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17/08/2011

09-Lundi, jour de la paie

"Moi, fonctionnaire de la vie, je touche mon salaire et de jour et de nuit ; l'heure me paie, les années me ruinent et déjà me remercient.", Jacques Prévert

0.jpgQuelques jours avant, Luc avait décidé d'écourter son voyage à Paris. 

Déçu, il avait repris l'avion pour Nice et avait regagné Peille dans la soirée avec le concours de son copain-chauffeur à partir de Nice.

Le weekend n'avait pas été prolifique. Il avait le vague à l'âme. Il était loin de se douter de ce qui se tramait ailleurs. S'il l'avait su il ne serait pas resté longtemps dans les parages de Peille. Il s'y promena toute un partie de la journée du dimanche, pensif.

Ce ne fut pas un lundi habituel comme il l'espérait. Un jour de la récompense, oui. Le énième du genre avait ajouté le trouble dans l'esprit de Luc.

Lors de ses généreuses rémunérations, il pouvait s'offrir une nuit de relâche pendant laquelle il se fendait la poire à grandes doses de whisky.

Lundi, jour de relâche, qui comme pour les autres, cela pouvait être le vendredi, le samedi ou le dimanche. Lui, c'était chaque lundi. Le soir arriva.

Le soir du lundi n'était pas, vraiment, des vacances. Après les derniers événements, ces meurtres inexpliqués, c'était devenu une soirée plus stressante. Normalement, il dessinait un véritable plan d'attaque original, une sorte de "war game" pour meubler la semaine qui arrivait.

Internet était devenu sa planche de salut. Tapi dans l'ombre, la toile d'araignée, derrière laquelle il se cachait, s'était refermé sur lui et elle cachait des marionnettistes. Cette fois, il ne jouait plus. Le travail commençait à lui peser. Son jeu, son passe-temps n'en était plus un.

Ses employeurs inconnus avaient placé Luc dans leurs propres filets. Grassement payé, bien sûr, mais une partie de sa liberté avait disparu, même s'il ne ressentait que de vagues soupçons et pas encore les retombées de ses soupçons.

Il alla s'installer au fond de la salle du café du village. Un coin lui était dédié, à l'arrière du bar et il avait pris l'habitude de "travailler" l'avenir avec une certaine jubilation.

Peu de monde dans le bar, ce soir-là. A peine, une personne de l'autre côté de la pièce et elle s'apprêtait de déguerpir.

Luc s'attendait à voir le patron sortir du bar. Ce fut une serveuse qu'il n'avait jamais vu qui vient à sa rencontre pour prendre la commande. La trentaine, pas vraiment un canon de beauté, seulement jolie avec des cheveux blonds et un sourire à faire pâlir d'envie.

- Tiens, Marcel n'est pas là?, dit Luc.

- Non, je le remplace. Il est malade.

Son accent indiquait qu'elle n'était pas d'expression française à l'origine, mais son français était plus qu'exact.

- Mais, j'y gagne au change. Comment vous appelez-vous? Je suis l'habitué du lundi soir, dit Luc d'un air enjoué.

- Malika, fit-elle avec un nouveau sourire plus enjôleur que le premier.

- Malika, quel beau prénom. Ce n'est pas en France qu'on le trouverait facilement.

- Je suis roumaine, de Bucarest où j'ai fait mes études et ai étudié le français.

Ses yeux verts pétillaient. Son sourire avait disparu. Apparemment, son sourire n'était pas réservé à ses souvenirs de jeunesse. Luc n'y prit garde. Il était en période de crise de doutes et il fallait les éclaircir.

Installé, le regard vide, fixé au plafond, un verre de whisky à ses côtés, Luc se mit à compulser une série de journaux, qui parlaient des "affaires". Ces patrons venaient de se faire assassiner, si l'on en croit les journalistes, même si la police y mettait encore un point d'interrogation. Pourquoi avaient-ils été supprimés? Ses sources d'informations mixées avec ce qu'il avait lu dans la journée sur le net, ne permettaient pas de le dire.  La droite ou la gauche ne se trouvaient pas derrière ce jeu de chat et de souris. C'était peut-être plus extrême encore.

Chaque article était survolé à grande vitesse. Dès que l'un d'entre eux avait une chance de donner une suite, Luc le cochait dans la marge « A suivre ». Il "compilait" les infos, mais avec du vent et beaucoup trop de points d'interrogation, celles-ci ne lui pas d'os à ronger.

Dans le virtuel, il n'y a rien d'innocent. Il sentait avoir été pris à l'improviste et cela suffisait.

Pas de paradis, pas de cyberparadis, non plus. Luc se sentait dépassé par ce flux. La cybercriminalité, il n'en faisait pas partie et ne voulait pas en être.   

Il nageait en plein brouillard dans une situation ambiguë, comme un agent qui devait assumer sa tâche et ne pouvait déplaire à ses employeurs. Pour couronner le tout, il ne connaissait rien de la stratégie globale de l'entreprise.

Avec son dernier pseudo, "Libellule Bleue", il était payé pour casser du forum libertaire. Ok. Le mot "Libertaire" ne s'associait pas toujours avec le mot «libre». Encore, Ok. Mais il se sentait pris dans un problème de plus en plus inextricable. Le rendez-vous manqué de Karin avait été son coup de Jarnac.

Lancer de fausses informations plausibles, il avait démontré qu'il savait le faire. Les infos les plus invraisemblables, la rumeur, plus elles étaient grosses, mieux cela passait chez la plupart des gogos qui végétaient sur le net. Saper les instincts trop moralisateurs, il se le réservait aussi pour des moments de jouissance. Sa stratégie était simple et complexe dans sa réalisation, à la fois. Une panoplie de pseudos, plus innocents les uns que les autres. En parallèle, parfois entre eux, il pouvait habilement se répondre à lui-même pour accentuer le suspense dans une conversation ou pour, au contraire, lancer une vindicte qui attire les mouches du coche. Il n'y a rien qui attire plus les mouches que les les odeurs fortes. Toutes les interventions étaient minutieusement cataloguées avec leur pseudo associé pour ne pas confondre ou être confondu par une de ses victimes.

Être caméléon comme lui, c'était faire partie d'un jeu d'échecs, avec lui à la place de l'ordinateur contre tous. Les parties se jouaient en roquant dès les premières minutes. Il se retrouvait planqué, au mieux. Les médias sociaux comme Facebook étaient une source intarissable d'informations sur ses interlocuteurs, sur leurs manières de réagir. Mais, il n'y lassait aucune trace personnelle.

Après, c'était jouer au bon pêcheur, au faux samaritain. A celui qui lance sa ligne plusieurs fois au dessus des flots et qui attend que la bonne prise saute hors de l'eau pour happer la mouche. Un fois ferré, il fallait fatiguer la "bête". Lui, laisser du mou, en lui parlant de choses dont il ne s'attendait pas pour lui faire perdre prise tout en le hameçonnant plus fort. Le faire perdre patience. Le fâcher. Le déstabiliser dans ses convictions. Lui donner l'impression qu'il avait regagné sa liberté et tirer, à nouveau, plus fort, sur le fil virtuel. Voilà les étapes de son art.

Si cela se gâtait, que la pêche tournait au détriment du pêcheur, il coupait le fil, se faisait oublier hors jeu de l'attaque de front trop explicite, dont il ne se trouvait plus à la hauteur. Le Pat valait mieux que le Mat. Toujours garder une porte de sortie plutôt que de s'empêtrer indéfiniment était sa règle d'or principale. La crédulité des ouailles, souvent, n'avait d'égal que leur persistance à vouloir s'enfoncer. A force de croire au Père Noël, il y en avait qui avaient gagné leurs galons avec de plus en plus d'étoiles. Les plus calibrés du côté QI étaient les moins à l'abri, chez Luc. Faire du buzz en troll. La plupart de ses interlocuteurs n'avaient pas encore compris son manège.

Mais on n'en était plus là. Le jeu avait changé. Il était passé à une vitesse supérieure. C'est lui qui avait été ferré et il se rendait compte qu'il jouait l'intermédiaire, si pas le bouc-émissaire d'une organisation dont il était devenu le jouet. 

Les techniques de base du "pas vu, pas pris" étaient plus délicates dans ce scénario. S'il était resté volatile, non identifiable dans l'ombre, mais il avait malgré tout, laissé des traces de son passage avec une fausse carte de journaliste. Il s'était un peu plus mouillé. Son visage restait inconnu, il l'espérait.

Une demi d'heure après s'être installé, plus personne dans la taverne.

Luc lança à la tenancière provisoire du bar:

-Marika, peux-tu réduire la puissance de ta musique? On ne s'entend plus réfléchir par ici.

Il l'avait tutoyé. Il s'en excusa.

- En Roumanie, il n'y avait pas de différence entre le "tu" et le "vous". Le "vous" n'existe pas. Donc, pas de problème.

Marika s'exécuta sans objections. Elle était, quelque part, contente de ne pas recommencer la soirée du weekend qui avait été assourdissante avec les jeunes qui faisaient la foire jusque tard dans la nuit avec quelques touristes égarés. Elle repéra dans le vieux juke-box quelques disques 45 tours en vinyle. Des crooners, parfait cela allait calmer l'ambiance. Un peu de nostalgie langoureuse pour plaire à son client principal, voilà la solution.

- Moi, c'est Luc. fit-il en lui tendant la main. Une autre bouteille. Viens t'asseoir et sers-t-en un verre sur mon compte. Je sens que je ne suis pas en forme ce soir.

Il cherchait de la compagnie pour lui faire perdre ce stress latent. Il cherchait de la compagnie pour lui faire perdre ce stress latent. Son caractère solitaire endurci s'était ainsi quelque peu écorné.

Elle se retrouva attablée, face à lui.

Alors, commença une séance de questions-réponses ou plutôt de monologues entrecoupés de questions.

Luc commença par lui.

D'origine italienne, Luc avait quitté son pays et sa famille suite à des différents avec son père, de plus en plus fermes. Sa mère, elle, n'était que la suiveuse de son mari comme c'est souvent le cas dans les petits villages italiens. Sa formation de journaliste, il se l'était fait un peu par hasard et à force d'opiniâtretés.

Il raconta tout jusqu'à ses derniers employeurs d'Internet, sans raconter les péripéties qui avaient menés aux meurtres. 

- Mais, tu sembles inquiet en me racontant cela. Qu'est-ce qui génère ce trouble?

Luc reconnaissait l'intuition féminine qui s'exprime avec franchise mêlé à une certaine innocence. Il se devait de lui raconter la suite.

-Lis-tu les journaux?

- Je lis beaucoup mais ce sont des romans français pour m'exercer avec ta belle langue. J'aime les mots français et leur romantisme. N'as-tu pas remarqué? 

Luc sourit. C'est un peu ce qui lui manquait. Un peu de romantisme. Et c'est une autre âme seule qui allait lui compléter le tableau.

- Tu es perspicace. Oui, j'ai des soupçons. Ces nouveaux patrons, j'en ignore tout. Ils payent bien. Ils me récompensent même quand le travail que je fournis n'est pas complètement achevé. Quand je prends une initiative, ce qui est permis par le contrat qui nous lie, je reçois des menaces à peine voilées. Je ne t'ai pas tout dit. A chaque mission, j'ai laissé des cadavres derrière moi, alors que je peux te le jurer, je n'y suis pour rien.

Marika semblait préparer une réponse. Mais elle ne fit que le penser pour ne pas ajouter une couche à son désarrois. Elle n'avais jamais travaillé pour rien et n'avait jamais été rémunérée pour un travail inachevé.

- Il ne faut pas t'inquiéter. Tu n'as rien fait, tu me dis. La justice en France n'a rien à voir avec celle de mon pays à une certaine époque.

Elle décida de raconter son histoire pour dissiper la tension.

- J'ai connu la période Ceaucescu encore jeune. Mes parents étaient des intellectuels qui s'opposaient à son régime. Ils ont dû se cacher de nombreuses années. La peur a fait partie de ma jeunesse. Quand le régime est tombé après la révolution de 89, le mode occidental s'est installé de force et les choses ne sont pas allés en mieux. Les gens n'étaient pas prêts de passer du socialisme au capitalisme dans un temps record. La misère est restée, surtout dans les campagnes. Le nouveau régime a été, pour certains,  pire que le précédent. J'ai choisi de m'y plonger complètement plutôt que de végéter entre deux eaux. Je me suis expatriée en France puisque ma connaissance de la langue était la meilleure.

Elle raconta son installation et beaucoup d'autres choses. Cette soirée-là, il en avait appris plus sur Marika qu'elle de lui. 

Luc n'avait jamais eu beaucoup d'amis. Il s'était senti rejeté par son père et en avait tiré des conclusions de méfiance très générales. Son ancien travail au journal ne lui avait pas apporté plus d'assurance. Chaque journaliste travaillait seul. Ils se réunissaient en fin de journée devant le rédacteur en chef pour décider des articles à publier.   

Bien que leurs destinées étaient totalement différentes, Marika avait atterri derrière ce bar après beaucoup de vicissitudes et quelques similitudes psychologiques. Les diplômes roumains n'avaient pas le même poids partout et un nom comme le sien fermait quelques portes.

Luc avait besoin d'un confident ou d'une confidente. Elle lui apportait cette aide providentielle. Il avait besoin de quelqu'un sur qui, il pourrait compter au besoin, une nouvelle amie d'infortune.

Il s'était déchargé de quelques histoires personnelles et s'était chargé des siennes, toutes aussi lourdes dans l'autre plateau de la balance. Il venait de découvrir que l'exclusion était plus commune qu'il ne le pensait. Leurs histoires se complétaient, se mariaient, parfois. 

Quand il fut temps de regagner son nouvel appartement, tard dans la nuit, il avait bu plus que d'habitude. Pour Marika, c'était l'heure de fermer la taverne et elle l'accompagna. Il titubait, mais il se sentait mieux avec l'air frais de la nuit. Elle lui tint le bras pour l'empêcher de tomber.

Quelque chose de plus fort s'était produit. Que l'on appelle ça une sorte d'attraction animale ou une suite à l'impression de connaître quelqu'un  sans avoir échangé les moindres pensées intimes.

Lucide, il se félicitait d'avoir changé d'appartement, si d'aventure elle voulait l'accompagner jusqu'au bout du chemin. Il y avait une douche. Un délice dont elle avait peut-être oublié les bienfaits. 

En arrivant à proximité de chez lui, il n'eut pas le temps de lui demander si elle voulait monter pour prendre un dernier verre, selon la formule consacrée. Elle lui mit un doigt sur la bouche et se mit sur la pointe des pieds pour lui donner un baiser. Il en fut surpris et comblé à la fois. 

Il la quitta par un signe de la main et monta dans sa chambre. Heureux, tout à coup.

Il eut juste le temps d'enlever ses chaussures avant de s'affaler sur son lit. Il s'endormit comme une masse. Il aurait pu rêver d'elle, si la masse n'avait pas été aussi lourde.

Les exceptions finissent toujours par confirmer les règles.

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Pas de paradis, pas de cyberparadis... Il n'y a rien qui attire plus les mouches que les les odeurs fortes.


Bon. Notre ami Luc a trouvé une âme sœur. Une épaule sympathique. Mais je suis surpris de la rapidité de ses confessions à une inconnue... quelles seront les conséquences de ce petit écart à la légendaire méfiance des espions, qu'ils soient du monde réel ou du monde cybernétique? Hum... à venir

Écrit par : Pierre R. Chantelois | 18/08/2011

Pierre,
Il faut mettre Luc dans le contexte. Il est désorienté. Il a bu un peu plus que d'habitude.
Elle est étrangère, gentille. Elle a l'amabilité de ne pas l'enfoncer et lui dire quelques vérités embarrassantes.
L'absence de clients, d'oreilles indiscrètes ont permis cet échange de confidences.
Désormais, Luc a une alliée. Elle va peut-être lui servir.
Et qui sait... c'est une femme. Une femme est toujours le repos du guerrier.
Encore faut-il qu'elle le veule
Je n'en dit pas plus. Évidemment. :-)

Écrit par : L'enfoiré | 18/08/2011

Oui oui c'est bien vrai. Le pauvre homme qui semble que tout lui tombe sur la tête a toutes les raisons du monde d'être désorienté. Je reviens à ma lecture. Merci

Écrit par : Pierre R. Chantelois | 26/08/2011

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