se mit à déambuler dans les ruelles du village.

Physiquement, il butait sur les pierres sur son chemin. Intellectuellement, sur certains points d'un nouveau plan qui s'échafaudait dans sa tête.

Si Marika ne continuait pas à remplir son rapport sur lui et sur ce qu'elle avait découvert, c'était elle qui entrait sur la liste noire des personnes à éliminer. Dans ce milieu, on est vite dans la ligne de mire d'une balle perdue. Le statu quo n'était plus permis ni pour l'un, ni pour l'autre. Lui pardonner n'était pas le problème. Il connaissait les affres de la vie sans le sous, pour l'avoir vécu et comprendre par quel extrémité, on cherche à s'en sortir.

Il revint à son appartement, rassembla ses affaires dans les paquets vides qui traînaient encore, non remisées. L'argent qu'il avait pompé, une dernière fois, s'étalait encore sur la table. Cumulé avec les résidus des émoluments précédents, cela représentait une somme suffisante pour recommencer une nouvelle vie.

Luc n'y avait pas encore pensé jusqu'ici mais cette fois, son idée emplissait totalement son esprit. Il fallait partir, mais, plus seul. Il fallait aussi téléphoner à son père. Renouer avec lui. Il y avait souvent pensé sans oser lui raconter sa déchéance, la perte de son emploi. Son smartphone allait lui servir une première fois. D'une voix cassée, enrouée, il entama la conversation.

- Papa, ici, c'est Luc. Je dois m'excuser du fait que je n'ai plus donner de mes nouvelles.

Il lui raconta les dernières nouvelles, la rencontre avec une jeune fille sans aller dans trop de détails et finit par lui demander s'il pouvait venir lui présenter son élue.

Les événements se déroulèrent mieux que prévu. Son père l'attendait avec impatience. Luc n'avait plus qu'à s'informer des horaires des trains. Il lui dit qu'il retéléphonerait très vite et le quitta.

Il laissa le tout rassemblé en paquets et se dirigea vers la taverne.

Marika était en train de nettoyer les tables quand il pénétra dans la taverne. Marcel était absent. Pas d'autres consommateurs à cette heure matinale.

Dès qu'elle le vit, elle lui sauta au cou.

-Je suis si heureuse que tu aies compris que désormais, je ne pouvais plus être un danger pour toi. Plus rien n'est comme avant. L'argent, je m'en fous, dit-elle, pleine d'excitation..

Après le baiser, Luc lui mit un doigt sur la bouche pour lui donner le temps de lui faire redescendre de ce paradis fictif.

-Comme tu dis, plus rien n'est comme avant. Il nous faudra fuir avant que nos employeurs ne se rendent compte que nous les avons trahis.

-J'ai pensé à cela. As-tu des idées d'où nous pourrions aller ?

-J'ai une somme assez rondelette, un faux passeport, pas encore utilisé. Que dirais-tu de m'accompagner en Italie? Je suis italien d'origine, je te rappelle. De la région de Venise, plus précisément. J'ai téléphoné à mon père. Il est prêt à nous recevoir. Je ne t'ai pas dit que si j'étais journaliste de formation, mon rêve serait d'ouvrir un petit restaurant pour touristes. Le patelin de ma jeunesse s'était fait une spécialité du tourisme. J'ai quelques dons en cuisine. Quand je vivais avec quelques euros en poche, je m'étais fait un challenge de préparer de bons petits plats pas chers pour les copains et la famille. J'ai téléphoné à mon père. Il attend la confirmation de notre arrivée, si tu es d'accord. Peut-être aura-t-il de bons filons pour nous caser. Il a toujours désiré que je me range, que je me marie pour avoir, un jour, de petits enfants. Les bambini des Italiens restent une raison de vivre. Si cela ne marchait pas, je peux toujours postuler pour un poste de journaliste en freelance pour un journal local. Qu'en penses-tu ? Veux-tu m'accompagner?

Marika, toujours dans ses bras, buvait ses paroles. Il avait digéré tout cela sans interrompre mais elle devait y mettre de l'ordre dans le temps. Sa pensée calait. Elle savait que tout doucement, il fallait qu'elle lâche prise. Elle était déjà allé trop loin dans les étapes d'agent secret. Luc avait raison. Sa position était devenue problématique. Elle risquait d'être brûlée très vite si elle délivrait des messages mensongés ou incomplets. Une autre mission, dans ces conditions, il ne fallait pas y songer.

Luc continua à la suite de l'absence de réponse de Marika par dire:

-Je t'ai dit que la police française possède l'adresse et le mot de passe que j'utilisais pour communiquer avec nos employeurs. Ils vont certainement prendre ma relève. S'ils ne changent pas le mot de passe, je pourrai toujours jeter un coup d’œil sur le suivi de l'affaire. Ils n'ont plus besoin de moi que dans de rares cas, d'une confrontation physique. Et encore... Il est toujours possible de trouver un sosie chez eux pour me représenter.

Luc semblait essoufflé, tant il avait d'arguments à donner en même temps. Son imagination éclatait. Les mots qui sortaient de sa bouche, ne suivaient pas le rythme de sa pensée et de ce qu'il voulait dire. On aurait dit une bombe à fragmentations dont les fragments déviaient dans tous les sens de leur trajectoire.

Et Marika qui restait muette...

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