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12/10/2011

01-Une invitation particulière

"Il faut se garder de trois fautes : parler sans y être invité, ce qui est impertinence ; ne pas parler quand on y est invité, ce qui est de la dissimulation ; parler sans observer les réactions de l'autre, ce qui est de l'aveuglement.", Confucius

1.jpgTout avait commencé trois mois plus tôt.

Avant cela, Luc Orisini avait été journaliste dans un petit journal local du Midi de la France. Il s'occupait de tout ce qui avait un lien direct avec Internet.

Jeune escogriffe, de 27 ans, il était resté, mentalement, à l'âge de l'adolescence.  En désaccord progressif avec son rédacteur en chef, il avait été viré. Et, dans le fond, pour être honnête, il briguait la place de son égérie et il n'était pas prêt de lui faire de cadeaux. Sa pratique du journalisme lié à Internet lui permettait d'espérer une augmentation de salaire mais de là à espérer une élévation dans la hiérarchie, il manquait quelques points. Pour son malheur, il avait seulement fait les frais de la bulle informatique avec effet retard. La rationalisation voulue ne permettait plus le prix de la duplicité des idées. Quant à ces contestations, cela lui faisait une belle jambe vis-à-vis de son chef hiérarchique.

A la suite d'une altercation, il avait demandé sa mutation. Elle lui avait été refusée. Dès lors, il ne fit plus longtemps long feu au journal. Difficile à dire, si c'est le journal ou lui-même qui avait mis fin au contrat qui les liait. Il se sentait être arrivé à écrire des articles trop dirigés, trop contrôlés qui ne lui donnaient plus, à son goût, le sens de la découverte. Pour résumer, avec son imagination débordante, il n'acceptait plus les contraintes.

Il s'était retrouvé ensuite au chômage. Cela faisait déjà quelques trois mois que cette situation l'entravait.

Il gardait toujours une valeur marchande, mais elle était trop spécialisée. La politique, le sport ne l'intéressaient pas assez pour l'orienter vers d'autres horizons du journalisme en général.

Pas toujours affable avec tout le monde, il faut bien le dire. Il était irascible et devenait carrément colérique dès que selon lui, les choses n'allaient pas dans le sens qu'il pensait, quelles devaient aller. Son travail de recherche l'avait écarté des autres, l'avait aussi rendu quelque peu asocial pour participer dans le noyaux d'une équipe. Pas méchant, seulement trop aguerri lors des rencontres virtuelles, souvent plus dures que dans le réel.

Son job l'avait trop plombé sur le web. Il y passait son temps de jour, professionnellement et de nuit, par addiction, comme un drogués de médicaments. Quatre heures de sommeil lui suffisait.

Au bureau, personne ne connaissait son emploi du temps nocturne.

Du côté sentimental, il avait bien eu quelques aventures féminines, mais elles restèrent toujours sans lendemain. La dernière s'était achevée dès qu'il avait perdu son emploi. Cette perte n'avait été que le catalyseur à sa séparation. La raison plus intime était, probablement, les disputes au sujet du trop peu de temps consacré pour occuper les loisirs de sa compagne par rapport à celui, accordé à son PC. En réponse à tous ceux qui lui montrait son erreur, il répondait: "dormir est du temps perdu". Vers 2 ou 3 heures du matin, il s'affalait de sommeil et c'était d'un sommeil sans failles. Il récupérait, ainsi, plus rapidement que d'autres qui, eux, se payaient leurs huit heures de sommeil. Que de crises avec sa compagne sur ce thème!

Depuis, seul, il avait quitté la ville pour le petit village dans les hautes terres du Midi méditerranéen, Peille, où le silence, la sérénité lui avaient apporté un réel plus. Habitation, moins chère, aussi, alors, qu'il ne bénéficiait plus que des allocations de chômage. Le reste de ses économies avait fondu comme neige au soleil, même si le mot "neige" était assez étrange par ici.

C'était aussi un retour aux sources. Né dans les environs, il gardait, pour le rappeler, un accent terrible du terroir.

Quelques fois, il avait bien postulé un nouveau job. Mais, trop exigeant, rien ne lui bottait. Il avait commencé à végéter, à se considérer inapte aux besoins du journalisme et à se sentir bien dans sa médiocrité.

Le pittoresque village de Peille était vraiment un nid d'aigle dans l'arrière pays. Au 12ème siècle, c'était une ville prestigieuse. Peille avait été le siège des Comtes de Provence, avec le surnom de "Consulat de Peille" et une juridiction qui s'étendait sur toute la région.

Aujourd'hui, c'était plus un village endormi, en pleine nature que les touristes visitaient en été et qui s'endormait pendant les autres mois, perdu dans les brumes froides de l'hiver. Des forêts à perte de vue, quelques cultures vivrières étagées en terrasse et des maisons greffées sur les pentes. Les habitants se cachaient du soleil, derrière les maisons, en haute saison, pour échapper à l'invasion des touristes ou pour se protéger des froidures de l'hiver.

Un enchevêtrement de ruelles étroites, auréolées d'arcades réunissaient les façades des maisons comme si elles avaient besoin de ce soutien, de crainte de s'effondrer. Une boulangerie, deux bistrots, une boucherie, une fontaine, une église et une mairie avec la poste constituaient les commerces, administrations de base. C'était à peu près tout ce qu'on pouvait y découvrir sur ces lieux historiques que des images d'époque rappelaient sur les murs. Un seul médecin de campagne dans une belle maison à quelques kilomètres pour tout secours. En cas d'accident, seul un hélicoptère du SAMU aurait pu secourir les habitants, tellement la route était sinueuse et trop lente pour y accéder dans un temps raisonnable.

Luc habitait, dans une petite ruelle étroite, un petit deux pièces, totalement défraîchi qui ne payait pas de mine de l'extérieur et sans vue vers le magnifique panorama sur la vallée et la mer. Autour de lui, il y avait un véritable capharnaüm de pièces électroniques et de piles de disques laser qui se mixaient dans un environnement de casseroles et d'appareils de cuisine.

Dans le village, beaucoup de vieux. Quelques jeunes, souvent artistes, qui y avaient élu domicile pour capter les paysages sur leurs toiles et échapper aux troubles stressants des grandes villes de la côte.

Les contacts entre générations se passaient dans une entente cordiale comme c'est souvent le cas en montagne. Chaque génération y trouvait, d'ailleurs, son avantage.

Solitaire sans être, pour autant, ermite, il déambulait très rarement dans les rues. Le petit magasin, près de chez lui, lui fournissait tout ce qu'il désirait. Un mot anodin sur le prix des légumes, par ci, une remarque banale sur le temps, par là, c'était, à peu près, toutes les relations orales qu'il entretenait avec les gens du monde réel. Intégration partielle mais voulue ainsi, dirait-on.

Le magnifique paysage de campagne qui l'entourait, il avait eu le temps de l'observer pendant un temps. Trop de temps, peut-être. Il ne le remarquait plus. Le paysage, c'est bon pour les touristes, se répétait-il.

Il était greffé sur des tâches plus intellectuelles, plus intérieures, devant la surface rectangulaire et encore plus réduite, d'un écran plat.

Quand il faisait trop chaud, au dehors, pour échapper aux ardeurs du soleil estival, sa fenêtre ne laissait plus passer qu'une lumière tamisée au travers de volets baissés. Il se retrouvait ainsi sur l'écran noir de ses nuits blanches, comme il le pensait, en souriant, à la chanson de Nougaro.

Sur le web, il imposait sa marque, son influence. Rebelle, il y était passé maître. «Hoax maker» comme il se définissait pour résister au monde réel, qui acceptait trop les "gros tuyaux" et négligeait la simplicité de ceux que certains considéraient comme "minables", dans le milieu des masses laborieuses.

De l'époque journalistique, il avait récupéré beaucoup de copains virtuels. C'était devenu sa famille de copains avec lesquels, il s'amusait. Avec les autres, les bleus, les "gros poissons", les quelques ennemis, il jubilait, rien qu'en les harcelant ou les taquinant sans amertume et sans vergogne.

Les jeux de réparties se suivaient dans une joute de mots sans fin, dans lesquels il excellait.

Joueur, troll, dans le monde dit "numérique" sans être un réel hacker. Plus par jeu que par malversation volontaire. Tout pour garder ses neurones actifs.

Ses commentaires étaient croustillants, piquants ou complètement déjantés. Valait mieux avoir Luc à la bonne que de l'avoir comme fouille merde contre soi. Ses victimes se retrouvaient dans les pudibonderies et le pédantisme. Ses "sucres d'orge" préférés, dans le domaine, il les captaient parmi ceux qui se sentaient obligés d'être complexes pour être apprécié. Les ridiculiser était sa passion, la plus intime. Il agaçait, désarçonnait les allergiques aux bons mots simples, par ses allégories, son cynisme froid et son humour débridé. Le dernier mot était pour lui. Il faisait rire et grincer des dents dans le même temps en fonction de l'interlocuteur.

Il aimait la liberté de paroles par dessus tout. Sa seule peur était d'être caricaturé, d'être trop cerné dans ses habitudes.

Pendant la nuit, c'était avec les Américains qu'il poursuivait ses pérégrinations sur la Toile. Parfaitement bilingue, anglais et français, il n'éprouvait aucune difficulté à s'infiltrer parmi eux. Cela remettait les aiguilles de l'horloge mondiale à l'heure que d'avoir plus qu'un seul écho en provenance de pays francophones. De plus, d'origine italienne, il parlait italien et avait de bonnes connaissances de l'allemand.

Internet était une arène dans laquelle, tout était quasiment permis. On ne s'y faisait pas de cadeaux qu'entre vrais copains bien identifiés. Les Hadopi et consorts, lui faisaient sourire. L’État n'avait qu'à bien se ternir dans sa position dominante.

Après coup, il était souvent étonné de lui-même par son audace, par son manque de tendresse affichée. Audace qui le faisait friser, immanquablement, les retours de flammes en justice. Heureusement, dans ce monde virtuel, tout retombait très vite, en désuétude, plaintes sans suites, malgré les menaces et les lois en place.

De bonne famille, mais n'ayant plus de contacts familiaux, il n'en menait pas large du côté des rentrées financières. Pour tout dire, les fins de mois étaient difficiles et il fallait s'organiser.

Le web ne lui procurait aucun revenu, tout en pompant son temps plus qu'il n'est permis par ses propres règles d'autorégulation.

Des adresses pour ses courriels, il en comptait allègrement une dizaine actives, plus fantaisistes les unes que les autres. D'autres étaient déjà mortes de leur belle mort, brûlées à jamais.

Il mangeait peu, buvait beaucoup et fumait du tabac, un peu trop. Il était devenu l'ombre de lui-même avec une barbe hirsute, souvent proéminente. Si son modeste logis ne payait pas de mine, comme il ne recevait personne, il s'en foutait royalement.

De vrais amis en dur, il n'en comptait plus beaucoup sinon, dans le village, quelques voisins qui l'aidaient à vivre. Le téléphone le reliait encore à quelques relations de son ancienne compagne.

Dans le fond, il n'en espérait guère plus, de la vie. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, pourrait-il ajouter.

Cela c'était avant. Jusqu'à ce jour où sur l'une de ses adresses email arriva un message, tout à fait anonyme, anodin même, qui disait:

« Cher Monsieur,

Cela fait un temps que nous avons pris connaissance de vos dons de commentateur et de rédacteur, sceptique et assez vindicatif.

Le fait que vous restiez dans l'ombre et ne faites aucun lien avec vous même dans vos écrits, que vous ne restiez jamais en place derrière un personnage, nous intéresse.

Relier tout vos pseudonymes, remontez jusqu'à vous, n'a pas été très simple. Nous ne savons d'ailleurs pas si vous lirez ces lignes avec une de vos adresses emails qui devrait, normalement, suivre votre personne.

Nous supposons que vous pourriez être intéressé par un travail dans lequel vous excellez. Bien payé, avec un budget de frais de déplacements et autres, illimité.

Si vous êtes tenté par ce job, répondez simplement dans les trois jours à l'adresse de cet email.

Après les trois jours, cette adresse n'existera plus.

Dans l'attente impatiente de vos nouvelles et d'une réponse positive ou négative, nous restons vos obligés.

Veuillez agréer, Cher Monsieur, l'expression de nos meilleures salutations ».

20:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

On a beau s'éloigner des grands centres, Internet nous rattrape toujours là où bien sûr le service est offert. Il est tout de même heureux, pour le protagoniste et l'auteur que le Consulat de Peille ait eu l'idée géniale d'installer avec le reste du monde un lien Internet. Invitation bien mystérieuse dont l'adresse de l'expéditeur s'autodétruira dans les trois jours... Bien mystérieuse. Attendons la suite.

Écrit par : Pierre R. Chantelois | 23/06/2011

Je ne vous le fais pas dire. Les astronautes, avant Internet, devait s'ennuyer sur la lune. :-)

Écrit par : L'enfoiré | 23/06/2011

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