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14/09/2011

05-Le repos du guerrier virtuel

"Le sommeil est comme un second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allés dormir.", Marcel Proust dans Sodome et Gomorrhe

2.jpgLe soir, l'avion avait atterri à Nice.

Le temps était toujours gris. Il venait d'un pays plus froid et là, il y avait eu du soleil. Il retrouvait un pays dit "chaud" sous la grisaille. Il n'y avait vraiment plus de saisons, se disait Luc en frissonnant.

Dans l'avion, il avait réfléchi aux événements des dernières heures. Lui, non plus, n'avait pas tout compris.

La mort de ce Williamson lui laissait un arrière goût. Pas d'émotion dans ce goût. Seulement de la surprise et un peu de "manque à gagner" qui camouflait un échec personnel.  Ses patrons n'y avait prêté aucune attention particulière, aucune allusion et cela éveillait des soupçons et son esprit d'investigation du journaliste toujours en éveil. Un coup de théâtre, par cette élimination, n'arrive jamais seul. Son travail était inachevé et on l'applaudissait?   

Pour rentré chez lu, il avait téléphoné au même copain qu'au départ, mais celui-ci n'avait pas pu le reconduire jusque chez lui.
Le train, l'autobus ou le taxi restaient les seuls moyens de locomotion, à part l'hélicoptère, pour retourner chez lui. Il emprunta les trois.

Tard dans la soirée, il atteignit Peille. L'obscurité était presque totale. Sous cette latitude, le crépuscule tombe plus vite qu'à Bruxelles. Il traversa une zone de nuages qui s'accrochaient sur la montagne. Ce qui faisait vraiment frissonner l'échine.

Plus on montait vers Peille, plus on comptait de belles villas rurales qui regardaient de toute leur hauteur vers la belle vallée à leurs pieds. Les fermes avaient souvent été converties en secondes résidences. Cela avaient fait monter les prix des habitations. Son deux pièces, lui, ne permettait que la vue sur un mur, une ruelle bien fermée. Ce statut lui permettait de garder un prix abordable pour la location.

La maison à appartements qu'il occupait, faisait penser à un kot d'étudiants. L'université la plus proche était, à moins de 20 kms, à vol d'oiseaux, donc ce n'était pas sous cet angle qu'il fallait le prendre. De plus, un oiseau allait en ligne droite tandis que les humains à deux pattes ou montés sur roues, n'avaient que l'unique et longue route sinueuse pour y arriver. La couleur de la façade, si elle avait existé un jour, méritait une grosse couche de restauration après un nettoyage au karcher. Il est vrai que, sans entretien, dans un pays de soleil, le temps remplissait, plus vite, son œuvre de vieillissement et oublier les couleurs.

Les visites du propriétaire pour ses retards de payement du loyer, c'était, désormais, de l'histoire ancienne.

Une montée quatre à quatre, au 2ème étage et Luc se retrouva chez lui.

Son deux pièces, n'était qu'une grande place avec une superficie globale d'à peine 20 m2. Une kitchenette intégrée dans le living. Ce qui faisait office de chambre à coucher, était un lit caché derrière un divan récupéré chez un copain qui avait quitté la région.
Une installation HiFi, d'un autre temps. Vu la place qu'elle monopolisait, elle faisait office de secrétaire avec son rabat pour les platines 33 tours, de bureau et de "pose PC". Au mur, pour toutes décorations, de vieilles affiches  défraîchies, écornées sous leurs punaises de fixation.
Un réchaud à buta-gaz pour préparer les plats dont il avait le secret mais qui n'aurait pas fait le bonheur des restaurateurs. Un autre fauteuil qui visiblement, avait déjà longtemps vécu, si pas survécu dans les aléas d'une vie de fauteuil. L'inventaire est ainsi fait. 

Défaire la petite valise fut vite fait. Manger ce qu'il restait dans le frigo, ensuite. Ce fut un œuf sur le plat avant de se mettre en ligne pour envoyer les dernières nouvelles. Voilà, tout ce qu'il se permettait encore comme occupation avant de s'affaler et de piquer un somme. Les rêves permettent  toujours de prendre du champ.

Le lendemain, Luc se réveilla tard dans la matinée. Dès son réveil, il brancha son ordinateur pour consulter les arrivées de messages. Plusieurs bips se succédèrent en cascades. Sa boîte aux lettres électroniques en avaient emmagasiné quelques uns.

Des spams en faisaient partie comme d'habitude, mais cela ne l'inquiétait pas. Le 5ème message attira bien plus son regard. C'était la réponse à son envoi mettant au courant de ses travaux à Bruxelles.

« Cher Monsieur,
Nous vous remercions pour nous avoir averti de votre action. Nous avons pu apprécier celle-ci.
Vous avez pu trouver une stratégie en très peu de temps.
Poursuivez votre travail de sape, cette semaine. Nous vous ferons parvenir quelques informations dans un prochain courrier. Parfaitement exactes, elles pourront appuyer vos interventions sur Internet.
Le plus important reste que l'on vous croit.
Veuillez agréez... »

Luc relut une nouvelle fois ce court message. Vraiment pas très clair et un fameux goût de trop peu. "Que l'on me croit", bizarre, comme conclusion...

Il prépara un nouvel article en changeant son style d'écriture pour empêcher d'établir un lien avec le précédent. Un nouveau pseudo? Pourquoi pas "Libellule bleue"?
Il ne se décidait pas, tout de suite, à l'envoyer. Il se devait de réfléchir un peu plus.

Il décida de sortir de son "bocal" pour se promener.

Le beau temps était revenu comme c'est souvent le cas après une nuit pluvieuse.
Il faut dire qu'au cours du mois de septembre, le soleil avait chauffé le village de manière anomale en dépassant les moyennes de saison habituelles. Le changement climatique n'était pas sa tasse de thé, mais il se doutait qu'il devait y trouver un lien. Luc s'en foutait, il n'avait pas le temps de l'apprécier. Il n'aimait pas trop la chaleur.

Avec des jumelles et le temps clair, on pouvait certainement apercevoir la côte méditerranéenne. L'humidité avait disparu. La pluie avait nettoyé l'atmosphère.

Son regard restait tourné vers l'intérieur.

En mémoire, il ajoutait quelques renseignements qui n'étaient pas présents dans l'article pour apporter encore plus de suspense pour exciter tous les lecteurs. On n'attire pas les mouches avec du vinaigre, ni avec des violons, mais avec le sublime du poivre vert.

Après une heure de vue intérieure, le texte stabilisé dans un petit carnet, il décida que pour deuxième approche, il en avait assez.

Il remonta, calmement, rebroussa son chemin vers son appartement de "fortune".

C'est alors, qu'une affiche attira son regard: "Appartement à louer".

En autre temps, elle lui serait passée inaperçue, avec un montant de location, inabordable. L'appartement était cette fois à sa portée. L'argent qu'il avait en poche lui brûlait. Une rapide calcul, une avance, deux loyers à payer qui cachaient, certainement, une augmentation. Mais peu importe, on pouvait peut-être discuter le prix. Beaucoup plus spacieux, il n'arrivait pas en compétition avec son antre qu'il savait être dans un piteux état. La façade jaunie où il logeait avait, tout à coup, pris des allures d'invivable.

Il s'y rendit de ce pas. Tout correspondait à ce qu'il espérait. Il régla les avances de loyers et repartit, rapidement, joyeux sans plus s'arrêter et remonta ses deux étages avec des idées nouvelles d'installation.

Toutes ses déconvenues étaient oubliées. Il était, sans s'en rendre compte, monté sur la marche suivante de la dépendance.

Rentré, il ne prêta pas attention aux nouveaux messages parvenus pendant son absence. Il compléta le brouillon et envoya sur la Toile.

L'araignée, c'était lui, et elle savait que des mouches en quête des mauvaises odeurs allaient arriver.

La semaine suivante, le mal était confirmé. La suspicion avait fait son œuvre. Points d'interrogation, plutôt que points d'exclamation.

Les heures des faits ne correspondaient pas vraiment, mais des témoins avait pu voir le Williamson avec la jeune femme. Luc avait vu la môme au bras de cet homme. Il était loin d'être le seul. Les soupçons allaient se tourner vers elle, pensait-il. Il avait associé les événements à son avantage dans ce qu'il avait écrit. Un viol, une dispute qui avait mal tourné, c'est tellement courant. 

Son intervention devait apporter de l'eau au moulin à l'enquête qui devait se dérouler à Bruxelles.

Williamson devait avoir une légion d'ennemis dans l'ombre. L'affaire excitera les médias pendant un temps et entretiendra une mise en avant de pages de différents blogs et forums. Les points d'interrogation ne pouvaient pourtant durer. Quelques jours plus tard, le soufflé serait retombé.

En définitive, Luc se disait qu'il méritait vraiment l'augmentation de la rétribution de ses employeurs pour ses "bons offices".

Ce qu'essayait Luc, en pensant ainsi, c'était de se rassurer.

Contacté par la propriétaire de l'appartement qu'il convoitait, il devait emménager dans son nouvel appartement. Le début de la semaine fut complètement réservé à ce but. 

Sur la Toile, l'affaire ne s'éteignit pas aussi rapidement. Effet retard en cascades, dont les remous se terminaient par des vaguelettes. Des articles sortaient toujours et ravivaient la pub du site et sa contre pub.

Les uns allaient dans le sens du complot qui avait éliminé Williamson. Réveiller les consommateurs sur ce qu'ils mangeaient, génère des passions et des vocations. La suspicion s'entretenait toute seule. Luc n'avait qu'apporté l'huile à la combustion.

Dans la foulée, Luc, en nouveau mage d l'information, se creusait une niche en attente.

L'araignée ne tue pas tout de suite les mouches qui tombe dans sa toile.

S'il excellait dans les réparties verbales ou scripturales, il était bien loin d'avoir des connaissances techniques. Internet était son outil mais il n'en avait jamais cherché les arcanes et les principes de base. De la nétiquette, il en avait entendu parlé, mais ce n'était pas son problème. Il avait lu que l'on pouvait toujours remonter jusqu'à lui par l'intermédiaire de son IP. Il fallait pourtant rester transparent tout en étant apparent dans les indices de lecture du moteur de recherche Google.

Cette lacune de connaissances, il se devait de la combler. Il se mit en quête d'un cours privé accéléré dans la technique du web. Il ne pouvait pas résider trop loin de son domicile.

Une recherche et il trouva ce qu'il cherchait. Trois séances d'une heure chacune, sans se déplacer, par Internet. Le cours commençait le weekend. Il s'y inscrivit.

Réunir une liste de questions précises. Pas question de devenir un expert informatique. Pas d'examen de fin d'étude, pas de diplôme. Seulement apprendre à connaître le moyen de ne pas aller trop loin et, ainsi, se faire repérer.

Pour l'attentat du WTC, les terroristes avaient appris à décoller, à voler avec précision mais pas à atterrir.

Le mail annoncé par ses employeurs, arriva le lundi matin.

Il lui proposait de partir à Paris pour s'informer de ce qui se passait dans la blogosphère.

Quelques sites citoyens étaient en perte de vitesse. Certains essayaient de fusionner entre eux, alors que leur culture de base était en opposition dans la majorité du temps. D'autres lâchaient la bride et jetaient l'éponge.

Le dernier annonçait: "En 2006, Reporters sans frontières ouvrait sa plate-forme RSFBLOG et offrait alors la possibilité aux internautes de créer gratuitement leur blog. En quatre ans, 1200 blogs ont été créés, 29 079 billets ont été publiés, 9 826 commentaires ont été échangés. Reporters sans frontières se félicite d'avoir pu offrir pendant ces quatre années un outil d'expression et de débat en ligne. Malheureusement, nous n'avons plus aujourd'hui les ressources en interne pour assurer le bon fonctionnement de cette plate-forme. Nous nous voyons donc contraints de fermer RSFBLOG".

Il s'agissait de voir quels étaient les problèmes qui se cachaient derrière ces fuites successives.

Problèmes internes, de cashflow, de publicitaires qui retiraient leurs billes de l'aventure citoyenne. Les sites qui avaient perdu leur âme pour se retourner un peu trop vers la propagande ou la publicité, déplaisaient.

Souvent, derrière des articles anodins, il fallait bien le constater, se déroulait des pugilats qui attiraient une minorité d'assidus et écartaient la majorité de lecteurs qui n'y trouvaient plus la fraîcheur. Les médias officiels gardaient ainsi leur audience.

Les manières subversives, mal construites, trop répétitives sans originalité, pouvaient attirer les badauds mais repoussaient les amateurs de nouveauté.

Luc avait bien constaté une certaine usure qui s'opérait insidieusement derrière les textes devenus trop semblables. L'usure était la même que pour les médias officiels: "trop d'informations tuaient l'information". Chez ces journalistes "en herbe", on retrouvait des articles qui étaient de moins en moins vérifiés ou pire, n'avaient plus aucun sens formel.

En plus de la crise, les fréquentations qui tombaient, n'engageaient pas les publicitaires vers des dépenses non justifiées et, donc, pas assez rentables.

Le monde du gratuit était égratigné par toutes sortes de crises. Cela allait jusqu'à l'attaque de front avec des commentaires qui n'ajoutaient rien aux articles. Les trolls étaient parfois très virulents. La médiation se perdait en coup de censure comme des coups dans l'eau.

Peut-être y avait-il un moyen de se racheter à bon compte, se disait, Luc.

Il pensera à son voyage à Paris, dès le milieu de la semaine.

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Pour l'attentat du WTC, les terroristes avaient appris à décoller, à voler avec précision mais pas à atterrir.

Bon. J'ose espérer que le protagoniste, Luc, saura comment atterrir. Ce fut un jour plutôt calme aujourd'hui. Relocalisation et petit aménagement dans un nouvel appart. Qu'en sera-t-il une fois rendu à Paris. Et ces abandons systématiques de la blogosphère sont déjà une intrigue en eux-mêmes. Vivement la suite.

Écrit par : Pierre R. Chantelois | 21/07/2011

Cette semaine est comme une pause.
Luc s'installe dans son confort.
Il commence à croire.
La semaine prochaine commence un parallèle.

Écrit par : L'enfoiré | 21/07/2011

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